INDOLENCE. — INSOUCIANCE. —NONCHALANCE
Voilà, certes, trois vilains mots, mesdemoiselles, ou plutôt trois mots qui signifient de vilaines choses; car par eux-mêmes ils ont assez de grâce et d'harmonie; ce qui nous avertit pour la cent millième fois (et ce n'est pas de trop) qu'il ne faut point s'arrêter à Técorce ou à la figure pour asseoir une opinion ; ce qui ne veut pas dire non plus que tout ce qu'on trouve joli est nécessairement mauvais : vous êtes presque toutes très-bonnes, j'en suis sûr I Mais ce n'est pas de cela qu'il s'agit.
Dans la langue usuelle, on emploie assez indifféremment chacun de ces trois mots pour exprimer un même sens : C'est un homme qui met beaucoup d'indolence ou d'insouciance ou de nonchalance dans la suite de ses affaires^ ou dans V accomplissement de ses devoirs. — Cette femme est d'une gravide nonchalance, ou d'une grande insouciance, ou d'une grande indolence pour tout ce qui n'est point plaisir. — Les Turcs sont l'indolence, ou la nonchalance, ou l'insouciance même, etc. Cependant il n'y a point parité, il n'y a point acception équivalente dans les trois mots dont nous nous occupons. Il en est de cela comme de ces personnes qui se ressemblent étonnamment quand elles sont séparées, et dont la dissemblance saute aux yeux qui savent voir, si elles se trouvent à côté les unes des autres.
Je n'ai point la prétention de faire un traité de Synonymes. L'abbé Girard autrefois et, de nos jours, mademoiselle H. Faure ont excellé dans ce genre de littérature, qui demande beaucoup de précision, de tact et de sagacité, et que, malgré cela, ou peut-être à cause de cela, on dédaigne beaucoup trop maintenant. Je ferai seulement remarquer que cette étude et ce
travail ne sont pas si puérils que voudraient bien le • faire croire certains écrivains qui ont tous les talents, excepté celui d'écrire. La propriété de l'expression est chose plus importante qu'ils ne se Timaginent; et plus d'une conséquence fâcheuse ou même funeste dans l'ordre moral et politique ont eu pour principe un quiproquo grammatical. Enfin, pour en revenir à nos trois mots : mdolence, insouciance , nonchalance, et sans vouloir me donner le moins du monde des airs de philologue dans un temps où Charles Nodier a tehu le sceptre de la philologie comme s'il n'eût pas été un des princes de l'imagination, je vous dirai que si la chose qu'ils expriment tous dérive évidemment du péché de paresse, la nonchalance peut être regardée comme la paresse du corps, l'insouciance, comme la paresse du cœur, et l'indolence, comme la paresse de l'esprit. Par exemple : que des événements heureux ou malheureux surviennent dans la société, dans la sienne même, Vinsouciant ne s'en émeut pas, il n'en a pas souci; — qu'il y ait dans les environs une revue, un bal, de grands personnages, ou, ce qui est plus rare, un grand homme ou un orang-outang, le nonchalant ne bougera point; — que tous les éléments des arts, tous les moyens d'étude soient mis à sa disposition, Vindolent n'en profitera pas.
De ces trois paresses, mesdemoiselles, il y en a deux qui ne vous concernent guère : Vinsouciance n'est point dans votre nature si impressionnable, si encline à l'affection et à la pitié. Je ne me rappelle pas qu'on vous ait accusées de nonchalance,., les jours de bal, au moins. Reste Vindolence dont, il faut bien l'avouer, les gentilles pensionnaires ne sont pas plus exemptes que les sauvages écoliers. « Apprendre, s'instruire, faire quelque chose... pourquoi faire?» Voilà ce que les corridors de vos couvents ou de vos pensions entendent aussi souvent que ceux de nos collèges.
