‹ Œuvres complètes de Emile DeschampsChapitre 12 sur 42 · PHILOSOPHIE GRAMMATICALE · texte numérisé non relu

PHILOSOPHIE GRAMMATICALE

en former un hôpital ad hoc. Il faut se consoler du mot comme de la chose. Nous avons pris aux Anglais leur budget. Les grammairiens ont dû laisser passer le mot, comme les chambres laissent passer le miliard annuel qu'il représente. Quant aux mots qui manquent, ou plutôt qui paraissent manquer, ce sont en général des réticences d'une raison et d'une justesse exquises, dont notre langue surtout a le secret, des preuves d'une sage économie et non des marques de pauvreté. Creusons un peu, et nous découvrirons le pourquoi philosophique de ces lacunes, et au lieu de dire : « Voilà un mot qui manque, » nous dirons, comme cela est exprimé plus haut : <i Voilà une chose qui doit manquer : ou du moins qui. est une exception phénoménale que le dictionnaire était en droit de ne pas prévoir. »

Par exemple, avez-vous réfléchi quelquefois à certains substantifs irréguliers de notre langue, qui ne prennent pas le féminin comme les autres mots de la même famille, tels que : poète, écrivain, peintre, sculpteur, architecte, orateur, compositeur, littérateur, etc.? Pourquoi ne dit-on pas poétesse, architectesse, peintresse, comme on dit prophétesse ou prêtresse ; ni sculptrice ou autrice, comme on dit actrice ou lectrice ; ni littérateuse ou compositeuse, comme on dit chanteuse ou danseuse; ni écrivaine comme on dit souveraine?... Pourquoi, dans ces cas-là, faût-il avoir recours à la périphrase : une femme auteur, une femme peintre, une femme sculpteur, une femme poète, et ainsi de suite? — Est-ce une des misères de la langue française à qui l'on donne si généreusement des certificats d'indigence? est-ce une raison d'euphonie, parce que la consonnance de ces mots au féminin serait désagréable à l'oreille? — Mais l'oreille n'en serait pas plus blessée que de plusieurs autres mots analogues; et, quant au reproche de pauvreté, il est bien trop facile do s'enrichir d'un féminin au moyen d'une désinence en esse, en ice ou en euse, pour que cette accusation ait rien de sérieux dans l'espèce. — Cherchons donc ailleurs la cause de cette lacune. *

Et d'abord il nous apparaîtra que tous ces substan-

tifs sans féminin signifient les facultés de création intellectuelle. Quoi! c'est line mesure générale! quoi! c'est précisément et toujours lorsqu'il s'agit d'exprimer une femme qui compose, qui crée de la poésie, de la musique, de la peinture, de la sculpture, de la littérature, que la langue est tout à coup frappée de mutisme et d'impuissance! Quel singulier hasard! Ce n'est point un hasard; mais un fait exprès de la grammaire française, la plus judicieuse, la plus philosophique des grammaires. Elle n'a pas voulu consacrer d'expressions pour rendre ce qui ne lui paraît pas en harmonie avec l'organisation humaine ou sociale. C'est que, dans le plan du Créateur, l'homme est la pensée et l'invention, et la femme la forme et la sensibilité. A l'homme surtout les arts d'imagination ; à la femme surtout les arts d'exécution.

Est-ce à dire que les femmes soient déshéritées du génie créateur dans l'art et dans la pensée? Tous les siècles, et le nôtre plus que tous, se lèveraient triomphalement pour démentir les rigueurs de cette inique exclusion et protester contre cette prétention brutale de la loi salique. Mais, encore une fois, on ne saurait trop le répéter, il s'agit ici de cas isolés, de facultés ou plutôt de destinées exceptionnelles, qui n'en sont que plus adorables, et devant lesquelles il faut se prosterner comme devant une mission d'en haut; et il n'en est pas moins vrai que les femmes, comme espèce, ne sont point faites pour la vie littéraire, ou pour l'exercice professionnel des arts d'invention. Il n'est pas dans l'ordfe naturel non plus, qu'une femme commande des armées, et la langue n'admet pas le mot capitainesse, lorsqu'elle dit très-régulièrement chanoinesse... Cependant quel grand capitaine a mérité un culte d'admiration plus que Jeanne d'Arc!... Mais la chose étant une exception imprévue, la grammaire a dû refuser le mot. Elle admet au contraire avec empressement le mot féminin héroïne, parce qu'il ne signifie pas une profession, un état, mais une vertu, unt sentiment, et que les femmes sont là sur leur terrain.

Nous pourrons revenir sur ce sujet difficile et com-

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pliqué, et après avoir posé le principe qu'en thèse générale, la faculté ni l'exercice professionnel des arts d'invention n'est point le fait de la femme, malgré de si magnifiques exceptions, nous nous réservons d'en rechercher et d'en développer les causes organiques ainsi que les raisons civiles et sociales. Qu'il nous suffise aujourd'hui de constater que les grammaires ont leur philosophie réelle et qu'en sachant bien les étudier on y apprend autre chose que les règles de langage. C'est un miroir un peu obscur, mais très-fidèle, où se réfléchissent aux yeux de l'observateur judicieux toutes les choses de la nature et de la civilisation.

Quant aux femmes, nous montrerons que leur rôle, supérieur au nôtre sur tant [de points, y est au moins égal, quoique très-difl'érent, pour le triomphe de l'art et de la pensée. Les femmes sont des échos qui ren^ voient les sons plus mélodieux, des reflets qui embellissent la lumière et les objets. Si elles ne font pas les œuvres, elles les inspirent. La muse est au-dessus du poëte. Dans les tournois, elles ne remportaient pas la victoire, mais elles faisaient les vainqueurs. Il en est ainsi des joutes intellectuelles. Les poètes ne s'y trompent pas ; ils ont divinisé dans les femmes leur providence autant que leurs idoles. Que deviendrait la poésie au milieu de tant de bruits et de préoccupations contraires, si les femmes n'étaient pas là avec ieur nature primitive et leurs exquises émotions?

La poésie, hélas I n*est rien par elle-même, Tant que d'un cœur, touché de la grâce suprême, Elle n'éveille point le sympathique amour; 'est Galatée, ouvrant seâ yeux de marbre au jour : Pour qu'elle vive, il faut qu'on l'aime l

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