‹ Œuvres complètes de Émile Deschamps (volume 3)Chapitre 13 sur 167 · SCÈNE IV · texte numérisé non relu

SCÈNE IV

Lady MACBBTH, désignant l'appartement où dorment le roi et ses serviteurs.

La liqueur qui les dompte exalte encor mon âme. Ce qui glace leurs sens Remplit les miens de flamme. Écoutons. C'est le cri du hibou, héraut noir. Fatal sonneur qui donne un sinistre bonsoir.

Avançant vers l'appartement da roi.

Il est à rœuvrel Bien! les portes sont ouvertes... Et pleins de vins, ainsi que des masses inertes, Les chambellans, au fond de leur couche engloutis, Sous un sommeil de plomb semblent anéantis. — C'est que j'ai composé leur breuvage moi-môme D'une telle façon qu'en ce moment suprême La mort et la nature, interrogeant leurs corps. Débattent autour d'eux s'ils sont vivants ou morts 1

HACBËTH, dans la coulisse.

Qui va là?

LADY MACBETH, écoutant et regardant toujours.

Rien encore!... Oh! lenteur imprévue!

J'avais pourtant placé les poignards bien en vue. Et tout près de Duncan! — S'il n'eût pas ressemblé- A mon père endormi... je l'aurais immolé!

Voyant revenir Macbeth.

Enfin I — Ahî cher Macbeth!

MACBETH, avec deux poignards.

J'ai fait le coup — dans l'ombre K'as-tu pas entendu quelque bruit?

LADY MACBETH

Le cri sombre

48 CEUVAES D'ÉMILË DESCHAMPS.

De l'orfraie et le vent qui murmure; — c'est tout. — N'avez-vous poiot parlé?

Quand?

LADT MACBETH.

Tout à l'heure.

MACBETH

Au bout Du corridor?...

LADY MACBETH

Oui.

MACBETH, regardant aui fenêtrej.

Paix î Que ces cours sont désertes!

LADY MACBETH

Et les deux chambellans?

MACBETH, regardant ses mains tachées de sang.

Ils dorment. — Voilà, certes.

Une bien triste vuel

LADY MACBETH

Et pourquoi, triste?

MACBETH

Vois!

L'un, en rêvant, a ri. — L'autre a crié deux fois : Au meurtre!.,. Ils ont alors entr'ou vert leurs paupières. J'attendais, immobile; — ils ont dit leurs prières, Et se sont rendormis; — l'un d'eux s'est écrié : Dieu nous assiste ! — et l'autre : Amen f — Ils ont prié, Comme s'ils avaient vu, pour le meurtre encor prêtes. Ces deux mains de bourreau se lever sur leurs têtes 1... Je n'ai pu dire : Amen! quand ils disaient entre eux : Dieu nous assiste!

Allons 1... Rêves d'un cerveau creux!

MACBETH

Mais, pourquoi n'ai-je pu dire a?nen? — Sur mon âme.

MACBETH. 49

J'en avais grand besoin... pour vous aussi, madame t Et le mot s'attachait à ma gorge... pourquoi?

LADT MACBETH.

N'approfondissez pas ces choses, croyez-moi.

MACBETH

J^ntendaîs une voix qui criait sans relâche : Tu ne dormiras plus !

LADY MACBETH

Terreur stupîde et lâche I A sonder tout ainsi, Ton perdrait la raison.

MACBETH

Elle retentissait dans toute la maison :

« Ahl Macbeth a tué le sommeil ; le doux baume Des blessures du cœur, l'hôte doré du chaume, Le trésor du proscrit de tout bien dénué, L'oubli... le bain de l'âme!... Ah! Macbeth l'a tué! » Plus de sommeil! Macbeth poursuit Macbeth...

LADY MACBETH

Folle! Qui donc criait ainsi?... Macbeth, je t'en supplie. Laisseras-tu s'éteindre à des prestiges vains Ton âme et son esprit, ces deux flambeaux divins? — Allez, — prenez de l'eau pour effacer la tache, Où pitoyablement votre regard s* attache.

Pourquoi donc apporter ici ces deux poignards? Il faut qu'ils soient là-bas. — Allez, sans nuls retards, Les reporter; et puis, avant qu'ils s'en informent. Couvrez de sang les bras des oflîciers qui dorment !

MACBETH, dans l'épouvante.

Je n'irai point. — J'ai peur du seul bruit de mes pas... Qui, moi? le voir sanglant ! le toucher froid! —Non pas !

LADY MACBETH

Donnez-moi ces poignards. Vous n'êtes pas un homme ; Ceux qui dorment, ou ceux qui sont morts, — ilà sont comme Des figures de pierre, immobiles, sans voix, Bonnes à faire peur aux enfants d'autrefois I

S'il saigne encor, je veux du sang de leur monarque Aougir les chambellans, qui porteront la marque Et la peine du crime, à mon ordre obtenu.

Elle entre chez le roi.

On frappe à la porte du fond.

MACBETH, seul et effrayé.

Qui frappe donc ainsi ? — Que suis-je devenu,

Grand Dieu, pour que déjà le moindre bruit m'effraie?

On frappe encore.

Oh! quelles mains j'ai là! quelle effroyable plaie! L'Océan tout entier, Neptune tout-puissant Blanchirait-il ma main, laverait-il ce sang?

Non, cette main plutôt, plongée aux mers profondes. Suffirait pour rougir l'immense azur des ondes !

LAD Y MACBETH, revenant.

Regarde; j'ai les mains de la même couleur

Que les tiennes ; — pourtant, je n'ai point ta pâleur.

On frappe plus fort.

Viens I — On frappe. Un peu d'eau fera tout disparaître.

Elle se frotte les mains.

Vois, ce n'est rien. On frappe encor. — Rentrons. Peut-être Il nous faudra bientôt revenir sur nos pas.

Craignons de laisser voir que nous ne dormions pas.

On frappe è coups redoublés.

MACBETH, entraîné dehors par lady Macbeth.

Bien! réveillez Duncan! réveillez-le, vous dis-je, A force de frapper, faites donc ce prodige!

Ils sortent tous deux. — Au même instant parait Seytûn, h moitié assoupi, qui Ta ouvrir.

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