Pourquoi s'instruire? pourquoi apprendre?— Eh! mon Dieu, parce que, dans quelque position que ce soit, il faut s'occuper, sous peine de misère .ou d'ennui. Aux uns, il faut le travail pour gagner leur vie;
aux autres, le travail pour ne la point perdre sottement : voilà tout. L'étude et les arts sont aussi nécessaires aux riches qu'un métier aux pauvres. Une éducation soignée, une instruction solide, sont surtout indispensables, de nos jours, à la jeunesse des classes moyennes, et à vous, mesdemoiselles, aussi bien qu'à vos frères. On en est revenu pour vous à la haute éducation du temps de la Fronde, La grandeur des événements, les agitations extraordinaires de notre époque ont nécessité ce retour vers les graves pensées et les études sérieuses. Une révolution s'est opérée jusque dans les classes des pensionnats de jeunes filles, et celle-là est arrivée au bien sans le secours du mal. — Voyez quel ordre élevé d'idées, quelle correspondance et quelle conversation pleines de choses, chez les dames de la cour des Valois jusqu'à la cour de Louis XIV dans les premières années! Gomme elles parlaient de science, de religion, de politique! et cela sans faire du bel esprit et de la pédanterie, et sans jamais y perdre leurs grâces de femmes. La société entière y gagnait immensément. Les femmes, en s'élevant aux nobles questions et en se mêlant aux entretiens des hommes, y apportaient un agrément jusqu'alors inconnu et en tempéraient la violence ou l'aridité. Elles faisaient pour la discussion ce qu'elles avaient fait précédemment pour la guerre et les tournois. Elles jetaient des paroles brillantes, comme autrefois des écharpes et des bouquets. — Et quoiqu'elles eussent beaucoup de science, elles n'étaient pas femmes savantes, Dieu merci! Ce n'est pas ce que sait une femme qui en fait une femme savante, c'est la manière dont elle en parle et l'importance qu'elle y met. Plus tard, vinrent effectivement les femmes savantes et les précieuses ridicules, et Molière se chargea de les corriger. La correction fut si bonne ou si terrible, que la mode, comme il n'arrive que trop en France, passa subitement d'un extrême à l'autre. Après les manches monstrueuses, les manches aplaties; après les pédants, les ignorants. Sous Louis XV, les demoiselles ne disaient rien, et les femmes ne disaient que des riens. L'éducation d'une demoiselle
consistait à se tenir droite et à baisser le nez ; et dès qu^elles étaient mariées, c'était un ramage continuel de chiffons, d'historiettes et de fades saillies, avec lequel les hommes se mirent bientôt à Tunisson; car en France, les femmes ont toujours été reines des salons, et on doit les rendre responsables de la conversation. Maintenant que, par suite de tous nos bouleversements dans la politique et dans les mœurs, les sujets d'histoire, de morale et d'art, sont venus à l'ordre du jour, leà femmes, sous peine de s'annihiler, ont dû savoir parler de toutes ces choses, non pas, encore une fois, pour faire parade d'érudition et assaut d'éloquence (j'aimerais mieux, je crois, les riens du xviii* siècle), mais pour semer de grâces et de douce indulgence des entretiens qui, sans leur concours, dégénèrent si vite en déclamations acerbes ou pesantes. En un mot, il faut que les femmes soient de leur époque, non-seulement pour les fleurs ou la gaze qu'elles portent sur leur tête, mais aussi pour les idées qui la remplissent. Et pour cela, il ne faut pas avoir été indolenteSj étant demoiselles.
Rien, à mon sens, n'est plus adorable, de ce côté des cieux, que la conversation d'une jeune fille qui réunit en elle un esprit cultivé, la simplicité du cœur et la modestie des goûts. Tout ce que les sentiments, les actions des hommes, tout ce que les arts ont de noble et de beau, se reflète pour s*y embellir encore dans ses fraîches émotions comme dans un miroir magique. J'aime à entendre raisonner de gentilles écolières sur les grands ouvrages et sur les grands événements, sans petites minauderies ni troubles coquets. Elles montrent dans leurs jugements plus de justice et de justesse que bien des hommes de lettres et des hommes d'État, parce qu'elles ne sont influencées par aucun système, aucune vanité, aucun intérêt, et qu'elles vont droit, en chaque chose, à ce qui est élevé ou touchant. Mais si le savoir les amène à bien parler de ces graves sujets, la convenance les empêche d'en parler trop haut et trop longtemps. Elles se ressouviennent qu'elles sont femmes à chaque mot de ces mâles discussions; et à
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chaque arrêt sévère, elles usent de leur droit de grâce.
Que Ton compare sans prévention systématique la parole naïve et sincère de ces jeunes filles qui ont la vraie pudeur et point de fausse pruderie, avec les embarras minaudiers et les scrupules intellectuels de quelques femmes des précédentes générations , qui n'oseraient pas émettre une opinion ou avoir même une idée sur la politique, les arts, la religion ou l'histoire, mais qui secouent bien vite cette frayeur arrangée dès quMl s'agit de caquets qui ne sont ni sans conséquences ni sans inconséquences; et Ton croira mettre en présence la rose du zéphyr et une fleur de mousseline, une étoile et une bougie, une femme enfin et une poupée. Et figurez-vous la vieillesse de cette poupée, quand elle ne s'attachera plus de jolies ceintures, qu'elle n'écrira plus de petits billets, et qu'on ne viendra plus lui parler d'elle I... C'est alors qu'elle déplorera bien amèrement, si elle ne la déplore déjà, l'éducation frivole que ses parents lui ont donnée, ou Vindolence qu'elle a mise à cette étude sérieuse qui était un ennui pour sa première jeunesse et qui serait devenue le plaisir de sa vie entière.
