ÉTRANGÈRES
Il faut aux hommes, et surtout aux Français, grands querelleurs et grands parleurs, un champ de bataille toujours ouvert, ou une arène de discussions toujours en mouvement. Après les guerres de la Ligue et de la Fronde, sont venues les querelles des Jansénistes et des Molinîstes, auxquelles ont succédé beaucoup d'autres disputes jusqu'à celles des Gluckistes et des Piccinistes; et maintenant, de toutes les factions qui ont troublé la France, il ne reste plus, nous l'espérons, que des Classiques et des Romantiques, et une bonne animosité de part et d'autre. C'est décidément la haine à la mode.
On a défini tant de fois le Romantisme que la question est bien assez embrouillée comme cela sans que nous l'obscurcissions encore par de nouveaux éclaircissements.'Il y a des hommes de lettres qui ont dit : « Nous condamnons la littérature du xix« siècle parce qu'elle est romantique. » — Et pourquoi est-elle romantique ? — « Parce qu'elle est la littérature du xix* siècle. »
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Cet argument ne nous a pas complètement satisfait. D^autres ont ajouté : « On appelle classiques tous les ouvrages faits pour servir de modèles, et romantiques tous les ouvrages absurdes : donc, pour peu qu'on ait le sens commun, il est impossible qu'on soutienne la cause du romantisme. » Ceci est plus fort. Cependant on peut encore trouver mieux, en cherchant bien. Ne cherchons pas, et contentons-nous, en dépouillant ces deux définitions hostiles de ce qu'elles ont de niais, d'en faire jaillir deux grandes vérités, savoir : qu'il n'y a réellement pas de romantisme^ mais bien une littérature du xix« siècle ; et en second lieu, qu'il n'existe dans ce siècle, comme dans tous, que de bons et de mauvais ouvrages, et môme, si vous le voulez, infiniment plus de mauvais que de bons. Maintenant que les non-sens des dénominations ont disparu, il sera facile de s'entendre.
En quoi consiste réellement la littérature française de l'époque actuelle? Par quels genres de compositionsse fait-elle surtout remarquer? Quels sont les ouvrages qui font déjà sa gloire? — Pour répondre à ces questions, il ne faut qu'examiner en quoi consiste notre gloire littéraire dans les époques précédentes, et quels sont les genres où nos hommes de génie ont excellé. Or, c'est précisément dans ce qu'ils n'ont pas fait qu'on peut se faire un nom. Nos grands maîtres ont parcouru en triomphe et jusqu'au bout toutes les routes qu'ils se sont ouvertes. On doit s'écarter de leur chemin autant par respect que par prudence ; et certes, ce n'est point en cherchant à les imiter qu'on parviendra jamais à les égaler. Un grand siècle littéraire n'est jamais la continuation d'un autre siècle.
Les hommes d'un vrai talent de chaque époque sont toujours doués d'un instinct qui les pousse vers le nouveau, comme des voyageurs qui marchent sans cesse à la découverte de pays inconnus. Après Montaigne, Pascal, La Bruyère, Bossuet, Montesquieu, Voltaire, J.-J. Rousseau, etc., tous ces beaux génies, si dissemblables entre eux, qui ont fait de la prose française la plus spirituelle et la plus éloquente prose de l'Europe,
PRÉFACE DES ÉTUDES. Ml
comment Bernardin de Saint-Pierre, comment M. de Chateaubriand, la plus grande figure littéraire de notre temps, se sont>ils placés tout d'un coup à côté d'eux ? C'est encore en ne leur ressemblant pas. Les Études de la nature, Paul et Virginie, le Génie du Christianisme ^ René, Y Itinéraire, sont des productions qui n'avaient pas leur germe dans notre langue ; et aujourd'hui même, parmi les écrivains exclusivement voués à la prose, quels sont les plus remarquables par la pen* sée et par l'expression, si ce n'est ceux qui se livrent à la haute étude des sciences philosophiques ou aux profondes recherches historiques : deux importantes matières que nos grands prosateurs des derniers siècles étaient loin d'avoir épuisées, et dans lesquelles les littératures étrangères nous ont devancés et surpassés. Les historiens et les philosophes de la génération nouvelle sont entourés de trop d'estime et de célébrité pour qu'il soit besoin de les louer et même de les nommer. Qu'il nous suffise de rappeler qu'ils méritent leurs noms et nos éloges, principalement parce qu'ils cultivent un champ dont leurs devanciers avaient à peine défriché une partie.
