‹ Œuvres complètes de Émile Deschamps (volume 2)Chapitre 47 sur 168 · JANVIER · texte numérisé non relu

JANVIER

Aujourd'hui, vous et moi, laissons en paix mes maux,

Cher poète, et lisez tous mes vœux, en deux mots :

a Que le sort, équitable à force de largesses,

Vous comble !.. et bien longtemps qu'il vous réserve encor

Votre philosophie, ineffable trésor,

Et l'amour, qui vaut mieux que toutes les sagesses!

Mais qu'il ne cherche pas... il y perdrait son temps,

A vous douer d'amis plus chauds et plus constants

Qu'Alexandre et qu'Emile... et qu'une multitude...

Ni de vers plus charmants que vos vers d'habitude! »

La vie est une liqueur Qui devient amère au cœur A mesure qu'on la verse ; Cest un chemin de traverse Où plus on avance, tous.

Plus on se blesse aux cailloux.

Vallon des roches damnées!...

Gomme dans ton puits profond Les vipères acharnées, ' Le désespoir est au fond De toutes les destinées 1

Le chagrin, mes amis, est une langue à part, Hude, et qui ne s'accorde en rien avec la vôtre; Qu'on répugne à savoir, qu'on apprend tôt ou tard... Et, sitôt qu'on la sait, on n'en parle plus d'autre.

Les mortels qu'a touchés le feu de poésie Portent dans leur cerveau le fiel ou l'ambroisie; Les faits extérieurs sollicitent en vain

Ces belles âmes insensées ; Le poète n'habite, infernal ou divin,

Que le monde de ses pensées; Leur cours impérieux, qui l'exalte ou l'abat, Le fait Job sur un trône ou roi sur un grabat I

Le poëte, étranger à la terre où nous sommes, N'y marchera jamais du pas des autres hommes ; Ne lui demandez point s'il est riche et puissant, Obscur et pauvre... ailleurs ses soucis et ses roses! Tout cela n'est pour lui que Técorce des choses ; Il vit de ce qu'il pense, il meurt de ce qu'il sent.

Poëte, souveraine étoile, Qui, seule et d'elle-même, ou s'allume ou se voile l

Poëte, vaisseau souverain Qui va créant son ciel nébuleux ou serein!

Si je n'ai pas mauvais visage.

Pour le reste, faut-il y voir Quelque salutaire présage?...

Est-ce un bien fidèle miroir?...

Derrière cette palissade,

Voyez, avec son frais décor,

Une maison, dont la façade

Fait bonne contenance encor.

A peine une mince lézarde

Fend Tépiderme des murs blancs ;

Mais dans les cours qu'on se hasarde;

Ce n'est que décombres croulants !

Tels, sous de vaines apparences.

Fausse image des jours meilleurs, Vont croissant, avec mille transes.

Mes ravages intérieurs !

Ma plus douce pensée et celle où je m'arrête, Quand un rayon se glisse en mes rêves confus.

90 OEUVRES D*ÉMILE DESGHAMPS.

C'est que dans sa pitié Dieu me garde et m'apprête. Pour éclater bientôt, quelque brûlant typhus, Ordinaire fléau de l'époque où nous sommes ; Afin que, si le sort, tel qu'un rebut hideux, M'eût réduit, dans la vie, à n'être plus l'un d'eux. Je puisse au moins mourir comme les autres hommes!

Bien ne me manque, hélas I c'est moi qui manque à tout. Le nectar est versé, j*ai la soif et le goût; Et, quand j'ose approcher le vase de ma lèvre,

Les hoquets d'une horrible fièvre

Me le font lâcher tout à coup.

Des tableaux de la vie à mes pensers funèbres Le contraste est trop fort, —j'ai peur d'un tel réveil...

Je suis un oiseau des ténèbres

Qu'on traînerait au grand soleil.

Quand ma tête s'en va dans un honteux délire. L'amour au fond de moi garde encor sa vigueur. À toi, mon Aglaé, toi que je sus élire, Le dernier souffle de pa lyre.

Le dernier soupir de mon cœur l

Sous un stupide effroi je tressaille et succombe... Ainsi faite, la vie est pire que la mort ; J'embrasse avec ardeur le secours de la tombe. Et pourtant j'y trouve un remord.

Car je vais t'affliger... pour bien longtemps peut-êtrel D'avance ton chagrin attriste mon trépas.