Donc, mesdemoiselles, gardez-vous de Vindolence, de cette paresse de l'esprit, comme nous l'avons appelée. Quelque esprit naturel que vous ayez, ne vous y fiez pas. C'est comme une terre sans culture qui ne produit que des ronces et des herbes parasites. Avec de Vindolence, non-seulement on n'acquiert point d'instruction et de talent, mais encore on ne se forme pas le goût, ce fruit de l'étude et de la comparaison. Avec de Vindolence on ne comprendra jamais l'idéal d'aucun art, et on ne cherchera point à connaître Dante, Shakespeare ou Corneille ; on ne sentira pas que Raphaël et Léopold Robert sont les deux plus vrais et plus poétiques révélateurs de la plus belle des natures, la nature italienne; on citera indifféremment ou Mozart ou Muzard (Mozart, le Shakespeare et le Raphaël, de la musique!); on ne pleurera pas au trio de Guillaume Tell de Rossini, comme j'y ai vu pleurer l'autre jour, avec un charme ineffable, quelques jeunes per-
sonnes qui ne sont pas indolentes,.. C'est tout ce que j'ose dire à leur modestie, car elles liront ces pages.
Une demoiselle indolente , dans le temps où nous vivons, ne pourra devenir qu'une femme arriérée qui ne saura plus à qui parler de ses futilités et qui ne saura pas écouter les entretiens sérieux et intéressants. — C'est décidément un rôle à supprimer dans le drame social.
Quoi qu'il en soit, bien des gens qui n'ont aucune nonchalance pour leurs exercices, apportent beaucoup àHnsouciance dans leurs relations et mettent une grande indolence à leurs lectures; et cette phrase peut se retourner de vingt manières en restant toujours vraie. Et c'est ainsi que vous apprendrez à ne pas confondre entre elles des expressions voisines qui sont comme les nuances délicates du langage.
CHRONIQUE DU BBRRT
Au temps des dernières croisades, le 6 janvier de l'année... (le chiffre est effacé sur le parchemin de la chronique), vers sept heures de relevée, il y avait grand feu, grande lumière et grands ébats dans la métairie du Breuil, située sur la lisière des anciennes provinces du Berry et de la Marche. C'était le père Thibaud qui avait mandé tous ses enfants et petits-enfants pour tirer le gâteau des Rois. La salle du festin était tapissée d'images de saints, d'ailes de chouettes et de plusieurs faisceaux d'arbalètes, de frondes, de piques, de trompes et cornets, et autres attributs de chasse. Outre les trois lampes de fer qui pendaient aux poutres
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du plafond, quatre cierges de mélèze éclairaient les quatre angles de la salle; un arbre tout entier pour bûche de Noël, brûlait dans Pâtre profond, répandant autant de clarté que de chaleur; et le long du mur en face, s'élevait le riche bahut de noyer tout garni de sa vaisselle d'étain lisse et brillante, tellement que les jeunes filles ne faisaient que s'y mirer. Enfin, au beau milieu, on venait de dresser la table de chêne épaisse et carrée, sur laquelle fumaient déjà la bouillie de potiron, les grillades de porc frais, Toie rôtie et les lentilles fricassées.
Le père Thibaud entra suivi de M. le curé, du tabellion, de Jérôme, jeune garçon du voisinage, arrivé le matin même des Croisades, et de Gertrude, sa dernière fille, la plus belle et la plus chérie, enfant de dix-sept ans, que Dieu lui envoya quand il en comptait luimême plus de soixante. Elle avait les yeux, la voix et le nom de sa mère, qui était morte en lui donnant la vie, et quand son père la regardait, il ne se croyait pas veuf, il se croyait rajeuni de quarante ans. N'oublions pas la nourrice de Gertrude, bonne paysanne, fière et passionnée de sa fille, pleine de connaissances pratiques et de secrets merveilleux pour mille choses, et qui savait tout, je crois, excepté lire et écrire : il y a des gens que cela gênerait. — A l'approche de ce cortège imposant, les deux filles aînées du père Thibaud et leurs maris, qui étaient arrivés des fermes voisines, avec le bruyant troupeau des petits-enfants, et qui se réchauffaient presque tous ensemble dans la vaste cheminée, se précipitèrent tumultueusement vers la porte, et, pendant quelques minutes, ce fut un pêlemêle de caresses et de baisers sur les joues, sur les mains et sur les jambes du bienheureux aïeul. « A table! » cria-t-il avec une bonne voix q^ui fit taire tous les autres bruits, et tout le monde, après le Benedicite, prit place au festin, lui et M. le curé, dans deux chaises à dossier sculpté, les hommes et les enfants sur des bancs, et les quatre femmes sur des escabellès.