Si de la prose nous passons à la poésie, nous retrouverons les mêmes symptômes et l'application invariable des mêmes règles, mais bien plus frappantes encore, parce que (le théâtre excepté) le siècle de Louis XIV et celui de Voltaire ne sont pas, à beaucoup près, aussi grands ni aussi complets dans la poésie que dans la prose. En effet (mettant toujours à part la poésie dramatique qui fera tout à l'heure l'objet d'un examen spécial), voyons quels monuments impérissables nous ont laissés nos poètes classiques : Voltaire se présente avec ses épîtres philosophiques, un poème héroï-comique qui est un péché mortel et immortel, et toute sa poésie légère ; Boileau avec un poème didactique, un volume de satires et son admirable Lutrin ; et La Fontaine, le plus poète de tous, avec ses fables et ses contes. Voilà des genres de poésie dans lesquels trois grands hommes ont donné à la France une incontestable supériorité, et
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nous admirons sincèrement Torgueil ou Thumilité de ceux de nos auteurs qui continuent à s'y exercer. Pourquoi courir après des palmes déjà cueillies? Comment espère-t-on avancer dans une carrière encombrée de chefs-d'œuvre?
Mais la littérature française des deux derniers siècles est restée fort inférieure à toutes les littératures anciennes et modernes dans trois autres genres ; et fort heureusement pour les poètes du siècle actuel, ces genres sont : V Épique j le Lyrique, et VÉlégiaque, c'està-dire, ce qu'il y a de plus élevé dans la poésie, si ce n'est pas la poésie même. Franchement, quelques strophes de Malherbe, très-belles de formes et d'expressions, quelques odes aussi harmonieuses, mais moins poétiques de J.-B. Rousseau, et à la fin du xviii* siècle quelques grands lambeaux lyriques de Lebrun, remarquables par l'éclat et l'élégance, mais glacés de mythologie, de faux sublime et de vieilles périphrases ; d'un autre côté, les Élégies exclusivement erotiques de Bertin et de Pamy, où Ton trouve sans doute de la mollesse, de la grâce, de la volupté, de la passion même, mais tout cela dans les proportions du boudoir.,, telles étaient les richesses lyriques et élégiaques de nos devanciers, et malgré tout l'esprit et le talent qu'on doit reconnaître aux auteurs dont nous venons de parler, on sentait que l'Ode inspirée et la grande Élégie n'avaient pas eu leurs poètes, comme l'Épître, la Satire, la Fable. Quant à l'Épopée, la Henriade de Voltaire est venue faire prendre à la France sa place épique bien loin derrière toutes les autres nations : car ce sont précisément la conception et le ton épiques qui manquent à cette épopée, même dans les passages les plus justement cités par les rhétoriques de collège.
Au surplus, Voltaire a vécu au milieu d'une civilisation trop avancée pour composer un bon poème épique, quand bien même il en aurait eu la puissance et la vocation. C'est en général dans les premiers temps littéraires d'un peuple, lorsque les croyances ne sont pas attiédies, et lorsque l'invasion du roman n'a pas encore eu lieu, que paraissent les épopées vraiment dignes de ce nom*
La France a laissé passer le temps. C'était au xvi* siècle, c^'était parmi les guerres religieuses, sous les règnes si orageux et si poétiques des derniers Valois, que devait surgir TÉpopée française; à cette époque, on trouve Ronsard et quelques autres poètes de la Pléiade j trop vantés alors, et surtout trop décriés de nos jours par des auteurs qui ne les connaissent guère et qui sont loin de les égaler ; mais ^ on cherche vainement, dans cette Pléiade brillante, Thomme d'une puissante imagination, le poète de génie enfin, capable d'enfanter une œuvre épique. Ce serait ici l'occasion de rechercher quelles influences fatales ont écarté du sol de la France le plus beau laurier poétique, et quelles conséquences en ont résulté pour l'avenir de la poésie française, qui, privée des divins secours d'une épopéq, où toutes les autres littératures puisent comme dans un fleuve, a cherché sa gloire dans les genres qui n'en découlent pas nécessairement, et a pris ce caractère léger, didactique ou satirique qu'elle a conservé pendant deux siècles, et qui lui a donné une physionomie moins belle sans doute, mais bien distincte au milieu des nations modernes *. L'espace nous manque pour une pareille dissertation, et d'ailleurs ces questions et beaucoup d'autres aussi importantes sont traitées de main de maître par M. Sainte- Beuve, dans son Tableau de la Poésie française au
1. Variants manuscrite : Mais, dans cette brillante pléiade, où ne manquent ni les Tliéocrite, ni les Horace, ni les TibuUe, la place d'un Homère est restée vacante.
