‹ Œuvres complètes de Émile Deschamps (volume 2)Chapitre 9 sur 168 · AU POETE EMMANUEL DES ESSARTS · texte numérisé non relu

AU POETE EMMANUEL DES ESSARTS

Mon cher Emmanuel, vous êtes,

Votre père et vous, deux poètes

Descendus de très-haut dans les sentiers humains,

Et vous vous accordez plus d'une fois ensemble.

Si bien que l'on entend résonner, il me semble.

Comme une lyre à quatre mains.

Ces deux ballades sont de Moncrif, mais non pas telles qu'on les donne ici. Expliquons-nous :

Moncrif avait mis dans ces deux compositions originales une grâce poétique, une naïveté charmante, dont notre littérature offre trop peu d'exemples. Le plan, le dialogue, le ton général et le coloria du style en étaient excellents ; et ces qualités essentielles ont suffi pour les faire vivre

dans la mémoirt) de tous les connaisseurs ; mais, souvent aussi, par suite d'un système mal entendu, on y trouvait des négligences, des répétitions fatigantes, des rimes plus qu'insuffisantes, et jusqu'à un certain nombre de vers faux. Moncrif a cru sans doute donner à ces ballades quelque chose de plus naturel et de plus simple par ces négligences et ces incorrections mêmes. Il s'est trompé. La simplicité et le naturel sont dans le fond des idées, dans les tours, dans l'expression... cependant il faut toiyours respecter les formes de l'art, qui ne sont rien toutes seules, mais sans lesquelles il n'y a rien que d'incomplet et de passager. Si Moncrif revenait aujourd'hui, il sentirait cette vérité, peu comprise de son temps, et il retoucherait ses poésies, afin de mettre partout Vart au niveau de la pensée, et de ne plus laisser de trace de complainte dans ces belles romances. 11 lui serait si facile de faire toujours ce qu'il a fait tant de fois!

J'ai osé le suppléer dans ce travail. J'ai refait quelques parties de ces deux ballades, j'en ai corrigé d'autres; enfin j'ai revu tout le matériel du style et de la versification, en tâchant de m'inspirer toujours de la manière de Moncrif, pour présenter un ensemble homogène.

Les gens de lettres me sauront peut-être quelque gré d'un travail entrepris dans le seul amour de l'art, dont il ne doit me revenir aucun honneur, mais qui me sera pourtant assez payé si j'ai pu réussir à donner anx deux charmants petits poèmes de Moncrif un degré de perfection et tin cachet de durée qu'il leur eût bien autrement imprimés lui-môme.

LES INFORTUNES INODIFS DE TANT BELLE, HONNÊTE ET RENOMMÉE COMTESSE DE SAULX

Sensibles cœurs, je vais vous réciter

(Mais, sans pleurer, las! comment les conter I)

Les longs ennuis et les rudes assauts Qu'a tant soufferts la comtesse de Saulx.

Si de beauté, de grâce et de vertu Bonheur naissait, comme elle en aurait eu 1

14 OEUVRES D'ÉMILK DESCHAMPS,

Elle était sœur du vaillant Olivier; Adonc pourquoi la si mal marier?

Non que le comte, entre les hauts seigneurs, Puissant ne fût de vassaux et d'honneurs.

Mais las! hélas! c'est qu'un astre fatal Voulait qu'il fût mari par trop brutal.

Dans son châtel, entre quatorze tours, Comme en prison la tint-il pas toujours!

Sans damoiselle et sans nuls cavaliers.

Pages aucuns, et pas plus d'écuyers.

Mais, pis encor, la pauvrette n'avait Serf ni servante, et son mari servait.

Le pain cuisait, pâtissait, rôtissait.

Faisait le lit, et volaille engraissait.

Or, si l'époux lui fit tel traitement.

C'est qu'il était jaloux étrangement.

Est-on cruel par trop forte amitié!

De ces gens-là faut avoir grand'pitié I

Mais ce mari, plus heureux qu'un meilleur, Jaloux n'était que par fausse frayeur.

Croyant, le fol, que si rare beauté One ne pourrait garder fidélité.

Des yeux, le jour, la couvait constamment, De nuit, à peine, il les clôt un moment.

De sa moitié que sert d'être gardien?

Sans sa vertu vous ne garderez rien.

Par une nuit, de galant il songea; A son réveil il la battait déjà.

Or, qu'est-ce donc qu'elle avait, dans ses maux. Pour passe-temps? — quelques bons animaux :

Un sanglier, très-fort, et deux grands loups L'allaient suivant, comme agneaux et jaloux.

Un ours des bois dans leur parc se glissa ; Avec son chien elle l'apprivoisa.

A sa voix seule en rond sur le chemin.

Ils ne prenaient vivres que de sa main.

Plus doux cent fois, un chacun d'eux semblait Dire à l'époux qu'aimer il la fallait.

Quelquefois l'ours, comme on voit, s'adoucit. Mais le jaloux, toujours plus, s'endurcit. —

LasI voici bien un autre désarroi !

Comte de Saulx, te faut servir le roi.

