‹ Œuvres complètes de Émile Deschamps (volume 2)Chapitre 34 sur 168 · LA FIGURE VOILÉE · texte numérisé non relu

LA FIGURE VOILÉE

Je ne Técarte, ainsi que c'est moQ privilège. Celui qui d'une main follement sacrilège Soulèvera trop tôt le voile redouté.

Celui-là, dit encore la Déesse rigide...

— Eh bien! donc! — Celui-là verra... la vérité!...

— Tant mieux! Étrange oracle! Un voile! Quelle égide! Et toi-même, jamais ne l'as-tu soulevé?...

— Moi ? Non, je n'ai jamais essayé ni rêvé...

— Je ne te comprends pas. Ah! crois-le bien, mon père, Si de la vérité je ne suis séparé

Que par ce tissu frêle... — Et par l'ordre sacré. Par une loi, mon fils, que tu craindras^ j'espère. Sans doute, il est léger ce tissu, pour ta main, Mais pour ta conscience il serait lourd demain ! »

Le jeune homme, pensif, regagna sa demeure.

Le besoin de savoir lui ravit le sommeil ;

Et, tourmentant sa couche, il a compté chaque heure.

Il se lève, fiévreux, bien avant le soleil.

Comme un oiseaj^ de l'ombre il part et fuit, rapide.

Vers le temple fatal vont, d'eux-mêmes, ses pas...

Il en franchit les murs, et, d'un bond intrépide,

Le voilà dans l'enceinte... Il ne respire pasïj

Le voilà!... Le bruit faible et sourd de ses sandales.

Qui mesurent leur marche en glissant sur les dalles.

Rompt seul le grand silence à l'entour répandu...

La lune, au ciel bruni, douce lampe d'albâtre.

Par le cintre du temple en ovale fendu,

Fait pleuvoir les rayons de sa pâleur bleuâtre,

Majestueusement terrible, et comme si

La divinité même était présente ici.

Sous la nef, où la nuit s'abîme amoncelée.

Se dresse, tout au fond, la figure voilée !

Cependant, le jeune homme, enflammé de désir, S'est approché du voile... Il va pour le saisir... Un invisible bras le repousse et l'entrave.

— « Ah ! malheureux, lui crie au cœur une voix grave. Quel acte vas-tu faire et quels sont tes desseins?

70 OEUVRAS D'EMILE DESCHAMPS.

Arrête! Veux-tu donc tenter le saint des saints?

« Aucun mortel, a dit la Déesse suprême.

Aucun ne lèvera ce voile avant moi-même... »

— Mais l'oracle à l'Instant n'a-t-il pas ajouté :

« Et qui récartera, verra la vérité! »

Qu'importe ce qu'il cache! il faut que je le lève!

Oui, cette vérité, mon impossible rêve.

Je veux enfin la voirl... « Voir?... » répond en raillant

L'écho du temple, avec un murmure effrayant.

Le jeune homme écarta le voile spacieux...

Vous me demanderez ce que virent ses yeux, Je l'ignore... Aussitôt que l'aube prit naissance, On raconte qu'il fut trouvé sans connaissance Par les prêtres d'Isis aux marches de l'autel. Ce qu'il a vu... jamais n'en a parlé sa bouche. Il perdit pour toujours la paix, fille du ciel; Il mourut jeune. — Hélas! répondait-il, farouche, Aux vaines questions, hélas ! Trois fois malheur A qui cherche ici-bas la vérité sublime Avec une âme impie et les moyens du crime!.,. 11 n'en aura que trouble, amertume et douleur!...

L'NE APPAKlTIOiN

La jeune Israélite, au logis retournée, Se reposait des longs travaux de la journée Dans la couche modeste où l'innocent sommeil Caresse, chaque nuit, son sourire vermeil. Cette nuit-là, des pleurs roulaient sur son visage. Quel souvenir troublait son rêve ? ou quel présage? Soudain, elle étendit, leva ses bras, et puis Les laissa retomber, murmurant : Je ne puis.

Et, faible, se reprit à pleurer comme on pleure Ceux qui n'entendent plus avec nous sonner l'heure. C'est que, minuit frappant, elle avait vu s'ouvrir

UiNE APPARITIOX. 71

La porte de sa chambre, et tout à coup s'offrir, Sous la robe qu'on garde au cercueil... une morte! Le fantôme ferma soigneusement la porte, Et, venant droit au lit, en tira les rideaux... Ce n'était pas un spectre, une charpente d'os Avec des vides noirs et hideux, mais une âme. Visible aux veux de chair sous sa forme de femme, Et n'ayant de la mort que la sérénité Qu'au front des bienheureux pose l'éternité ! La sainte vision, des feuilles de sa palme.

Toucha la jeune fille, et, d'un air tendre et calme La regardant, lui dit ces mots, du son de voix Dont un ange abordait les Hébreux, autrefois :

« Sara, ma fille préférée.

Non, ce n'est point un songe vain; C'est moi, ta mère tant pleurée, .

Qui descends du séjour divin.

Le Seigneur, cette nuit, m'envoie (Car j'étais triste dans le ciel) Pour qu'un moment je te revoie, Ma jeune rose d'Israël I

« Chère enfant, es-tu grande et fraîche, Depuis douze ans, douze ans si longs!

Ta joue a l'éclat de la pêche ; L'or ne vaut pas tes cheveux blonds ; Tes yeux sont comme deux étoiles Rayonnant au front du Carmel; Ton sein palpite sous ses voiles, Comme deux ramiers d'Israël.

« Mais, si le printemps te décore D'un diadème de beauté.

Joins-y la vertu, belle encore, Quand l'autre passe avant l'été.

Ah ! je sens que ta vie est pure ! — Rien n'échappe à l'œil maternel ; Tu seras, comme sa parure.

L'exemple et l'honneur d'Israël !

M J'admire comment, dans la foule, Tu gardas ton chaste trésor; Près du ruisseau fangeux qui roule.

Tel brille intact un anneau d'or.

Pourtant, du plaisir non profane.

Que ton cœur savoure le miel I C'est comme la divine manne Dont se délectait Israël.

(t Belle entre toutes tes compagnes.

Sous mes invisibles regards.

Va folâtrer par les campagnes, Ou chercher l'ivresse des arts; Loin du fracas de Babylone, Suis leur flambeau, phare éternel, Semblable à l'ardente colonne Qui marchait devant Israël.

« A la voix qui trompe et qui flatte, Tremble de te laisser charmer ; Surtout, oh ! ne sois pas ingrate Au cœur qui sait vraiment aimer.

Ainsi tu pourras, sage et tendre, Tes grâces pour dot, à l'autel.

Me donner, dans ma tombe, un gendre Parmi les premiers d'Israël.

« Ainsi, de ton vertueux père.

Chargé de labeurs et d'enfants, Tu pourras, mon âme l'espère.

Dorer les vieux jours triomphants.

Gomme à la voix de nos prophètes.

Il accourait, à ton appel. Fier de présider à tes fêtes Dans un des palais d'Israël.

« Mais le coq chante... le jour brille...

J'entends qu'on m'appelle là-haut...

Quoi! déjà nous quitter, ma fille! — Ah 1 séparons-nous — il le faut.

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