2. Variants manuscrits : La fin du paragraphe est biffée et remplacée par ceci :
f II y aurait aussi à examiner comment la France a eu sa poésie ayant d'avoir sa langue, sa divine harmonie sur un instrument incomplet ou à demi barbare, et comment, q^iand Malherbe vint, la poésie s'est peu à peu effacée, à mesure que la langue se perfectionnait, comment le chanteur a fait place au luthier. Phénomène unique dans l'histoire des litté ratures : la poésie et la langue françaises sont nées à un siècle de distance, et n'ont presque jamais marché ensemble si ce n'est au théâtre; jusqu'à notre époque , où elles se sont enfin reconnues et embrassées sous la Ijre d'André Chénier pour ne plus se quitter.
c L'espace nous manque pour de pareilles dissertations. D'ailleurs ces questions et beaucoup d'autres aussi importantes sont chaque jour traitées de main de maître ; et nous aurions mauvaise grâce à nous en mêler. •
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xvi" siècle, ouvrage d'une grande utilité et d'un grand charme, qui restera comme un monument de l'art, comme un modèle de critique, et qui ne pouvait sortir que de la tête d'un érudit, d'un philosophe et d'un poète.
Le Lyrique, VÉlégiaque et VÉpique étant les parties faibles de notre ancienne poésie, comme nous l'avons déjà observé, c'est donc de ce côté que devait se porter la vie de la poésie actuelle. Aussi M. Victor Hugo s'estil révélé dans l'Ode, M. de Lamartine dans l'Élégie, et M. Alfred de Vigny dans le Poème. Mais avec quelle habileté ces trois jeunes poètes ont approprié ces trois genres aux besoins et aux exigences du siècle 1 M. Alfred de Vigny, un des premiers, a senti que la vieille épopée était devenue presque impossible en vers, et principalement en vers français, avec tout l'attirail du merveilleux ; il a senti que les Martyrs sont la seule épopée qui puisse être lue de nos jours, parce qu'elle est en prose, et surtout en prose de M. de Chateaubriand ; et à l'exemple de lord Byron, il a su renfermer la poésie épique dans des compositions d'une moyenne étendue et toutes inventées; il a su être grand sans être long. M. de Lamartine a jeté dans ses admirables chants élégiaques toute cette haute métaphysique sans laquelle il n'y a plus de poésie forte ; et ce que l'âme a de plus tendre et de plus douloureux s'y trouve incessamment mêlé avec ce que la pensée a de plus libre et de plus élevé. L'élégie, sur sa lyre, est devenue immense. Enfin M. Victor Hugo a non-seulement composé un grand nombre de magnifiques odes, mais on peut dire qu'il a créé l'ode moderne ; cette ode, d'où il a banni les faux ornements, les froides exclamations, l'eqthousiasme symétrique, et où il fait entrer, comme dans un moule sonore, tous les secrets du cœur, tous les rêves de l'imagination, et toutes les sublimités de la philosophie.
La grande poésie française de notre époque (toujours abstraction faite du théâtre) nous semble donc principalement représentée par MM. Victor Hugo, de Lamartine et Alfred de Vigny, autant à cause de leur talent que parce qu'ils l'ont appliqué à des genres dont notre langue n'ofl'rait pas d'exemples, ou dont elle n'offrait que
des modèles incomplets. Il est encore un poète quMl est impossible d'oublier : il n'a fait que des chansons, qu'importe I il n'y a point de genre secondaire pour un talent de premier ordre. M. Béranger mériterait littérairement, par ses chansons non politiques, toute la célébrité que lui a faite l'esprit de parti, le plus bête de tous les esprits ^.
L^ Français, né malin, créa le vaudeville.