Gertrude, en s'asseyant, sentit quelque chose de moelleux et de velu qui venait de se glisser ; elle se re-
leva bien vite en poussant un cri, comme si elle avait écrasé son gros chat ou quelque autre animal... G^était en effet une peau de loup magnifique. « Parions que c'est une galanterie de Jérôme, dit l'aïeul en vidant déjà son troisième verre; depuis qu'il a pourfendu des Sarrasins et des lions, il tue nos loups comme des mouches. » Jérôme devint tout rouge. Gertrude le remercia d'un regard où il y avait une larme. Et le tabellion, plus colère qu'un lion, comme disait une chanson du pays, grogna entre ses dents inégales : « C'est égal, voilà une détestable plaisanterie!... faire peur à une jeune fille! jolie surprise!... — Allons, allons interrompit le bon curé, il n'y a point de mal dans tout cela. C'est un présent de noces, peut-être, et quand notre petite Gertrude sera madame, je me charge, moi, de faire poser cette superbe fourrure sur le banc de la famille dans la chapelle de Saint-Loup I » Un éclat de rire général accueillit le bon mot du curé et couvrît les grogneries du tabellion et les soupirs des deux jeunes gens. Pour le père Thibaud, il n'avait rien vu, rien entendu de ce qui aurait pu le contrarier ou le chagriner. Les vieillards, quand ils sont en veine de gaieté, ne veulent rien de triste autour d'eux ; si des joues de vingt ans sont mouillées de larmes ou pâles de chagrin, ils ne s'en aperçoivent pas ou ils n'y croient pas; il faudrait s'apitoyer, et ils n'ont pas le temps... à leur âge! Puis ils se disent : c Bah! bah! cela passera! Sont-ils fous avec leurs peines! le bonheur, c'est de vivre I » et ils se dépêchent de rire, et ils se glorifient d'être plus gais que les jeunes. mes amis, ayons grand'pitié de cette joie!
a Eh bien, ma fille, reprit l'aïeul, après un assez long silence de toute la table, pendant lequel personne n'avait eu la bouche fermée, eh bien, mon enfant, et ce gâteau des Rois, et ces bouteilles de vieux vin, tu sais? — Pardon, mon père, j'oubliais... j'y cours. » Et Gertrude passa dans un office voisin.
« Écoutez, écoutez ! ajouta le vieillard : il y a double fête aujourd'hui, mes enfants, et tandis que Gertrude est occupée ailleurs, je vous apprends bien vite que le repas des Rois est celui des fiançailles... je n'ai pas voulu en parler devant elle. Les jeunes filles sont toujours mal à Taise quand on annonce leur bonheur ; et elle n'est prévenue que depuis hier; mais devinez donc quel est le fiancé?... — Par la sainte Vierge! s'écria tout d'un coup la nourrice , il ne faut pas être grand sorcier pour cela : c'est monsieur Jérôme. — Taisez-vous nourrice, reprit gravement le père Thibaud, il ne faut humilier personne, même en riant. Parce que Jérôme est un pauvre orphelin, deviez-vous lui rappeler qu'il n'a jamais pensé ni dû penser à des alliances de cette sorte? Sois tranquille, Jérôme, continua-t-il en adoucissant sa voix, je t'aime comme un de mes enfants, et je saurai bien te trouver quelque bonne fille du pays qui t'apportera en dot son travail et ses vertus, et nous veillerons tous à la prospérité de votre petit ménage. -^ Ah! monsieur Jérôme, soupira la nourrice, pouvez -vous penser?... — Oh! mes sequins! mes sequins! murmurait Jérôme avec désespoir. — Donc, mes amis, reprit l'aïeul, saluez tous le tabellion comme mon gendre ! — Jésus, bon Dieu 1 » ne put s'empêcher de crier la nourrice. Le tabellion la regarda, se regarda lui-même, et la regarda encore d'un air étonné, t Mais ce qu'il faut surtout que vous sachiez, continua le vieillard, c'est que cette métairie, dont le seigneur du Breûil m'a consenti la vente en partant pour la terre sainte, je ne pouvais pas payer les deux derniers termes de son prix, car j'ai fait de grandes pertes et j'ai éprouvé de bien grands malheurs, dont je ne vous ai point parlé, mes enfants, et j'allais être exproprié, chassé de ma maison, de mes plaines, de mes bois par les créanciers de ce bon seigneur, qui est mort sur les marches du tombeau de J.-C, et je
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serais mort moi-même de la douleur de ne vous pas laisser ce bien que j'avais cultivé pour vous... Le tabellion est venu et m'a dit : Père Thibaud, j'aime votre fille; donnez-la-moi, et voici de quoi payer toute votre métairie; ce sera la dot de Gertrude, le voulez- vous
— J'en ai parlé hier soir à ma fille, en lui racontant ma détresse et la générosité du tabellion. Elle m'a demandé la nuit pour réfléchir, et ce matin, elle m'a sauté au cou en pleurant de tendresse et en s'écriant : Soyez heureux, mon père! — Oh! mes sequins! mes sequîns! soupira plus amèrement Jérôme ; avant-hier encore je vous avais, qui donc vous a volés, mes bons sequins!
— Et pour que notre bonheur soit complet, ajouta l'heureux père. Dieu nous a ramené aujourd'hui même notre ami Jérôme, que nous n'attendions plus après deux ans de guerre chez les infidèles, et qui va chômer ici la fête des Mages, dont il vient de parcourir le pays. »
En ce moment, un garçon de ferme entra portant un panier de vin ; Gertrude le suivait avec le grand gâteau doré. « Comme tes yeux sont rouges! mon enfant. Serait-ce le feu qui t'a fait mal? — Je crois que oui, mon père, et si voire... »Nul n'entendit la fin de cette phrase, car tous les enfants se mirent à crier : « Voilà les Rois! voilà les Rois! » Et ils battaient des pieds et des mains avec une joie étourdissante.