Que veux-tu? je n'étais plus maître Du chaos de terreur déchaîné sur mes pas.

LAMENTO. Ci

Moi, qui d'un front égal voyais palais et chaume,

Philosophe, content de mon coin pour royaume,

De ton cœur pour richesse et du ciel bleu pour dôme,

Qui du mal qu'on m'a fait souriais, triomphant.

Ou de la poésie y répandais le baume,

Moi si fort et si gai... pusillanime atome,

Je tremble et meurs devant un vain songe, un fantôme!

Pauvre poète, hélas I pauvre raison d'enfant I...

Mon Âglaé, tu fus toujours si bonne pour mon père.

Si sublime et si simple et si tendre toujours I

Si parfaite pour moi, que je me désespère

De n'avoir pas mêlé plus de joie à tes jours !

J'aurais voulu du moins avec toute ma tête, Gomme avec tout mon cœur, te voter une fête.

Un adieu splendide et charmant; Mais le monstre est venu... mais ce que Thomme apprête. Tel qu'un petit drapeau, la première tempête

L'emporte misérablement.

Eh bien I retourne donc vers ces belles soirées. De grâces, de génie et de gloire parées,

Quand j'étais un homme encor, moi, Quand tous ces chants, ces vers riches d'art et de nombre Qui comme ton ami ne sont plus rien qu'une ombre, M'enivraient d'un bonheur que je goûtais en toi !

Quand nos amis, devant la dernière bougie.

Prolongeaient de l'esprit la délicate orgie.

Riant tournoi, après les glorieux combats!... Ils reviendront bientôt sans doute, Mais ce jour-là, jour qu'on redoute.

De peur de m' éveiller ils parleront tout bas. —

Gomme je les aimais! comme j'aimais les dames. Au voile de pudeur sur leurs regards de flammes!

Aglaé, comme je t'aimais!

Malheur! malheur I il faut que je vous abandonne, Et je le veux moi-même... Ah! que Dieu me pardonne! Vous voir d'un œil hagard!... non, ne vous voir jamais!

92 OEUVRES D'EMILE DESGUAMPS.

La voix qui parle ainsi demain sera muette, Au fond du chêne étroit où je serai cloué;

Mais dans la lyre du poète Un long écho vivra pour redire : Âglaé !

Aglaé, ma femme chérie.

Ne dis point mon secret pitoyable... mais prie Pour ton Emile, hélas I comme Oreste agité, Que son enfer mortel peut-être a racheté Et qui te pleurera jusqu'aux pieds de Marie, Si Dieu daigne le prendre en son étern i^l

Dans ses lâches terreurs trop avant engagé, Mon esprit ne peut plus en dépêtrer ses ailes ; L'enfer seul a chez lui les angoisses que j'ai ; Avec elles atroce, impossible sans elles.

Ma vie et tourne et râle en un cercle obligé. Figurez-vous mordu par un chien enragé.

Attendant, à chaque heure, une crise effroyable. Et mon absurde état vous semblera croyable.

Et peut-être, ô mon Dieu, que tout cela n'est rien l Mais ce qu'on croit est vrai; ma pensée est le chien. ^ Comment fuir sa morsure ? —Ah I qu'importent les causes? Le ravage est le même et je le sens trop bien.

Quand on a regardé dans de certaines choses,

Monstrueuses horreurs, exécrables fléaux,

Infirmités, qu'il faut recouvrir de ténèbres.

De l'ordre universel exceptions funèbres.

Hélas! que Dieu permet dans ses desseins très-hauts,

Alors, je vous le dis, pour peu qu'on soit poète.

Un frêle conducteur du fluide nerveux

De la plante des pieds jusqu'au bout des cheveux.

Rien ne vous pourra plus arracher de la tête

Que vous serez, un jour, hors de l'humanité,

Un de ces malheureux qu'on fuit et qu'on abhorre;

Et si la raison vient et vous rassure encore.

Un seul mot la confond : la Possibilité!

Cen est fait ; l'œil faussé ne voit plus rien du reste^

Le cœur flétri soudain perd le duvet céleste;

Le monstre vous harcèle, on lutte, il est trop tard;

C'est qu'il ne fallait pas porter là son regard.

Sur quelque mal hideux que, d'un cerveau débile.