Il ne voudra pas anéantir sa création. La chanson enflammait nos aïeux dans leurs combats, elle les servait dans leurs amours, les consolait dans leurs disgrâces, les égayait sous le chaume et même dans les palais... Ce ne seront jamais les amours ni les combats qui nous manqueront; le frais laurier de la chanson ne peut pas vieillir ni mourir sur la terre de France.
Certes, il existe en ce moment plusieurs autres poètes qui cultivent avec un juste succès les quatre genres que nous .venons de citer ; mais ceux d'entre eux qui ont le plus de droit aux hommages seront les premiers à sanctionner les nôtres; certes, nous avons des écrivains distingués qui traitent encore des genres si admirablement traités par nos grands maîtres; mais,, on ne saurait trop le répéter, ce ne sont pas ces écrivains qui peuvent caractériser l'époque actuelle *.
Les censeurs classiques et moroses qui ne cessent de vanter le passé au préjudice du présent ont également tort et raison. Ils ont mille fois raison quand ils disent que les contes, les épîtres philosophiques, les poésies
1. Variante db l'édition db 1829 et suivantes : « M. Béranger n'a point dénaturé la chanson, comme l'ont dit de prétendus classiques ; il l'a poétisée, et c'est ainsi qu'il mérite littéralement toute la célébrité, etc. »
2. Emile Deschamps avait biffé sur son exemplaire les lignes qui précèdent, depuis les mots : t Aussi M. Victor Hugo s'est-il révélé dans l'Ode, etc. > (page 264). Toutefois, avant de sacrifier ce passage, il avait essajé d'en atténuer le sens, selon lui trop exclusif, par cette note qu'il a ensuite biffée également : « Quand cette préface parut, en 1828, nous n'avions pas encore les Confidences de M. Jules Lefèvre, les Contes d'Espagne et d'Italie de M. Alfred de Musset, les Poésies romaines de M. Jules de Saint-Félix, les ïambes de M. Auguste Barbier, ni Mane de M. Brizeux , ni les Demièrâs Paroles de mon frère Antonj Deschamps. »
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légères, les poèmes didactiques ou héroï-comiques, les satires et les fables, que Ton fait aujourd'hui, sont à cent lieues de ce que nos hommes de génie faisaient en ce genre il y a cent ans. Ils ont tort quand ils ne conviennent pas de la supériorité relative et absolue de notre siècle, dans tous les autres genres. Ils ont raison quand ils veulent que nos anciens chefs-d'œuvre soient étudiés et admirés avec enthousiasme; ils ont tort quand ils veulent qu'ils soient continués perpétuellement et reproduits sous toutes les formes.
Au surplus, la comparaison du siècle vivant avec les siècles qui Pont précédé manque toujours de justesse et de justice. Elle tombe à faux en ce que les grandes époques littéraires ne sont quelque chose que par les points où elles ne se touchent pas; et véritablement il y a peu de conscience et d'équité à opposer tous les grands écrivains morts que les temps ont lentement produits, aux écrivains d'une seule époque qui est à peine au quart de son période.
Il n'y a de comparaison possible et utile à faire qu^entre es écrivains d'un même siècle ; c'est-à-dire entre les continuateurs de l'ancienne école et les sectateurs de l'école qui commence. Or, à talent égal même, ces derniers auraient un immense avantage : car les idées nouvelles triompheront complètement, et cela, par l'excellente raison qu'elles sont les idées nouvelles. Il en est dans les arts comme en politique : malheur à qui se laisse arriérer 1 Avant tout et en tout, il faut être de son temps. Il n'est plus douteux d'ailleurs que les Romantiques (pour nous servir encore de cette expression déjà surannée) n'aient en ce moment l'avantage du talent comme celui de la position. — a Mais, nous dit-on, n'y a-t-il point parmi les rangs des Romantiques des gens à idées extravagantes, à imagination déréglée, dont les compositions ne ressemblent à rien et dont le style est alternativement barbare et ridicule ?» — Qui vous dit le contraire? n'avez-vous pas vous-mêmes, dans vos rangs classiques, des gens dont le style et les compositions ressemblent à tout, qui ont des idées... et une imagination... c'est-à-dire qui n'ont point d'idées ni
d'imagination? Quelle conclusion peut-on tirer de là ? depuis quand calcule-t-on les forces de deux armées par leurs blessés et leurs infirmes ? Laissez-nous compter nos forces effectives, les talents véritables qu'on a tour à tour traités deromanliques depuis vingt-cinq ans ; nous laisserons les noms classiques en blanc, vous les remplirez vous-mêmes. Nous ne pouvons pas mieux dire. Ensuite TEurope ou un enfant décidera.