Il t'a mandé : « Mon cousin, vous viendrez Me joindre en guerre, et bien me défendrez. »

Ne plus garder sa femme!... il s'y résout, La rage au cœur, et la crainte surtout.

Vivres chétifs pour trois ans lui donna.

Dans la grand'tour, où vous Temprisonna.

Or, bien qu'époux fussent depuis neuf ans, Elle n'avait été grosse d'enfants.

Et dans la nuit, la veille du départ.

Enceinte fut (admirez le hasard 1).

Mais il s'en va, ne se doutant de rien.

Comtesse, hélas I quel sort sera le tien ?

Deux ans passés, deux ans et seize jours.

Elle habita le plus noir des séjours.

Et loin, bien loin qu'elle en eût du souci.

Le comté absent, ses maux Tétaient aussi.

Quand, un matin, grand bruit chez les vassaux, On ouvre l'huis, c'est le comte de Saulxl

Ciel î il la voit, berçant dans son jupon Et caressant le plus gentil poupon.

Morne et tremblant, il se dit, en émoi :

L'enfant est beau, mais il n'est pas de mol.

Il va penser qu'en la tour introduit.

Page ou vassal l'escaladait, la nuit.

Sa dague alors, en fureur, saisissant.

L'enfonça toute au cœur de l'innocent.

Puis, sur sa femme, avec un noir regard, 11 va levant l'ensanglanté poignard.

c( Femme sans foi, sans vergogne, sans mœurs, Recours à Dieu, tu vas mourir, tu meurs! » —

L'infortunée à ces mots n'entendait.

Serrant l'enfant qui son âme rendait.

Bouche sur bouche, en si grand désespoir.

Son dernier souffle elle veut recevoir. .

Quel tigre, hélas! n'eût daigné s'attendrir?

Et le cruel cette ange va meurtrir I

Vers son beau sein déjà le fer mortel...

Mais quel tumulte à l'entour du châtel ? —

Ahl Dieul vrai Dieu! c'est le brave Olivier, Qui Tescalade avec maint cavalier I

L'époux frissonne, et soudain se calmant :

« Madame, allons au bel appartement. »

Les y voilà. — « Çà, le corps de brocard.

Jupes de soie, et faites, vite, car

Sire Olivier vient occir, en ce lieu.

Le noble époux qu'avez pris devant Dieu.

Vos cavaliers, s'il demande : Où sont-ils?

-~ Aux loups chassant avec chiens et fusils.

S'il vous demande : Où sont vos aumôniers?

— Allant à Rome avec mes écuyers.

S'il vous demande : Où damoiselles sont ?

— Pèlerinage à Saint-Claude elles font.

Si chambrière et filles ? — Rien, sinon Au clair ruisseau blanchissent le linon.

S'il vous demande : Où donc le petit-né?

— Dieu l'a repris comme il l'avait donné.

Bref, s'il disait : Votre époux je ne voi?

-- Mandé par lettre, il est au camp du roi. »

Mais à la porte Olivier s'est fâché, Et jà le comte est sous le lit caché.

Où donc, ma sœur, que l'emmène d'ici ?

— Mon frère, hélas! me méconnaît ainsi!

— Ma sœur, ma sœur, ne vous remettais pas ; Si blême étant, comme au jour du trépas.

Tout haut répond : J'ai failli de mourir.

Et puis tout bas : Las ! j'ai bien à souffrir !

-- Ma sœur, ma sœur, je ne Vois d'aumôniers.

De clercs aucuns, aussi peu d'écuyers.

Tout haut : -— Pour Rome un chacun est parti. Et puis tout bas : — Hélas ! j'ai bien pâtil

— Ma sœur, ma sœur, n'avez pages aucun.

Point de héraults, et de varlets pas un.

Elle tout haut : — Ils sont chassant au bois.

Et puis tout bas : — Par jour, je meurs cent fois.

— Ma sœur, ma sœur, où donc est votre époux.

Qu'il ne me vient au devant avec vous?

Tout haut : — Il sert le roi dans les combats. Puis, elle pousse un long soupir, tout bas.

— Ma sœur, ma sœur, cher objet d'amitié, Quoi I de vos maux me cachez la moitié I

Il est céans, ce monstre de noirceur, Qui méconnaît son trésor dans ma sœur.

Lors Taperçoit, et, du lit Tarrachant, Lève sur lui son coutelas tranchant.

Elle Tarréte, et poussant un grand cri :

— Mon frère, hélas! c'est toujours mon mari!

Et s'il fut doux, moins que je ne voulus, Laissez-le vivre; il ne me tûraplusl

— Non, tout cruel mérite un cruel sort, £t qui vous hait a mérité la mort.

Lors, il le frappe, et sa sœur lui montrant : — Regarde-la, dit-il en expirant.

Et toi, ma sœur, viens chez ton Olivier.

Ducs et barons viendront t'y convier.

— Non ; mon cher fils à peine en arrivant Gît au tombeau... n'ai plus que le couvent.

Maris I maris I fût-il comte ou dauphin, One nul jaloux ne fit heureuse fin.

Page 1