SUR LES FLEURS DU MAL
Il proclame très-haut, par sa seule cocarde.
Que le inonde avec lui doit se tenir en garde. Et qu^enfîn sa légende horrible, il ne la dit Qu^au philosophe-artiste, au penseur-érudît.
Les livres ont leur cercle assigné. — L^Évangile
£st pour tous les humains; pour bon^nombre, Virgile;
Juvénal pour plusieurs ; d'autres pour quelques-uns.
Tous remèdes à tous ne sont pas opportuns.
Et faut-il pour cela supprimer les dictâmes
Qui ne s'adresseraient qu'à vingt corps ou vingt âmes?
Et puis, les fleurs du mal, quel mal en craindrait-on 7
Leur langage est le vers... qui donne peu le ton :
C'est un préservatif... un mur inaccessible.
Et la contagion, en vers, n'est pas possible.
A moins qu'on ne les chante,— et ce n'est point le cas —
Ou que des imprudents et des trop délicats
Ne dénoncent la chose aux sots qu'ils électrisent.
Et, voulant la punir, ne la popularisent.
Or donc l'art est un voile, et c'est un fait connu
Que toute poésie est chaste dans son nu.
Bien plus, il est des temps à traîner sur la claie.
Dont nul baume ne peut cicatriser la plaie.
II nous faut la sonder à toute profondeur,
Kt, pour seul antidote, étaler sa hideur...
Vous connaissez ce père, à bout de remontrances
Auprès d'un jeune fils, froid et sourd à ses transes.
Qu'appelait la débauche en soiS gouffre béant?
Las de voir ses conseils, son exemple à néant,
te père, à l'hôpital des impudiques femmes.
Un jour mena son fils, et sur les lits infâmes
Lui montrant la torture et l'horreur de la chair :
« Crois-tu que leurs plaisirs soient payés assez cher? »
Et de là, sous le toit des hommes, leurs complices.
Épouvanta ses yeux par les mêmes supplices ;
Et, — ce que n'avaient fait prières ni sermons, —
Le spectacle du mal, qu'en tremblant nous nommons.
Rappela vers le bien le jeune homme en délire.
128 OEUVRES D'EMILE DESGHÂMPS.
Cette cure terrible est le droit de la lyre; Le droit pour chaque vice; et le poëte aussi. Tuteur honni d'un siècle à mal faire endurci. Doit pétrir hardiment, comme un remède étrange, — Cynique par vertu, — le sang avec la fange, Sûr d'effrayer du moins ceux qu'il ne touche plus. Tel est cet empirisme auquel tu te complus, Baudelaire; héroïque et sauvage système, Qu'un monde inattentif peut frapper d'anathème, Car il le faut creuser, en toute liberté.
Pour en bien concevoir l'âpre nécessité.
Tu mis un grand talent au bout d'un grand courage. Et traversas ainsi le formidable orage.
On le reconnaîtra, poète ; on ne peut pas Condamner le chemin pour quelques mauvais pas. . . L'âme est la sombre énigme, et peut-être la tienne Cache-t-elle en ses plis toute la loi chrétienne. Seulement, tu devrais, crois-moi, la dégager ; Et, dans le champ du mal, rapide passager.
Loin des cercles damnés t'en aller sur ton aile Ouvrant les régions de splendeur éternelle.
Pour aborder enfin, cœur absous et guéri, Au paradis profond de Dante Âlighieril
l'été de la SAINT-MARTIN
Quelquefois, sous un ciel au tiède Eurus ouvert. Novembre a ses soleils, été rapide et chauve. Où, parmi les rameaux dont le feuillage fauve S'éclaircit, apparaît le spectre de Thiver.
Alors, pour oublier ce front de deuil couvert, L^année, en folâtrant, dans les herbes se sauve. Et tresse une couronne avec la pâle mauve Et Toeillet encor rose et le thym encor vert.
Telle, au soir de la vie, il semble que renaisse. Pour plusieurs, une courte et seconde jeunesse Où le soleil d'amour brûle, comme à midi;
Et le cœur qui dormait, se hâtant à revivre.
Chante à toutes les Heurs son réveil, et s'enivre D'un nectar que demain l'âge aura refroidi.