S'attache imprudemment la pensée immobile,

On ne sortira plus de la morne stupeur ;

Oui, l'on se croit marqué pour le mal qu'on redoute I

Ma déplorable histoire en ces trois mots est toute :

J'ai craint longtemps la chose et j'ai peur de ma peur.

Oh! que la vie est douce et belle pour les autres l

Obi que j'étais heureux lorsque j'étais des vôtres.

Avec ce flux changeant de joie et de douleurs,

D'ombres et de soleil, épanché dans une âme

Où la saine raison veille comme une flamme.

Où du prisme divin sont toutes les couleurs!...

Mais n'être plus bientôt qu'un abject phénomène.

Enfant répudié de la famille humaine.

Rentré, par la frayeur, au néant absolu,

Et des événements par la nature exclu...

(Seul malheur que ne puisse adoucir Jésus même),

Non!... Gibier d'hôpital, repoussé du couvent.

Je ne fais plus qu'un vœu : Finir tandis qu'on aime!

Je tomberais des cœurs, j'en veux descendre avant!

Oh! ma mère, mon père et vous, ma sainte bonne.

Qui voyez Jésus-Christ et lui parlez souvent,

Prenez mon âme î... et toi, mon Aglaé, pardonne!

Il vaut mieux, n'est-ce pas? ton cœur ainsi raisonne.

Me pleurer mort qu'avoir horreur de moi vivant 1

Des angoisses sans fin le champ illimité

Du haut du Golgotha s'ouvre aux races plaintives,

Et la sueur de sang du Jardin des olives Baigne éternellement la triste humanité; Mais la victoire éclate auprès de la défaite. Si nous savons, du fond de Tabîme des maux, Gomme le Christ souffrant, dire au Père ces mots « Que votre volonté soit faite! »

O Jésus, qui, pour nous, avez fui votre ciel, Hevétu notre image et cherché nos tortures, Vous faites sur la croix monter vos deux natures, Qu'on abreuve, d'en bas, d'outrages et de fiel. Pourtant vous égalez le courage aux souffrance!?. Courage résigné, le plus grand, le plus saint. Et répine, ô Jésus, dont votre front est ceint. Luit comme un rameau d'espérances!

Car le martyr est beau qui mène au paradis.

Si l'on veut aspirer au redoutable exemple.

Il faut purifier son âme comme un temple; Puis la tenir fermée à tous penchants maudits. Moi, je souffre, ô Jésus! Je baise le cilice... Mais, ai-je admis le prêtre en mon cœur corrompu? Avec le tentateur, mais, ai-je assez rompu.

Pour mériter votre supplice?

Tant que tous nos désirs ne vont pas vers le bien, Tant que notre dme enferme une faute mortelle. Aux besoins du salut la douleur suffit-elle?

Non : c'est un châtiment qui ne rachète rien!... Serais-je à ce degré misérable? — 11 me semble Que tout secours d'en haut s'est retiré de moi; De ce monde et de l'autre, ô Jésus, c'est pourquoi J'ai toutes les terreurs ensemble !

Quelquefois je me dis, pour rassurer mes peurs. Que l'on vous méconnaît, mon Dieu, si l'on ramène

Votre sainte justice à la justice humaine.

Qui ne pèse les faits qu*avec des poids trompeurs, Ou plutôt qui ne voit que la faute elle-même, Et la frappe, suivant un tarif arrêté, Sans s'informer si rien de bon n'a protesté Contre cet aveugle anathème...

Dieu, sans doute, me dis-je, en agit autrement, Il sait ce quMci-bas ne savent point les hommes; Sous ce que nous faisons il voit ce que nous sommes. Et du bien et du mal forme son jugement, Sans doute — et tout mon cœur vers cet espoir s^élance — Il évoque la vie entière de ses morts, Et leurs instincts, péchés, bonnes œuvres, remords, Il place tout dans sa balance.

S'il en était ainsi, j'oserais espérer ; Mais non, le dogme est un, sévère, irrévocable... Toute âme qui recèle un péché qui Taccable N'a plus la vie... et rien ne lui doit prospérer... Pourquoi donc du chrétien ne pas remplir la tâche? Qui m'arrête? La honte à vos pieds me confond!... Mon Dieu, c'est que ma foi n'est pas solide au fond. C'est que je doute et je suis lâche.

