GERTAL
Vous voulez rire; Pardieu, c'est le public.
VERDELIN
Eh bien! qu'est-ce que c'est Que le public?
GERYAL.
Gomment?
TERDELIIf.
Répondez, s'il vous plaît.
GERVAL.
Le public, c'est, monsieur, notre souverain juge,
Contre Farrôt duquel il n'est point de refuge.
Et dont Thommage pur s'étendra répété
Par l'équitable voix de la postérité ;
C'est le guide éclairé qu'on doit seul reconnaître ;
Le talent le respecte; il n'a point d'autre maître.
VERDELIN
Combien faut-il de sots pour vous faire un public?
GERVAL, à part.
Voyez l'impertinent I
VERDELIN
Perdu dans son trafic, Monsieur s'était flatté, sur la foi du parterre, D'avoir bien réussi?
GERVAL.
Je n'en fais point mystère.
VERDELIN
Erreur! Allez, monsieur, vous n'êtes pas au bout; Le parterre n'est rien et les journaux sont tout.
GERVAL.
Vous êtes journaliste ?
VERDELIN
Oui ; mais je le témoigne Très-haut; si nul journal ne vous porte et vous soigne
(C'est le mot), tragédie, auteur tout est à bas. Tout sera, pour Paris, comme s'il n'était pas. Et qui dira demain si la pièce était benne?
GERVAL.
Ceux qui Font applaudie.
YERDELIN.
Eh! non, monsieur, personne.
La fièvre des bravos n'a que de courts accès, Gliacun a ses ennuis, sa femme, son procès... L'un rentre en son bureau, Tautre dans sa boutique. Où, quand ils n'y font rien ils parlent politique. Seuls nous parlons de vous. Messieurs, c'est le journal Qui seul de vos tournois est l'écho matinal... Si vous vouliez, pour vous, tenter quelque démarche, Voir, courir...
GERYAL.
Avant tout, faites donc que je marche.
D'ailleurs, bon ou mauvais, Philopcemen est là : Faut-il m'embarrasser de ce qu'on en dira?
YERDELIN.
Oui, monsieur, pensez-y, car, en toute rencontre, S'ils ne sont pas pour vous, les journaux seront contre. Point de milieu. Sitôt qu'un article est admis. Il est de vos amis ou de vos ennemis.
D'un air de confidence.
Un autre aurait compris qu'il faut que l'on s'entr'aide; Qu'il faut mettre en commun les forces qu'on possède.
GERYAL, à part.
Pour ces communautés mon goût est fort petit; L'un fournit le dîner et l'autre l'appétit.
YERDELIN, continnant.
• Vous auriez dû sentir qu'une offre de service. Quelquefois, en retour, réclame un bon office... A qui n'occupe rien, veut-on rien demander?
Ah ! si nous avions pu, tous deux, nous accorder!...
30 OEUVRES D*ÉMILE DESGHÂMPS.
GERYAL.
Eh bien?
VERDELIN
Vous auriez fait votre article vous-même.
GERVAL.
Que dites-vous, monsieur? quel impudent système!
VERDELIN, appuyant.
Vous-même, votre article.
GERVAL.
Ah! qui croirait jamais!...
VERDELIN
On voit que vous venez de l'autre monde. Eh! mais, Demandez : à Paris combien de renommées Par leur propre secours se sont ainsi formées! Tous les auteurs, acteurs, libraires sont au fait; Excepté le public tout le monde le sait.
Se radoucissant.
Moi, je VOUS aurais dit que j^aime Juliette, Que j*en suis bien vu, mais qu'un rival mMnquiète; Que Toncle est tout à moi, mais qu'on peut s'abuser; Enfin, comme au vainqueur rien n'est à refuser, Si vous plaidiez ma cause avec un peu de zèle...
GERVAL, à part.
Voilà pourquoi d'abord ma pièce était si belle ; Je ne m'étonne plus qu'il tienne à m'obliger.
VERDELIN
Mais, rien à cet accord ne peut vous engager. Même lorsqu'un concours de rares circonstances Du critique à l'auteur aplanit les distances. Savez-vous qu'on pourrait, avec un feuilleton, Faire à Philopœmen regretter son carton?
Admettons que je sois un malveillant; je lance Un bon article, là, bien méchant, fait d'avance. Vous est-il échappé quatre vers raboteux?
Je n'en ai retenu que quatre^ et ce sont eux.
Dans votre tragédie avez-yous mis votre âme, Du feu, de l'intérêt ?... Je crie au mélodrame I Que de mots isolés n'auront plus Pair français ! JL'ouvrage condamné, j'attaque le succès; Vous fûtes appelés par des cris unanimes?
Eh bien! Tauteur avait trois cents amis intimes. En dépit de l'accueil que la pièce éprouva, Je dis qu'on n'y va point, et personne n'y va. Entre elle et le public j'oppose ma gazette; Dans ses retranchements j'attaque la recette. Le caissier en pâlit; vos acteurs, le matin, Penchés sur mon article y lisent leur destin ; Et, le soir, presque morte, en entrant sur la scène, Autour d'eux, devant eux, aperçoivent à peine. Au parterre gratis, errer quelques billets; Une loge, une seule, où bâillent des Anglais!... Enfin Philopœmen ni glorieux, ni riche, Dans huit jours enterré, disparaît de Taffichel
GERVÂLj retombant dans le fauteoil.
Ah ! VOUS m'épouvantez, arrêtez ! De mon temps. Les féroces n'étaient rien près de ce que j'entends!
VERDELIN
Galmez-vous. Je suis bon, très-bon, pour les personnes Qui se montrent pour moi complaisantes et bonnes Gomme vous. Donc, monsieur, tous deux entendons-nous; Pour moi vous parlerez et j'écrirai pour vous. Çà, j'ai votre parole et vous avez la mienne. Philopœmen f Je veux que tout Paris y vienne I Mes feuilletons, sans cesse à louer obstinés. Me font des spectateurs de tous nos abonnés... Vite, à l'oncle ! Ce soir, il faut rompre la glace. Car mon rival d'assaut peut emporter le place, Un officier I — Ah çà, songez à mettre à part Tous les vers qu'il faudra que je cite au hasard! Lermon est disposé par tout ce qu'il éprouve. C'est aujourd'hui sa fête, et son cœur vous retrouve l Sur mon compte, à la nièce, un petit mot flatteur. — Ah! vous serez, un jour, notre premier auteur!
32 OEUVRES D'EMILE DESGHAMPS.
Ne craignez plus en rien la critique ennemie ;
n déchire son article.
A présent, marchez droit jusqu*à rAcadémie I
GERYAL.
Monsieur...
VERDELIN
Parlez, priez, pressez... Je touche au port!
Quel bonheur!... quel article!,., ainsi tout est d'accord! Échange de bienfaits et de reconnaissance...
pharmé d'avoir ici fait votre connaissance I
Il s'échappe sans que GerTal le TOie' sortir.