On convient généralement de la supériorité de notre jeune école philosophique et historique ; notre siècle est déjà si bon juge en fait de prose, que personne ne songe à nier Timmense talent de M. Tabbé de la Mennais, quoique ses systèmes soient combattus de toutes parts. Les triomphes de notre jeune école poétique sont au contraire fort contestés. C'est que pour juger la prose il faut de l'esprit, de la raison, de férudition, et qu'il y a beaucoup de tout cela en France ; tandis que pour juger la poésie il faut le sentiment des arts et l'imagination, et ce sont deux qualités aussi rares dans les lecteurs que dans les auteurs français. Dans notre pays, on comprend beaucoup plus et beaucoup mieux qu'on ne sent. Or la poésie n'est pas seulement un genre de littérature, elle est aussi un art, par son harmopie, ses couleurs et ses images, et comme telle c'est sur les sens et l'imagination qu'elle doit d'abord agir ; c'est par cette double route qu'elle doit arriver au cœur et à l'entendement. De là vient que les grands musiciens et surtout les grands peintres, enfin tous les artistes distingués, sont bien plus sensibles à la poésie, et par conséquent en sont bien meilleurs juges, que les hommes de lettres proprement dits. L'éducation musicale commence à se faire parmi nous, le goût de la peinture est déjà fort répandu ; et cependant combien de gens d'esprit, sans compter ceux qui n'en ont pas, préfèrent encore un nocturne bien doux, ou l'ancien plain-chant de notre opéra, aux plus délicieuses modulations ou aux plus riches harmonies; et un intérieur de cuisine, ou un effet de neige avec un peu de feu, aux plus sublimes têtes et aux compositions les plus inspirées et les plus étudiées l Ce qui est vrai pour la musique et la peinture,
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Test bien davantage pour la poésie qui est Tart le moins palpable, celui dont les secrets sont les plus nombreux et les plus intimes, celui enfin qui a le grand désavantage sur les autres arts de n'avoir pas une langue à part et d'être obligé de s'exprimer avec les mêmes signes qu'un exploit d'huissier, ou qu'un roman vertueux qui fait pleurer les marchandes de modes. De tous temps, les poètes ont souffert de l'indifférence ou de l'ignorance du public. Le Odi profanum vulgus et arceo d'Horace, tout impertinent qu'il paraisse, devrait être l'épigraphe de chaque œuvre vraiment poétique. A moins d'un miracle qui arrive de loin en loin, quelle illusion peut se faire un poète de nos jours, quand le Dante, le Tasse, le Gamoêns, Milton, etc., etc., ont été méconnus de leurs contemporains I La poésie, non dramatique s'entend (car le public assemblé est presque la postérité), se trouve étrangement compromise entre les hommes à idées positives et la frivolité des salons.
C'est en France surtout, chez ce peuple le plus spirituel et le plus intelligent de l'Europe, que la haute poésie est peut-être le moins goûtée par ce qu'on appelle le monde. Le caractère, l'éducation, les habitudes des Français n'ont rien d'artiste. Les brillantes qualités de leur esprit, la vivacité prodigieuse de leur conversation, la coquetterie de leurs mœurs, sont en opposition directe avec le sentiment poétique, qui ne se développe que dans une vie recueillie ou passionnée. A Paris, les arts et la poésie sont un sujet de discussion au lieu d'être un amour ; il n'y a pas de pays où l'on en parle plus et où l'on en jouisse moins. Quelque chose de moqueur et d'impatient agite et caractérise la population de nos salons ; ce qui est naïf et grand y est traité d'ennuyeux ou de ridicule, et les bougies n'éclairent que les succès du bel esprit et des grâces fardées. Honneur donc aux poètes dont les accents mâles et sévères ne provoquent point ces applaudissements efféminés, ces triomphes sans conséquence, qui s'éteignent et meurent avec les flambeaux d'une fête 1 Et pourtant la gloire est plus belle en France que partout ailleurs, et tous les grands hommes étrangers recherchent les suf-