Âh ! la grâce me manque, ineffable trésor.

Alors à tous les vents mon âme flotte en proie. Comme la voile, en mer, qui s'enfle et se déploie, Puis retombe bientôt pour s'agiter encor...

Doux Jésus, par le sang de la croix que j'embrasse, Ne laissez pas errer cette âme à l'abandon; De la grâce, 6 Jésus, obtenez-lui le don.

Car tout est néant sans la grâce !

90 OEUVRES D*ËMILE DESCHAMPS.

Voilà dans quel chaos, dans quel flux et reflux De pensers délirants, de luttes sans pareilles. Je passe de mes nuits les orageuses veilles ; Aussi mon cerveau craque, aussi je n'en puis plus. Et cependant, du corps souveraine maîtresse, La maladie ordonne à ma chair de crier.

Et ne me laisse pas la place de prier.

Entre tous ces cris de détresse!

Ohl la vie!... un drame où Toeil Passe de la fête au deuil !

Où le décor, d'âge en âge.

Change autour du personnage!

Nous sommes lancés d'abord Parmi ceux qui se marient

Et qui rient; Plus tard, on est en rapport.

Hélas ! avec ceux qui pleurent

Et qui meurent !

La vie!... oh! charme et fléau!...

L'histoire de Roméo!...

C'est au bal qu'elle commence; Puis... le désespoir immense!...

Bien souvent, frôle épi qui casse au poids du grain, . Quand je me tords, broyé sous l'ongle du chagrin, — Car touthomme, à son jour, traîne au cœur sa blessure, De l'antique serpent éternelle morsure ! — Si des heureux, de ceux pour qui n'a pas encor

Le drame de la vie attristé son décor,

AfappelleDt, par coutume, à leurs fêtes; si même

Quelgue chère famille, et charmante et qui m*aime.

M'ouvre ses doux foyers, tout fleuris d'enfants blonds,

Me disant : « C'est le soir que nous nous rassemblons, j»

A moi Torphelin-veuf, Tisolé dans la foule 1...

Un orage s'élève en mon âme ; la houle

Me saisit,, et je lutte en un trouble inouï.

Sans vouloir dire non, ne pouvant dire oui;

Tant d'aucun beau plaisir je me sens incapable;

Tant d'un ingrat refus je me croirais coupable!

Alors, comme il est vrai que, durant cent jours pleins.

Un mal me tint au lit, l'an passé, je me plains

De probables douleurs, pour excuse ; et j'invente.

Faisant parler l'arrêt de quelque voix savante.

Qu'il me faut un régime étroit et rigoureux...

Les autres ont pitié... tout cela*c'est pour eux;

Le monde est, par frayeur, crédule aux maladies .

Voilà de mes raisons et de mes perfidies!

La vérité, mon Dieu! c'est qu'il m'est trop cruel.

Ayant l'enfer au cœur, de voir un coin du ciel;

C'est que je ne puis pas, quand le chagrin me noie.

Contrefaire la vie et grimacer la joie ;

Oui, c'est la vérité! — Mais, aborder ce point,

Étaler ma pauvre âme... ils ne comprendraient point.

On dirait que je rêve, ou bien que j'exagère;

Car le chagrin est comme une langue étrangère

Que parle un insensé devant des ignorants.

Tant qu'un sînistrejéclalr n'a pas percé leurs rangs.

— Hélas! inslruîEsTpîus tard, de la funèbre chose.

Mordus des mêmes dents , et, pour la même cause.

Sauvages et taisant leur indicible émoi.

Avec d'autres heureux ils feront comme moi.

Les malades nombreux, les nombreux affligés, Dont l'atteinte n'est pas mortellement profonde, n. 6

98 OEUVRES D*ÉMILK DtlSCHAMPS.

Doivent tout faire^ afia d'être un jour soulagés! Sur tous les beaux secours que leur espoir se fonde! Pour eux les tendres soins, les pleurs de la pitié ; L^ prière fervente, en grâces sans seconde ; Les sourires si doux de la douce amitié, Des consolations source aimable et féconde.* Dans réchelle des maux il est tant de degrés! Mais les pestiférés et les désespérés!