Quand le gâteau fut placé au milieu de la table, le curé se leva et dit : « C'est à pareil jour que les rois mages vinrent de l'Orient à Bethléem de Juda, car ils avaient vu dans le ciel l'étoile de celui qui était né roi des Juifs, et cette étoile marchait devant eux, jusqu'à ce qu'étant arrivée au-dessus du berceau de l'enfant, elle s'y arrêta. Et alors, entrant dans la maison, ils trouvèrent l'enfant Jésus avec Marie, sa mère, et se prosternant ils l'adorèrent; puis, ouvrant leurs trésors, ils lui ofi'rirent en présent de l'or, de l'encens et de la myrrhe. La fête des Rois a été instituée en commémoration de cette scène pompeuse et naïve à la fois. Quel spectacle plus merveilleux et plus touchant que celui de ces trois mages avec leurs tiares et leurs
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robes d^or, venus de bien loin pour s'agenouiller dans la crèche où était né Tenfant qui devait sauver et changer le monde? Les gâteaux, nous retracent les présents des mages, et la fève le divin hasard de la royauté. Le roi de la fève était également proclamé dans les festins de Tantiquité païenne, mais ce n'était qu'un jeu solennel, une illusion de l'ivresse, une cérémonie toute mondaine qui se renouvelait à chaque grand repas. Il n'était réservé qu'au christianisme de jeter la mémoire des saints mystères au milieu de nos joies, et de faire un acte de religion d'une fête de famille. Et quel charme de penser qu'aujourd'hui tous nos frères, du monde entier, se réjouissent en même temps et de la même manière, et de nous rappeler que nos aïeux n'ont jamais manqué à cette pâque riante, à cette communion du plaisir I Allons, Gertrude, il est écrit qu'une main qui n'a pas encore l'anneau nuptial doit couper les parts du gâteau; faites vite si vous voulez user de ce droit, quelque chose me dit qu'il y a urgence, mon enfant. » (Et le bon prêtre cligna des yeux avec une intention de malice qui fit sourire presque tous les convives.)
Gertrude se leva donc et divisa le gâteau en vingt parts égales; puis elle les cacha sous un napperon aussi blanc que ses mains, et elle appela Marie, la plus gentille, la plus spirituelle et la plus sage des aimables anges qui entouraient la table. La belle enfant, aussi rouge et aussi émue que s'il s'agissait déjà de ses noces, s'avança plus belle encore de son trouble. Elle glissa sous le napperon une petite main incapable de fraude, et, nommant une personne de la compagnie à chaque portion de gâteau qu'elle touchait sans l'interroger d'un doigt indiscret, la distribution se fit dans un silence religieux : d'abord la part du bon Dieu ou des pauvres, que l'on mit toute seule sur un beau plat d'étain; puis celle de l'aïeul et de M. le curé, et ainsi de suite. « Je sais bien qui sera la reine si j'ai la fève, » dît le tabellion. Gertrude ne dit point, si j'ai la fève, je sais bien qui sera le roi. Et comme chacun se disposait à rompre son morceau, un grand coup de tonnerre
éclata sur la métairie; au même instant la pluie tomba par torrents, et on entendit frapper précipitamment (^ la porte extérieure.
« Qu'on Duvre ! cria le père Thibaud, et qui que ce soit, qu'il entre, fût-ce un assassin. Par un temps semblable, rhospitalité pour tous!... à moins que ce ne soit un juif ou un Borcier! Mais le dernier magicien a été brûlé à la Saint-Jean, et c'était bien un feu de joie; et depuis Tédit de Pâques, tous les juifs sont sortis du royaume pour n'être pas brûlés eux-mêmes dès ce monde. Que Satan les fasse cuire dans l'autre t »
L'aïeul parlait encore, lorsqu'un étranger fut introduit dans la salle par Gertrude et Jérôme qui avaient couru ouvrir, doublement heureux qu'ils étaient de faire ensemble une bonne action ! L'étranger, vieux et débile, et s'appuyant sur un long bâton, s'arrêta au seuil de la porte pour incliner trois fois sa tête chauve et sa barbe blanche devant l'assemblée : e Que Dieu, messeigneurs, répande sur vous une pluie de bénédictions !» Et il fut s'asseoir dans l'âtre dont Gertrude ranimait la flamme.