'frages de Paris, comme, dans les temps antiques, on recherchait les suffrages d'Athènes. C'est que, prise dans son ensemble, la F;*ance est toujours la reine des nations ; c'est que nulle part les succès ne font autant de bruit ; c'est qu'une jeunesse ardente et instruite fermente sur les bancs de ses universités ; c'est enfin qu'au milieu même de ce mmide si prosaïque et si superficiel, se trouvent peut-être cinq cents personnes, femmes et hommes, dont l'âme est aussi poétique et aussi rêveuse que dans les montagnes de l'Ecosse ou sur les bords de l'Ârno, et qui ne possèdent pas moins cette promptitude de conception, ce jugement sain, cette délicatesse de tact que rien n'égale et ne remplace chez les autres peuples. Si les masses sont vulgaires en France, nulle part les individus ne sont plus distingués. Nos poètes et nos "artistes doivent donc s'attacher uniquement à plaire aux esprits d'élite; c'est même le plus sûr moyen d'avoir un peu plus tôt ou un peu plus tard le succès populaire: car la pensée de quelques hommes supérieurs finit toujours par être celle de la foule,
La poésie, repoussée des salons, va encore se briser, comme sur un écueil, contre le stoïcisme des têtes exclusivement philosophiques ou politiques. Elle était trop forte là-bas ; ici elle paraît trop futile. Il y a erreur ou distraction des deux côtés; car la poésie, qui est d'origine céleste, ne peut pas avoir tort. Plusieurs causes ont contribué de nos jours au peu d'attention que font aux vers les hommes d'une littérature très- grave. D'abord, la véritable poésie du xix« siècle a fait invasion en France par la prose. M. de Chateaubriand et M"' de Staël ont été les premiers poètes de l'époque. Beaucoup de gens s'en sont contentés ; on se contenterait à moins. Et puis, il faut avouer que les poèmes de l'école Delilliennej et, plus tard, les vers de l'Empire, quelque bien faits qu'ils fussent, étaient surtout bien faits pour décourager de la poésie française!... Les hommes forts et pensants n'ont pas pu écouter longtemps tout ce ramage; et ils se sont habitués à ne plus ouvrir un volume de vers, de peur d'en voir sortir, à chaque page, tout un poulailler décrit, ou de la mélancolie de Direc-
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loire. Leur défiance durait encore quand les poètes réels sont arrivés, et cette défiance invétérée sera longue peut-être à se guérir entièrement. Si les Œuvres d'André Ghénier, de ce poète immense, sitôt moissonné par la faux implacable qui n'épargnait aucune royauté, eussent été publiées à la fin du dernier siècle, quelque incomplètes, quelque imparfaites qu'elles soient, à cause de cette mort précoce, nul doute que Fâme des hommes supérieurs ne se fût prise alors à cette poésie virile et naturelle, et la réconciliation qui s*accomplit lentement eût été avancée de trente ans. Mais Tombre d'André Ghénier ne devait être évoquée que par une voix toute poétique : M. Delatouche s*est' acquitté de ce soin pieux avec la modestie et la ferveur du talent ^.
Au surplus, pour faire sentir l'injustice de quelques préventions défavorables, il est bon de rappeler que les poètes ont en général été de grands écrivains en prose, quand ils Font bien voulu, tandis qu'il n'y a peut-être pas d'exemple de grands écrivains qui soient montés de la prose à la poésie. Racine écrivait en prose avec une rare élégance. Voltaire est parti û*Œdipe pour se lancer dans son admirable prose. Les deux Chénier étaient également de très-bons prosateurs ; et de nos jours, un des auteurs les plus brillants, un des érudits les plus profonds, M. Charles Nodier, faisait de charmants vers avant de faire son excellente prose. Enfin, toute la belle et large prose de M. Victor Hugo, dans tous les genres, et ce grand roman historique de Cinq-Mars, qui eût suffi pour faire la réputation de M. Alfred de Vigny, sont des preuves de la prééminence du génie poétique; d'un autre côté, J.-J. Rousseau, lui-même, le génie de la prose, n'a pu produire que des vers sans couleur et sans chaleur. Nous rappellerons aussi que les grands poètes ont toujours été les hommes les plus instruits et les plus philosophes de leur temps; ce n'est même qu'à ces conditions qu'ils étaient de grands poètes. Et qu'on ne dise pas que dans un siècle comme le nôtre, où les sciences
1 . Cette dernière phrase est effacée sur l'exemplaire de l'auteur.
