VÉRITÉS
Souvent, lorsqu'au retour des mauvaises saisons, Le deuil s'est abattu dans certaines maisons, Quelques jours écoulés, comme le veut l'usage, J*y vais, me composant en chemin un visage Qui de la circonstance atteigne le niveau, Et sur un ton piteux, cherchant dans mon cerveau. Deux phrases dont le tour à la douleur complaise,. J*entre... Un riant accueil me met bien vite à l'aise; Et dès lors, les défunts m'étant indifférents. Je tâche à n'être pas moins gai que les parents.
174 OEUVRES D'ÉSAILË DESCHAMPS.
Hier, j'apprends qu'au milieu d'un voyage en Autriche, Mon ami, plus qu'un frère, est mort, seul, sans secours. C'était l'oncle excellent d'une famille riche. Riche par ses travaux et ses bienfaits. — J'accours Pleurer avec les trois neveux et les deux nièces. Un suisse noir gardait la porte de l'hôtel; Je monte; un valet noir m'ouvre cinq grandes pièces, Où règne, en un jour pâle, un silence mortel ; Les tableaux, les sofas, couverts de noires housses. Les lustres, sans bougie, attestaient un grand deuil ; Toutes choses au cœur moins lugubres que douces. Qu'en passant j'approuvais d'un humide coup d'œil., — Dans un boudoir lointain mon guide enfin m'annonce.,. A mon pas imprévu j'entends que l'on se tait; Et j'aperçois, avant qu'un seul mot se prononce, Tous les mouchoirs couvrir de l'or que l'on comptait... Mes élans de chagrin, que ce tableau tempère, Sur mon cœur ulcéré retombent tout entiers.
Hélas I mon vieil ami, comme il leur fut un père, Je cherchais des enfants... je vois des héritiers! Donc, après quelques mots de froide politesse, Je me dis, comparant mon habit et les leurs : « Des tristesses sans deuil, et des deuils sans tristesse! » Et je isors, n'ayant pu rien faire de mes pleurs.