Il faut les retrancher, les séquestrer du monde. Les calfeutrer au fond de quelque sombre lieu, Où leur aspect sauvage et leur contact immonde N'attristent pas le siècle... et les soleils de Dieu! Or, je suis de ceux-là, j'ai la peste de Tâme, En perdant Aglaé j'ai perdu ma santé, La paix et la raison, et jusqu'à la bonté.

Jusqu'à Tamour divin, jusqu'à la pure flamme Qui brûlait dans mon cœur, saintement agité Pour toute chose grande et pour toute beauté; Hélas! voilà pourquoi je fuis tout ce qui m'aime. Et voudrais tant, mon Dieu! me cacher à moi-même. Voilà pourquoi, jeté du chagrin au remord.

J'ai l'horreur de la vie et j'ai peur de la mort.

Je suis rempli de jours, de douleurs, de remords; J'ai dit sur tous les miens la prière des morts. 11 est temps que mon corps pourrisse sous la terre, Et que mon âme aborde au seuil du grand mystère!

Vous tous, mes morts chéris, qui m'avez délaissé, En proie aux passions, quoique triste et blessé, ma mère, ô mon père, ô ma bonne, ô ma femme.

Ames jointes, venez au-devant de mon âme!

Témoignons au Seigneur, dont vous goûtez le miel, Qu'Emile absent, le ciel ne serait pas le ciel! Et peut-être que lui, dans sa mansuétude A ne point attrister votre béatitude,

LÂM.ENTO. 01^

Après les temps d'épreuve infligés aux pécheurs, Daignera m'envoyer une de ses blancheurs, Ange qui me prendrait sous le vol de son aile, Pour m'asseoir, parmi vous, à la fête éternelle !

Dans cet espoir craintif, je dis au monde adieu ! Priez, mes morts chéris ! ayez pitié, mon Dieu !

Si votre Emile, Anna, disparaît de la scène.

Lui, jadis bon enfant, cœur prompt et tête saine.

Qui ne pensait jamais qu'un souci l'approchât...

C'est qu'entre les mortels il estime le chat!

Le chat, quand il se sent frappé, triste et malade.

Incapable de joie ainsi que d'escalade.

Il se cache et se tait, blotti dans quelque trou ;

On le cherche trois jours, trois nuits, sans savoir où ;

Trois jours on interroge et concierge et voisine;

Puis on se dit -. « L'ingrat mange une autre cuisine. »

Ou bien : « On l'aura pris... »

Non, ce n'est pas cela.

Mais, par un fond d'orgueil ou de bonté qu'il a. Ce pauvre ami de tous, en sage qui raisonne.

Veut souffrir et mourir, sans déranger personne. Ou l'a vu si dispos, si caressant, si gai.

De sa morose humeur on serait fatigué.

— C'est ce qu'il ne veut pas, — et certes je l'approuve, Il ne faut partager que le bien qu'on éprouve; Donnons notre manteau ; gardons notre linceul. L'homme vit dans la foule, et le cadavre est seul. La bure est quelquefois bien proche de la moire ; N'importe; ne léguons de nous à la mémoire Que nos rires, nos chants, nos amours, nos bontés. Et que nos mauvais jours pour nous seuls soient comptés ! La lèpre et le chagrin doivent porter un voile.

100 OEUVRES D'EMILE DESGHAMPS.

C'est pourquoi, chère Anna, quand mon ciel sans étoile Est pour jamais chargé de nuages massifs, Après m'être heurté, morne, à tous les récifs, J'ai choisi pour ma barque une rade isolée.

Triste, bien triste, et moins que mon cœur désolée. L'orage n'y vient pas, c'est là mon seul profit; Mais... mais je me rappelle, et ce rêve suffît Pour me faire encor vivre.- et vivre mieux qu'un autre. Car toute ma jeunesse, Anna... c'était la nôtre ! £t tous vos souvenirs sont les miens... et nos fleurs Sous les mêmes soleils et sous les mêmes pleurs Ont balancé leur tige, ont incliné leur tête.'

Or, Emile à présent n'est plus d'aucune fête. Vous savez la raison : — Le désert est chez lui ! Des yeux dont il vivait les deux derniers ont lui. Et vous comprenez, vous, comment, à votre table. Il n'a pas envoyé sa chanson lamentable.

Et fait surgir, ainsi qu'aux antiques banquets, Le pâle front des morts à travers les bouquets.

Vous cependant, chantez, Anna; le temps qui m'use M vous effleure pas, car vous êtes la musel

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