« Qui que vous soyez, lui dit l'aïeul, de sa place, vous êtes notre hôte pour cette nuit et pour toutes celles dont il vous plaira d'honorer mon gîte. Mais à la ceinture de corde qui attache votre robe grise et trouée, au manteau brun qui enveloppe vos épaules, au chaperon de feutre qui retombe sur votre dos, aux sandales de vos pieds et surtout à votre visage saint et vénérable, ne seriez-vous pas un pèlerin qui revient tout droit de Jérusalem?— Jérusalem! Jérusalem! soupira l'étranger. —Oh! s'il en est ainsi, reprit l'aïeul, parlez, parlez! Nous avons là quelqu'un qui, Dieu merci, a plongé sa lance dans le ventre de plus de cinquante Sarrasins, les plus maudits des hommes après les juifs. — J'ai froid et j'ai
faim, répondit Tiaconnu. —Pardon, notre hôte; mais vous arrivez on ne peut plus à propos. Nous allions entamer le gâteau des Rois, et la part de Dieu est à l'étranger qu'il nous envoie. » Et déjà Gertrude avait apporté au voyageur et déposé près de lui la portion de gâteau bénit et une aiguière pleine de vin. Cependant le festin reprit son cours de gaieté, et tous les convives impatients de crier : le Roi boit! ouvrirent leurs parts, et la fève ne se trouvant dans aucune : «r C'est donc le pèlerin qui est roi! » cria-t-on d'une seule voix. Mais l'étranger n'avait pas touché à sa part; Gertrude se hâta de l'ouvrir, et en tirant la fève : « Oui, c'est lui ! c'est lui! notre hôte, ajouta-t-elle ; remerciez Jésus et la Vierge de ce présage de bonheur 1 » Et tout le monde se mit à manger le meilleur gâteau bénit qui fût jamais sorti des blanches mains d'une jolie fille.
« Qu'est-ce à dire, notre hôte, vous ne mangez point de ce gâteau? reprit le père Thibaud. Vous aviez faim cependant... et il faut manger pour boire, et nous attendons tous que vous leviez le verre pour que la salle rentisse de nos vivat ! Voyez, ces pauvres enfants sont tout consternés. Gertrude, ajouta-t-il, notre hôte, affaibli par la route et par l'âge, craint peut-être la pâte. Jette seulement la fève dans son gobelet, et donne-lui de cette grillade de porc frais dont il reste le meilleur morceau. » Cela fait, l'étranger ne but ni ne mangea. « Voilà qui est bizarre, dit le curé. — Je souffre, pitié, je souffre, » répétait l'inconnu, en baissant la tête. Gertrude s'approcha pour dénouer sa ceinture et le débarrasser de son manteau. Tous les regards étaient fixés sur lui. « Quoi! pas un chapelet! disait l'un; pas un image de saint, disait l'autre; pas une croix! disait le curé. — Quel pèlerin est-ce donc? » cria l'aïeul d'une voix sévère, et se levant en pied. Toute la table en fit autant. « Serait-ce un... — Mon père, mon père, interrompit Gertrude, voilà une petite croix, je la tiens, je vous assure... — Montre-la, montre-la... Eh bien?... — Elle s'est perdue, mon père, je la cherche.» Et le vieillard tremblant lui prenait les mains et la remerciait du cœur et des yeux, t Tu ne la trouveras
point, va. Venez ici, Gertrude, venez ici. Et toi, mystérieux étranger, couvre vite ta face et ta poitrine du signe des chrétiens, fais vite ce signe de salut avec ta main droite, ou... fusses- tu Satan lui-même, nous te jetterons sur le chemin, comme une proie aux voleurs, aux loups et à la tempête I » L'étranger, sans faire aucun signe, se dirigea vers la porte. Alors le tabellion, fanatique sans piété, comme il était amoureux sans tendresse, arrêtant le vieillard par sa barbe : « Le signe de la croix I le signe de la croix! » lui cria-t-il. L'inconnu tomba sur ses deux genoux : « Grâce! grâce ! mes bons Nazaréens!... — Voyez-vous, reprit le tabellion, en le menaçant d'une escabelle, c'est un
juif!
