‹ Œuvres complètes de Emile Deschamps (volume 5)Chapitre 120 sur 159 · SCÈNE IV · texte numérisé non relu

SCÈNE IV

M. DE SOTTENVILLE, MADAME DE SOTTENVILLE,

GEORGE DANDIN

M. DE SOTTENVILLE.

Qu'est-ce, mon gendre? eh bien ! on n'a pas Tair dispos; Et vous me paraissez d'un grand trouble.

GEORGE DANDIN

A tout prendre, J'en ai de grands sujets, et...

MADAME DE SOTTENVILLE.

Mon Dieu ! notre gendre, Que vous avez donc peu d'usage, dites-nous.

De ne pas saluer les gens, si près de vous !

GEORGE DANDIN

Ma foi, ma belle-mère, on a bien autre chose En tête, et...

MADAME DE SOTTENVILLE.

Quelque simple enfin qu'on vous suppose, Savez-vous donc si peu votre civilité.

Et comme on vit parmi les gens de qualité, Notre gendre ?

Comment?

MADAME DE SOTTENVILLE.

Ce mot, ma belle-mère.

Dites, ne pouvez-vous jamais vous en défaire? Ne sauriez-vou^plier l'effort de votre voix A me dire : madame ?

GEORGE DANDIN

Eh! mais, quand je vous vois M'appeler à tout coup : notre gendre, il me semble Que je puis vous nommer : ma belle-mère I

GEORGE DANDIN. 271

MADAME DE SOTTENYILLE.

Ensemble Nous sommes alliés, mais cela ne fait rien; Les choses ne sont pas égales ; sachez bien Que ce n'est pas à vous d'user d*un mot qui sonne De façon familière avec une personne De ma condition, que chacun reste soi, Et que, tout notre gendre, il est de vous à moi Une grande distance à ne point méconnaître.

M. DE SOTTENYILLE.

Laissez cela, m'amour, pour voir ce que peut être L'objet...

MADAME DE SOTTENYILLE.

Mon Dieu, monsieur de Sottenville, il faut Que vous tombiez toujours dans le même défaut ! Vous avez, de par vous, d'étranges indulgences, Et n'usez, qu'en tremblant, des nobles exigences Par quoi l'on vous rendrait tout ce qui vous est dû.

M. DE SOTTENYILLE.

Corbleu! pardonnez-moi. Quand ne m'a-t-on rendu

Ce qu'on me doit? Qui peut, sur ce point, m*en apprendre?

J'ai montré maintes fois que je ne suis pas tendre

Et ne démords jamais de mes prétentions.

Mais je ne doute point de ses intentions.

Il suffit d'une ou deux leçons de politesse

Dont il profitera. — Sachons quelle tristesse

Vous avez dans l'esprit, mon gendre, en ce moment.

GEORGE DANDIN

Puisqu'il faut vous parler catégoriquement, Je vous, déclarerai, monsieur de Sottenville...

M. DE SOTTENYILLE.

Doucement, apprenez que c'est chose incivile D'appeler par leur nom les gens, et qu'à la cour. Comme dans nos châteaux, on dit monsieur tout court.

272 œUVRES D'EMILE DESCHAMPS.

GEORGE DANDIN

Eh bien! monsieur tout court, j'aurai donc à vous dire Que ma femme...

M. DE SOTTENVILLE.

Tout beaul mais c'est de pire en pire! Vous ne pouvez non plus vous servir de ce mot De ma femme, en parlant de notre fille.

GEORGE DANDIN, à part.

Ahisotl

Haut.

Ma femme n'est donc pas ma femme, à votre compte?

MADAME DE SOTTENVILLE.

Elle est bien votre femme en tout point, mais, sans honte, Il n'est pas libre à vous de l'appeler ainsi ; C'est ce que, tout au plus, vous pourriez faire, si Vous aviez épousé l'une de vos pareilles.

GEORGE DANDIN, à part.

George Dandin, tu n'as qu'à baisser les oreilles!

Haut.

Eh ! de grâce entre nous, pour un instant, mettez La gentillhommerie à part, et permettez Que je vous parle enfin comme je peux.

A part.

Au diantre Soit la cérémonie et l'embarras

Haut.

Donc, j'entre En matière, et vous dis que je suis mal content be mon mariage.

M. DE SOTTENVILLE.

Hein? et la raison? —Pourtant Vous...

MADAME DE SOTTENVILLE.

Quoi ! parler ainsi, mon gendre, d'une chose Dont vous avez tiré tant d'avantages !

GEORGE DANDIN

J'ose Vous demander lesquels, madame; puisqu'ici

GEORGE DANDIN. 273

Madame y a / la chose a pour vous réussi

Assez bien, je crois; car, sans moi, ne vous déplaise,

Vos affaires marchaient en posture mauvaise,

Et mon argent servit d'abord à reboucher

D'assez bons trous; mais moi, de quoi, sans vous fâcher,

Aurai-je profité, que de rallonge fière

De mon nom de Dandin en de la Dandinière?

M. DE SOTTENVILLE.

Eh ! comptez-vous pour rien l'honneur d'être allié Aux Sottenville?

