‹ Œuvres complètes de Émile Deschamps (volume 2)Chapitre 45 sur 168 · A M. DUMON, DÉPUTÉ, QUI ATAIT CONDAMNÉ A MORT LA LANGUE GASGORIIE · texte numérisé non relu

A M. DUMON, DÉPUTÉ, QUI ATAIT CONDAMNÉ A MORT LA LANGUE GASGORIIE

La plus grande douleur qui frappe Thomme ici, Cest lorsque notre mère, infirme, décrépite,

S*écroule sur elle et s'alite.

Et que le médecin de son doigt fait ainsi...

A son triste chevet, où la mort nous convie, L'œil sur son œil sans cesse, et la main dans sa main. Peut-être, quelque temps, ranimons-nous sa vie ; Mais c'est luire aujourd'hui pour s'éteindre demain.

Il n'en est pas de même, en sa terre natale.

De notre langue musicale.

Notre seconde mère! — On voit des Francimans La condamner à mort, et depuis trois cents ans ; Cependant elle vit toujours, ses mots résonnent; Sur elle les saisons passent, tintent, rayonnent, £t cent mille milliers encore y passeront,

Rayonneront et tinteront I

Parce qu'ici le peuple aime les chansonnettes.

Sans nulle façon si bien faîtes.

Cette langue!... jamais; tant que peuple il sera,

Non, jamais il ne l'oublira.

Mère de tous, elle rappelle A chacun l'autre mère, et des frères, des sœurs.

Des amis, une jeune belle.

Tant de choses enfin, si pleines de douceurs. Que, lorsqu'au coin du feu, chaque soir, on y songe. C'est un ruisseau de miel où notre âme se plonge I

S2 QEUVnES D^ÉMILE DKSCHAMPS.

Langue du travail et des jeux.

Ses refrains font soleil dans nos jours orageux;

A la ville, dans la campagne, Sous réchoppe ou Thôtel, le chaume ou le château.

Elle épouse Thomrae au berceau,

Et jusqu'au cercueil raccompagne.

Une telle langue, messieurs, De longtemps ne s'efface ; elle est écrite aux cieux 1

Et Ton tâche pourtant d'en effacer la trace !

Et pour elle, monsieur, vous ne criez point : grâce!

Vous qui, dans les prés verts, avez foulé ses fleurs.

Avez sucé son lait, marché par sa lisière,

Bégayé, dans ses bras, sa chanson nourricière,

Et quêté ses baisers pour essuyer vos pleurs!

Non, vous la reniez, sa vieillesse vous gêne;

Le grand grand mouvement contre elle vous entraîne;

Et vous me blâmez, moi, de lui rester constant!

Oh! mais la vérité, qui sur moi veille tant,

A dessillé mes yeux, amants de la nature!

Au ruisseau de Paris je n'ai pas vu l'eau pure ;

Triste du grand voyage et presque repentant,

A ma fontaine, enfin, je m'en reviens content.

Pour moi, monsieur Dumon, sans que je m'en défende,

La petite patrie est bien avant la grande.

Et vous, vous qui souffrez, en la voyant souffrir.

Vous, assis tout là- haut, où l'on vote et harangue,

D'un deuil plus douloureux n'allez pas la couvrir ;

Otez-lui sa misère, et laissez-lui sa langue.

Sinon vous la tuez en croyant la guérir;

Car nous aimons chanter, même dans la tristesse.

De nos toits trop fidèle hôtesse.

Il semble, voyez-vous, quand on chante un vieux air. Que le fiel du chagrin devienne moins amer.

Qu'aurions-nous, pour cela, dites : la langue seule Des messieurs, des savants?... mais elle est trop bégueule.

Cette mendiante en rabat.

Qui déguise son pauvre état

Sous le clinquant de sa parure, Serait luide, minable en un fourreau de bure; -

Elle chasserait les plaisirs

De nos prés et de nos garennes, Et n'aurait nul refrain pour le pauvre en ses peines.

Pour le travailleur sans loisirs.

Elle, si mijaurée, en nous faisant la dame, Ne serait dans les champs qu'un pauvre corps sans âme;

Et, quand il faudrait labourer,

Gharroyer au loin quelque chose,

La mignarde, pâle et morose.

Ne sachant que geindre et pleurer.

Sous l\aiguillon toujours resterait bouche close. Et laisserait siffler au bouvier son couplet. Sans dire seulement : « A Caôubet à Bermetff »

Cependant, et Thonneur du pays le commande^

Nous apprendrons la francimande; Elle est la nôtre aussi, car nous sommes Français;

Il nous la faut, c'est notre envie ; Vers le savoir au peuple ouvrez un libre accès; Employez à cela cinq, six ans de sa vie ; De la sorte, il aura deux langages un jour.

Et s'en servira tour à tour.

L'un pour le sans-façon, l'autre pour les visites , Gomme vous faites, vous, de deux habillements. Mais c'est tout; — et nos fils, et petits et petites, S'en tiendront là, malgré vos lois et règlements. •• Ou nous n'aurions bientôt qu'une troupe de buses. Au lieu des rossignols, gentils filleuls des muses.