PRÉFACE DBS ÉTUDES. 271
politiques et les études philosophiques sont portées à un si haut degré de perfection, les poètes ne peuvent plus acquérir la prépondérance quMIs avaient dans les âges moins éclairés; les hautes renommées de Goethe au milieu de la philosophique Allemagne, et de Byron dans le pays natal de là politique, sont là pour démentir ce préjugé trop répandu. Il y a une poésie comme une législation pour chaque grande époque. Mais, ainsi que nous Tavons déjà montré, la France n*a plus besoin d'aller chercher des exemples hors de chez elle ; ses jeunes poètes, nourris des souvenirs de son passé, enrichis des trésors littéraires de ses voisins, et tout palpitants encore des événements extraordinaires qui ont remué le monde autour d'eux, ne se laisseront point intimider par tant d'obstacles, et la monarchie constitutionnelle aura son beau siècle comme la monarchie absolue.
Résumons-nous : la physionomie littéraire de la France actuelle est caractérisée par trois grands traits: l'histoire, la philosophie, la haute poésie ; les premiers talents de prose et de vers de l'époque sont renfermés dans cette triple et large barrière ; et ces trois objets occupent presque exclusivement l'intérêt et la curiosité d'une jeunesse avide d'instruction et d'émotions. Les besoins philosophiques et historiques du siècle sont admirablement bien servis par les cours de MM. Ck>usin et Guizot. Il est à regretter que M. Villemain, dont les brillantes improvisations rendent si étroites les plus vastes salles, soit circonscrit lui-même, par la nature spéciale de son cours, dans l'examen critique de l'éloquence française. Quelque fertile que soit son esprit, quelque Ingénieuse que soit son érudition, quelque prodigieuse variété qu'il jette dans ses leçons, par la comparaison toujours neuve et utile de notre éloquence nationale avec les éloquences étrangères, il n'en est pas moins vrai que l'histoire et la philosophie le pressent de toutes parts, et qu'il lui faut à tout moment, pour développer ses propi;es forces, entrer dans le domaine de ses deux collègues; ce qui est un désavantage pour tous les trois et un sujet d'hésitation pour l'auditoire. Si, à l'examen de l'éloquence, le
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célèbre professeur joignait Texamen de la poésie française, vers laquelle il ne peut faire que de rares et de trop courtes excursions, quel champ fécond et nouveau lui serait ouvert I ses leçons prendraient un caractère bien plus vivant encore et tout à fait actuel^ car c'est sur le terrain de la poésie que les grands combats vont se livrer, et que les grandes questions doivent se décider. Sans doute, M. Yillemain, en appliquant son étonnante sagacité à l'étude approfondie du rhythme, de rharmonie, de la fabrication du vers ou de la strophe, enfin de tout le matériel poétique, se convaincrait et convaincrait facilement ses auditeurs des immenses progrès que la nouvelle école a faits dans la partie arlis^ tique, comme dans la partie intellectuelle et littéraire de la poésie. Il proclamerait sans doute hautement que les rayons presque éteints du dernier siècle ne peuvent pas être la lumière d'un nouvel âge; il n'hésiterait pas, dans l'intérêt de l'art et de sa propre gloire, à se séparer de la mort pour s'attacher à la vie, et tout en éclairant les poètes de cette nouvelle école sur leurs défauts et leurs dangers, il les vengerait, par Tautorité de sa parole, des outrages de l'ignorance ou du pédantisme scolastique.
Cependant, philosophes, poètes, historiens, vraiment dignes de ces noms, unissez-vous de cœur et d'action, au lieu de vous diviser par de vaines théories et de discuter sur de vaines préséances; vous tenez les trois sceptres de la pensée, ne vous en faites point des armes les uns contre les autres, mais joignez-les en faisceau, et vous serefz invincibles. Songez que c'est par cette •alliance irrésistible de tous les talents que vos devanciers ont sapé les bases de l'ancienne société et posé celles du nouvel ordre de choses. Serez-vous moins forts et moins unis pour réédifier, consolider et embellir? Songez que vous parlez à ce peuple français, le premier peuple du monde, parce qu'il est le plus chevaleresque et en même temps le plus philosophique; à ce peuple, changeant il est vrai, parce qu'il est étonnamment impressionnable, mais qui sait souffrir et mourir pour une doctrine, qui fait la guerre pour le triomphe d'une
idée, et dont les fureurs même ont été commises au nom d'un principe. Parlez-lui donc de gloire et de vertu, de discipline et de liberté, d'enthousiasme et de raison, il vous comprendra et vous obéira. Vous tous qui avez la science, le jugement et l'imagination, ne formez qu'une ligue en faveur de l'ordre et de la civilisation, tournez vers le bien et vers Je beau toutes les facultés que vous avez reçues du ciel, mettez en commun tous vos trésors et toutes vos forces pour faire avancer le grand œuvre du xix' siècle, et laissez les versificateurs continuer en paix leur innocent métier.