— C'est un juif! répéta toute l'assemblée; » et les hommes s'armèrent de bâtons et de couteaux, et les femmes se voilèrent le visage, et les enfants hurlaient et jetaient à la tête du vieillard les restes des bouteilles et des plats, et Jérôme et Gertrude lui faisaient un rempart de leur corps, et la nourrice suivait tous les mouvements de sa fille, et le curé, seul et grave au milieu de ce désordre, criait : « Arrêtez, arrêtez, insensés ! Dieu est mort pour tous et il n'a tué personne ! » Comme le juif continuait à supplier en se débattant beaucoup, quelque chose de lourd et de sonnant tomba de sa robei « Un sac rempli d'or! dit le tabellion; et comment, juif, souffrais-tu de la faim et du froid avec tous les moyens de t'en préserver ? C'est sans doute quelque vol que tu voulais déguiser? « Ah! monseigneur, reprit le vieillard, toujours à genoux, cet or n'est pas à moi, et je serais mort à côté plutôt que d'y toucher. Tuez-moi, mais auparavant écoutez, afin de pouvoir achever vous-même l'œuvre de justice que je voulais accomplir. » Le silence se rétablit, mais un silence toujours menaçant ; et le juif :
« Hier, messeigneurs, à la nuit tombante, je sortais d'Issoudun, car je ne voyage que dans les ténèbres, n'ayant pu sortir du royaume dans le délai de l'édit, parce que je soignais ma bien- aimée Sara, ma pauvre fiHe, que le Seigneur vient de me reprendre, après une IV. 10
maladie de huit mois ; mais vous ne me plaindriez pas, moi, juif maudit... Nous sommes pères pourtant, et quand nos enfants meurent, notre cœur est comme une plaie saignante. Hier soir donc, je sortais d^Issoudun, lorsque j'entendis des cris sur la route... (Ici, Jérôme écouta très-attentivement.) Je courus, comme je puis courir, mais quand j'arrivai à l'endroit des cris, tout ce que je vis, c'est un jeune homme qui s'enfuyait en continuant d'appeler au secours! et trois brigands qui l'avaient dévalisé et qui se partageaient, au pied d'un arbre, une belle bourse de soie brochée d'or et remplie d'or aussi. (Jérôme prit le bras du vieillard et le regarda d'un air d'anxiété.) Us ne m'avaient pas aperçu, continua le juif; j'allai droit à eux en brandissant un large damas ; ils voulurent faire résistance, mais ils y étaient mal préparés, et puis, une mauvaise conscience nous ôte tant de forces I J'étendis l'un d'eux raide mort, les autres prirent la fuite. La nuit leur dérobait ma faiblesse et mon âge, ou plutôt crurent-ils voir en moi l'ange exterminateur. Mon sabre était tombé dans la bagarre, je l'oubliai, mais je n'oubliai pas la bourse, car je voulais la rendre au pauvre voyageur, ou du moins la déposer, en fuyant la France, à un Nazaréen des environs, qui ne maltraite pas et ne maudit pas le pauvre juif, parce qu'il me connaît depuis longtemps et qu'il est charitable comme votre saint pasteur, lorsque je fus surpris par l'orage, et que, barrasse de fatigue et de besoin, j'osai frapper à cette porte... d'abord hospitalière. Mon ami aurait fait publier par tout le pays cette aventure, et il aurait découvert le vrai possesseur de la bourse. Faites, messeigneurs, ce qu'il aurait fait, et tuez-moi; et puisse votre bonne action racheter votre crime aux yeux du Seigneur!...
— Ah ! mon sauveur, mon père, non, tu ne mourras point, s'écria Jérôme, ou ils me tueront avec toi. Cette bourse est à moi ; c'est moi qui suis ce voyageur que des brigands ont dévalisé hier... Oh! si tu savais, ce ne sont point des sequins que tu me rends, c'est peut-être la vie et cent fois plus que la vie. Donne! donne!... —
LE GATEAU DES ROIS. i7i
Et combien y avait-il de sequins dans la bourse, jeune homme? demanda le juif d'un air soupçonneux. — Deux mille. — N'y avait-il pas autre chose encore dans cette bourse? — Oui, certes I et des choses bien autrement précieuses que mes deux mille sequins, » et Jérôme se pencha vers l'oreille du juif et lui dit quelques mots tout bas. f Prenez donc ce sac de toile, dit le vieillard, et ôtez-en la bourse que j'y ai enfermée, car elle est bien à vous. »
Tous les assistants étaient stupéfaits de cette scène si imprévue, et Gertrude suffoquait d'émotion et d'une vague espérance. La nourrice prit tout à coup la bourse des mains de Jérôme, et, l'ouvrant avec assurance, elle fouilla parmi les sequins et en tira une fleur séchée, une boucle de cheveux tout pareils à ceux de Gertrude, un portrait mal dessiné, mais sublime de ressemblance, et un petit papier où il y avait écrits ces mots avec du sang:
« Le seigneur du Breuil m'a donné ces deux mille sequins en mourant, à Jérusalem, parce qu'une autre fois, je lui avais sauvé la vie ; et moi, qui avais été en terre sainte, afin d'y mourir ou d'en rapporter des richesses qui me permissent d'aspirer à la main de Gertrude le seul trésor de mon âme, je retourne au saint, royaume de France avec cet espoir au cœur, et si Gertrude n'est plus libre... Puisse-t-elle du moins, après ma mort, qui ne se fera pas attendre, trouver ici la preuve...
— Ah I monsieur le curé, c'en est assez, cria la nourrice en arrachant le papier des mains du bon pasteur; et vous, monsieur Thibaud, et vous tous, et vousmême, monsieur le tabellion, n'allez-vous pas prendre ies mains de ces deux pauvres enfants et les enchaîner l'une à Tautre?.». N'est-ce pas le bon Dieu qui a conduit tout cela? Tenez : voilà cinq cents sequins pour le bon juif, que le ciel protège jusqu'aux frontières du royaume I en voilà cinq cents pour racheter la métairie! et en voilà mille pour la dot de Gertrude... et puis M. Jérôme par-dessus le marché.