MADAME DE SOTTENVILLE.

Et puis, l'avez-vous oublié?

A l'antique maison de la Prudotterie, Dont j'eus l'honneur de naître? et maison, je vous prie, Où le ventre anoblit, ce qui rendra vos fils Gentilshommes!...

GEORGE DANDIN

Ehî oui, mes enfants, grands profits!

Seront nobles, mais moi, si l'on n'y met pas ordre, Je vais être cocu.

M . DE SOTTENVILLE.

Comme vous semblez mordre A cette qualité I Que veut dire ceci.

Notre gendre?

GEORGE DANDIN

Mon Dieul cela veut dire ainsi Que votre fille est loin de vivre en brave femme, Et qu'enfin elle fait des choses, sur mon âme, Qui sont contre l'honneur.

MADAME DE SOTTENVILLE.

Tout beau I mesurez-vous.

Ma fille est d'une souche à ce que les époux Sont d'avance assurés contre toute aventure.

Le passé garantit l'honnêteté future.

Voilà trois cent trente ans que dans notre maison

274 OEUVRES D'EMILE DESGHAMPS.

De la Prudotterie, exemple de raison

Et de mœurs, on n'a pu citer une infidèle,

Ni même fille ou veuve ayant fait parler d'elle.

M. DE SOTTENVILLE.

Gorbleu ! dans la maison de Sottenville, on n'a

Jamais vu de coquette, et le ciel y donna.

Ainsi que la bravoure aux mâles, l'humeur chaste

Aux femelles, par droit d'hérédité, — la caste

Des vrais nobles, mon gendre, est comme un nid d'honneur .

MADAME DE SOTTENVILLE.

Nous avons eu, mon gendi'e, — et c'estgloire et bonheur.

Une Grisélidis de la Prudotterie,

Beauté grave, à ne point entendre raillerie,

Qui, d'un coup d'éventail, rabattît le caquet

D'un duc qui lui glissait un mot dans un bouquet.

M. DE SOTTENVILLE.

Nous avions une belle Agnès de Sottenville Qui refusa vingt mille écus, ou trente mille D'un favori du roi, qui ne demandait rien Que la simple faveur d'un moment d'entretien.

GEORGE DANDIN

Oh! votre fille, allez, n'est pas aussi farouche. Et s'est apprivoisée en passant par ma couche.

M. DE SOTTENVILLE.

Mon gendre, expliquez-vous, car nous ne sommes pas Gens à la supporter au chemin des faux pas.

Morbleu! sa mère et moi, sur le plus simple indice. Nous serions des premiers à vous faire justice.

MADAME DE SOTTENVILLE.

En matières d'honneur, nous ne plaisantons point. Nous l'avons élevée en sage au dernier point.

Ce que je puis vous dire, en toute certitude, Moi, c'est qu'il est rôdant, par ici, d'habitude, Un certain courtisan, que nous avons tous vu,

GEORGE DANDIN. 275

Qui d'amour envers elle est grandement pourvu, Et lui fait, à ma barbe, arriver maint message Qu'elle-même reçoit en personne peu sage.

MADAME DE SOTTENVILLE.

Jour de Dieul je me sens que je l'étranglerais S'il fallait qu'elle fît vraiment de pareils traits, Et qu'elle forlignât de l'honneur de sa mère !

M. DE SOTTENVILLE.

Corbleu! je passerais mon épée, en vrai père, Tout au travers du corps d'elle et de son galant, • Rien que si je savais son honneur chancelant.

GEORGE DANDIN

Je vous ai dit la chose et vous porte ma plainte Pour en avoir raison de vous.

M. DE SOTTENVILLE.

Soyez sans crainte Et Je vous la ferai de tous les deux. — Je suis Pour serrer le bouton à quiconque, — et je puis... Mais êtes-vous bien sûr de tout? plus haut nous sommes..

GEORGE DA NDIN.

Très-sûr.

M. DE SOTTENVILLE.

Songez-y bien, car, entre gentilshommes, Il n*est pas question de faire un pas de clerc.

GEORGE DANDIN

Tout est trop vrai, vous dis-je, et mon fait est fort clair.

M. DE SOTTENVILLE.

M'amour, allez-vous-en parler à notre fille.

Tandis qu^, pour venger l'honneur de la famille. J'irai parler à l'homme avec mon gendre.

MADAME DE SOTTENVILLE.

Ah I Dieu !

Se pourrait-il, mon fils, qu'elle jouât ce jeu... Et qu'elle s'oubliât si fort, après l'exemple

Qu'en moi, depuis l'enfance, elle touche et contemple I

Elle sort.

M. DE SOTTENVILLE.

Nous allons éclaircir l'affaire. Suivez-nous Notre gendre, et n'ayez aucun souci pour vous, Vous verrez de quel bois nous nous chauffons, nous autres. Quand on s'ose attaquer à ceux qui sont des nôtres. —

GEORGE DANDIN

Le voici justement.

M.DESOTTENVILLE.

Qu'il soit le bienvenu I

A George Dandin.

Demeurez là.

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