Il est temps de jeter un coup d'œil sur notre théâtre et d'examiner rapidement ce que nos grands maîtres en ont fait, ce qu'on en fait aujourd'hui, ce qu'on peut en faire encore.
Après avoir montré la France des deux derniers siècles infiniment supérieure par sa prose à toutes les autres nations ensemble, il nous a fallu avouer son évidente infériorité dans les hauts genres de poésie, qui n'ont été réellement cultivés que par l'école actuelle; nous sommes heureux de pouvoir lui restituer sa suprématie dans la littérature dramatique.
La France est la nation la plus dramatique de l'Europe. Aucun peuple d'aucun temps ne peut lui disputer la palme de la comédie. C'est faire injure à Molière que de le nommer le premier poète comique du monde ; on doit dire : le seul, tant il est au-dessus de tous. Sans doute ShaJcespeare est le plus grand génie tragique des temps modernes, et les maîtres de notre scène sont loin de l'égaler pour la création des caractères, l'invention des fables, le langage de la passion et la poésie du style^; mais il faut considérer qu'après Shakespeare l'Angleterre n'a plus rien de vraiment grand, tandis que notre théâtre tragique a été constamment illustré, pendant deux siècles, par une succession non interrompue de poètes du premier ordre; ce qui rend la Melpomène française bien plus imposante et bien plus complète. Il faut considérer aussi que les belles proportions et la régularité imposées à notre tragédie par les auteurs de Cinna et d^Andromaque lui donnent une physionomie à
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part, au milieu des littératures contemporiânes. Nous examinerons plus loin si cet avantage n^a pas été payé depuis trop chèrement en nous privant d'un grand nombre de ressorts dramatiques. Toujours est- il vrai que si les pères de la tragédie française n^ont pas créé beaucoup de personnages, ni de fables, on ne peut leur refuser une création immense, celle d^n système entier dont les formes majestueuses ne se sont pas altérées pendant deux cents ans. Voici quelques lignes de Touvrage de M. Sainte-Beuve, qui rendent notre pensée beaucoup plus éloquemment que nous ne pourrions le faire : «c On vit, chose inouïe jusque-là, une littérature moderne appliquer le goût le plus exquis à ses plus nobles chefsd'œuvre; la raison prévenir, assister le génie, et, comme une mère vigilante, lui enseigner Télévation et la chasteté des sentiment^, la grâce et la mélodie du langage. On vit Timitation des anciens devenue originale et créatrice, réfléchir, en Tembellissant encore, la civilisation la plus splendide de notre monarchie, et de cette fusion harmonieuse entre la peinture et Tantiquité et celle de l'âge présent, sortir un idéal ravissant et pur, objet de délices et d'enchantements pour toutes les âmes délicates et cultivées. Enfin, si Ton n'eut pas en France la poésie du Dante, de TArioste et du Tasse, ni surtout la poésie de Shakespeare, l'on eut Racine, et, pour la première fois, la perfection de Virgile fut égalée *. » ,
A l'exception donc de cet admirable Cid, sur lequel nous reviendrons tout à l'heure, les premiers et les 'plus beaux chefs-d'œuvre de notre théâtre sont romains, grecs ou juifs. Racine et Corneille ont exploité magnifiquement ces trois antiquités, en les arrangeant, sans les dénaturer, selon le goût de leur siècle; car les poètes dramatiques (et c'est ce qui nuit beaucoup à la durée de leurs ouvrages) ne peuvent pas toujours pousser trèsloin la fidélité des mœurs et la vérité du langage; ils sont obligés, pour être entendus et goûtés, de prendre, dans leur style et dans leurs caractères, une moyenne