‹ Œuvres complètes de Émile Deschamps (volume 2)Chapitre 83 sur 168 · PETITE VIOLETTE · texte numérisé non relu

PETITE VIOLETTE

« La montagne, au front bleu, qui dans Tair se dessine Me conviendrait, dit-elle, et s'offre à me servir; A son premier plateau si Je pouvais gravir.

Pour voir le monde au loin, j'y serais à ravir... C'est donc raison d'aller prendre là-haut racine. »

Petite violette a, d'un agîle pas, Gravi le monticule, au soleil qui le dore ; Mais, à peine installée, elle n'y trouve pas Son compte, et soupirant encore :

oc D'ici l'on ne voit pas grand'chose , il me faut tout. Ah!... du second plateau je pourrais, j'imagine, Voir le monde, et cela de l'un à l'autre bout... C'est donc raison d'aller prendre plus haut racine. »

Sitôt dit, sitôt fait. — Sous l'orage et le vent,

Petite violette, enflammée, intrépide,

Monte, en soufllant beaucoup, la côte plus rapide.

Le voyage est déjà plus dur qu'auparavant;

Toutefois, la voici, bien ou mal arrivant,

Sur le second plateau que baigne un lac limpide.

Mais, à peine installée : « Ah! que faire? d'ici

L'on n'aperçoit le monde encor qu'en raccourci.

C'est... du dernier sommet, qui perce et qui domine Les grands nuages entr'ouverts, Que l'on peut voir tout l'univers...

C'est donc raison d'aller y prendre enfin racine. »

Et sans plus réfléchir à rien.

Comme sous l'aiguillon d'une voix qui l'appelle. Notre folle bondit, et repart de plus belle

Pour son voyage aérien.

La route est, cette fois, bien autrement mauvaise; Pour mieux dire, il n'est plus ni routes, ni sentiers. Petite violette éprouve un grand malaise; Elle retournerait sur ses pas volontiers.

Mais elle a comme le vertige ;

Mais la tête lui tourne. — Alors,

Se haussant aux derniers efforts,

Par une sorte de prodige, Ele arrive, le cœur bien gros, le corps bien las, Sur ce pic, noble but de tous ses vœux... hélas! Plus de terre, pas une herbe, pas une mousse; Le sol est un granit aride où rien ne pousse; In vent glacial souffle autour avec fureur, J't l'horizon n'est plus qu'une brumeuse horreur. Petite violette, au bruit des avalanches.

Tremble à faire pitié, dans ses petites branches ;

Elle met sa tête à couvert

Sous son petit tablier vert;

Ses petites mains s'engourdissent;

Ses petits pieds nus s'alourdissent; Voilà qu'elle se prend à pleurer. Tout le bleu De sa petite joue a pâli peu-à-peu.

Et des pleurs, desséchés sur place,

Y pendent en lambeaux de glace...

Soudain, dans l'ouragan, se perd un petit cri : « Que ne suis-je restée au bord où j*ai fleuri ! » Petite violette, épuisée, et qui souffre

Tout ce qu'une fleur peut souffrir.

Se tord, roidit sa tige et roule, et, dans un gouffre,

Elle achève enfin de mourir.

As-tu dans le vallon une calme chaumine.

Trois arbres au soleil? — C'est tout ce qu'il te faut.

Ne cherche pas à t'en aller plus haut :

Tu ne ferais qu'élever... ta ruine.

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