Que des pâtres, là-haut, vous singent gauchement, Qu'ils écorchent le beau français à tout moment. Et qu'on se moque d'eux dans le monde où vous êtes. Les nôtres resteront toujours, toujours poètes l...

Tenez : la mariée... Entendez-vous« là-bas?

— « Elle pleure, ta mère l

Et tu t'en vas I Pleure, pleure, bergère...

Je ne peux pas I j>

8i OEUVRES D'EMILE DESCHAMPS.

Tenez: le métayer, interrompaDt Touvrage, Qui crie aux jeunes pastoureaux :

« Enfants, renfermez les agneaux.

L'arc-en-ciel du matin, — orage I — Tire les bœufs du labourage. »

Tenez : le tonnelier, sous des berceaux touffus, Qui chante au bruit confus Des marteaux sur les fûts :

« Allons, vigneron, vigneronne, Frappons tous tonneaux et cuviers ; Frappons fort, car mai qui bourgeonne Emplit la cuve et les celliers. »

Ohl dans notre pays, c'est toute une magie I Et le peuple joyeux, qui chante jjjsqu'au soir.

Vous tresse là, sans le savoir.

Un gros bouquet de poésie 1 Il garde donc sa langue, elle est faite à son pas. — Et maintenant, messieurs, ne vous retenez pas.

Donnez le cours à vos caprices; Venez planter un mur, gros comme des maisons.

Entre les lèvres des nourrices

Et Toreille des nourrissons; Cinglez sur tous les doigts la férule, à Técole, Grondez et châtiez, plaidez pour votre idole ! Pour sa mère le peuple ici, je le promets.

Sera Gascon toujours, et Franciman jamais.

D'ailleurs, monsieur, qui sait? — Prenez un peu plus d'âge. On nous dit qu'un vieillard redevient presqu'enfant, Aimant ce qu'il aima, bien loin auparavant.

Vous reviendrez peut-être à notre cher langage; Vous nous remerclrez de vous l'avoir gardé; Sa figure à vos yeux ne sera plus si laide.

Rappelez-vous, messieurs, Lacuée et Lacépède, Qui, lorsqu'ils furent vieux, ayant tout possédé.

La fortune et la gloire, et parvenus au faite, De se parler gascon se faisaient une fête.

Peut-être que c'est là, monsieur, votre avenir ; Rassasié d'un monde au sourire éphémère, Peut-être qu'un beau jour nous vous verrons venir. Et demander par grâce à notre langue-mère Un mot, une devise, un air, un souvenir !

Monsieur, au beau milieu de notre promenade.

Tous ces vieux ormes, sombre et verdoyant chemin, Figurent, en tressant leur haute colonnade.

Des géants alignés, qui se touchent la main.

Eh bien I l'an d'eux, un jour d'orage.

Trembla, ploya sa taille, abaissa son ombrage,

Et le coup d'œil en fut gâté.

Aussitôt, sans miséricorde, Nos gouvernants jaloux de régularité.

D'envoyer et pioches et corde.

Pour que le bel arbre penché

Fût, comme un coupable, arraché.

Mais en vain les piocheurs piochèrent.

Et les pioches se démanchèrent.

Et l'arbre demeura debout.

Narguant sapeurs, outils, et gouvernants, et touti Oh ! c'est que l'orme avait, robuste en son vieil âge, Des racines au sol plus qu'au front de feuillage. Si profondes, messieurs, qu'on n'en voit pas le bout. Depuis, plus que jamais, son panache verdoie;. Sous ses fleurs, les oiseaux glissent leur petit cou. Et reviennent piauler dès qu'avril les envoie. Et tous, de père en fils, continuant la joie,

Y feront longtemps ritchiou chioiii

Tel il sera, monsieur, dans sa terre natale.

De notre langue musicale, Notre seconde mère ! — On voit des Francimans La condamner à mort, et depuis trois cents ans ; Cependant elle vit toujours, ses mots résonnent ; Sur elle les saisons passent, tintent, rayonnent ;

86 OEUVRES D'EMILE DESGHÂMPS.

Et cent mille milliers encore y passeront, Rayonneront et tinteront!

ENVOI

AU POBTB JASMIN

Nous avons, dans ce siècle où tout grand astre point. Bien des hommes d'esprit, de savoir et de style, Qui mêlent, comme on dit, Tagréable à Futile; Ils sont deux cents peut-être... et vous n'en êtes point.

Il est des bardes saints, d'éblouissants poètes. Majestueux orage, ou beau printemps en fleur. Nés pour éterniser la joie et la douleur; La France en compte cinq ou six... et vous en êtes!

Il faut que cela soit bien clair et bien réel, Puisque, sous mes vers même, obscur et triste voile, Paris de votre front a reconnu l'étoile, Et dit : C'est un de ceux qui chantent pour le ciel!

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