‹ Œuvres complètes de Émile Deschamps (volume 2)Chapitre 128 sur 168 · A CHARLES MONSELET · texte numérisé non relu

A CHARLES MONSELET

Je ne suis pas gourmand. C'est un défaut qui manque A ma collection, riche comme la Banque.

J'ai supporté très-bien cette lacune ; mais.

Que n'ai -je pris mon rang parmi les fins gourmets!... Gourmet, gourmand, ce sont carrières fort diverses ; On ne compare point la rosée aux averses.

Ne traitons pas sous jambe un sens nommé le goût : Le goût, suprême instinct, pur élément de tout. Mon Dieu ! cet art exquis du gourmet, trop de choses II. 12

206 OeyvRES D^ÉHILE DESGHAHPS.

fiTea ont distrait : les vers, les étoiles, les roses. Et le reste! — Frappé, séduit de tant d'objets, Mon cerveau n'a rien su de ce que je mangeais; Et les sages entre eux se disaient : « Cet Emile Avec ses aliments jamais ne s'assimile! »

Puis, ils hochaient la tète; et moi de rire. — Hélas! De mes oublis enfin mon estomac est las.

Le cruel douloureux se venge et se révolte.

— Ce qu'on sème en dédains, en haine on le récolte.— Et pour m'ètre sans lui dans la vie embarqué.

Me voilà donc traqué, détraqué, patraque !

Avalant quelques sucs d'amère chicorée.

Ou la fleur du lichen, de gomme édulcorée...

Suçant, dans les grands jours, la patte d'un poulet, Et, pour dernier affront, humant, cher Monselet, Semblable au Juif, sevré de la céleste manne. Les atomes de l'air qui de vos fours émane Et m'apporte, moqueur, le stérile fumet Des beaux galas lointains, servis par le Gourmet : Grâce aux soins que j'en eus, le cerveau me demeure,

— Puissé-je le garder jusqu'à ce que je meure ! — Je savoure le sel attique et le nectar

Qu'à leurs hôtes vos mains répandent à l'instar

Des mets et des coulis, corporelle ambroisie.

Je vis de votre prose et de la poésie

Que Méry, que Banville y joignent, en riant.

Et je peux me donner pour un maître — friand!

Une ivresse féerique à la terre m'arrache,

Et, convive exalté... qu'est-ce? Ah! c'est ma bourrache!

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