— Et pourtant, ma fille, dit le père Thibaud, tu
épousais le tabellion ?••• — Oui, mon père, car il fallait sauver votre honneur et le repos de votre vieillesse, et je croyais Jérôme à jamais perdu... mais j'aurais vécu bien malheureuse et pas longtemps. Un seul cri : f Qu'elle vive I qu'elle vive heureuse l — Amerij » dit le curé.
(( Jugez vous-même, > dit le père au tabellion. Le tabellion ouvrit ses deux grands bras et baissa la tète.
c Venez donc, mes enfants, que je vous bénisse. » Et Gertrude et Jérôme se jetèrent aux pieds et au col du vieillard. Il paraît qu'on ne meurt pas de joie.
« Quand je vous le disais, reprit la nourrice, que M. Jérôme...
— Mais nous tirerons un autre gâteau des Rois, ajouta le père Thibaud en interrompant la nourrice.
— Oui! ouil tout de suite, tout de suite! » crièrent tous les petits enfants, qui ne s'étaient guère amusés.
Et quand on se retourna du côté du juif, on ne le vit plus; il était parti sans bruit et sans emporter les sequins qu'on avait mis dans sa robe.
PADLIAU
Au fond d'un vieux manoir de la Picardie, vers l'an 1370, vivait obscurément, près de sa pauvre et noble aïeule, la jeune Caliste, dont la grâce fleurissait au milieu du deuil, comme une rose dans les fentes d'un rocher. Son père, le haut baron d'Armicourt, avait eu la tête tranchée pour crime de félonie, prouvé ou non, envers son grand suzerain le roi de France, et tous ses biens
avaient été confisqués au profit des grandes familles demeurées fidèles. La mère de Caliste était morte de chagrin, et son frère, l'impétueux Roger, s'était enfui dans quelque lointaine guerre pour y trouver la mort ou y reconquérir l'écusson de ses aïeux. Caliste se serait donc vue entièrement abandonnée, si la mère de sa mère ne l'eût accueillie dans son castel, à moitié délabré, unique avoir qui lui restât, après tous les malheurs de la famille.
Dans cette position, elles ne voyaient que le prieur du couvent voisin à qui elles se confessaient de leurs péchés, cela n'était pas long, et quelques pauvres dont elles soulageaient encore la misère, — comment et avec quoi? Dieu le savait. Du reste, nul chevalier ne porterait jamais à aucun tournoi les couleurs de la charmante Caliste, ou ne romprait une lance en l'honneur de sa vertu et de sa beauté. Nul espoir qu'un seigneur demandât jamais sa main et lui donnât son nom. Le nom flétri de son père, bien plus que la pauvreté, qui alors n'était pas vice, la vouait à l'oubli et au célibat. Ce n'est plus cela maintenant; les fautes sont personnelles, et c'est grande justice; on épouserait parfaitement la fille du félon,... si elle avait une belle dot; mais, en revanche, on n'épouserait pas la fille d'un glorieux père, si elle n'avait que ses belles qualités et son beau nom. Tout change; rien ne s'améliore; un préjugé meurt, il est remplacé par un vice, et voilà le progrès!
Il y av£iit dans le château un sombre et humide souterrain. C'était le lieu favori de Caliste. Elle avait pu y recueillir les restes mortels de sa mère et de son père, et leur élever un tombeau. Elle y venait tous les matins savourer ses douleurs, et demander à la mort le courage de continuer la vie; puis elle remontait plus sereine à ses tristes soins.
Un jour qu'une longue pluie d'automne obscurcissait l'horizon et faisait déborder les eaux des fossés du castel dans les cours et les jardins, deux étrangers s'avancèrent vers le petit pont et sonnèrent la cloche de la poterne. Depuis trois ans qu'elle habitait là, Caliste
n'avait jamais vu, je crois, une telle affluence. Elle se trouvait en ce moment assise près de la fenêtre de la tour, jetant les yeux, tantôt sur la sombre campagnCf tantôt sur les pages d'un missel richement colorié, seul luxe qu'elle eût conservé, et dans le trajet que faisaient ses yeux du livre au spectacle des plaines et des bois, sa mémoire distraite recomposait involontairement les strophes d'une ancienne ballade, qui fait sourire et pleurer. La prière, la nature, la poésie s'harmonisent si bien dans l'âme d'une jeune fille en présence de la solitude I Dès qu'elle eut aperçu les deux étrangers, dont les vêtements paraissaient lourds de pluie, Caliste descendit en prévenir sa grand'mère, qui envoya savoir ce qu'ils étaient et ce qu'ils voulaient. Ils étaient des pèlerins égarés le soir dans leur route, et ils voulaient un gîte pour la nuit. « Soyez les bienvenus, leur dit-on, et que Dieu et votre saint patron vous soient en aidel » Quand il n'y avait pas d'auberge, il fallait bien que l'hospitalité y suppléât. Ce sont aujourd'hui les auberges qui suppléent à l'hospitalité. Une industrie à la place d'une vertu : autre perfectionnement, toujours dans le même système.
On conduisit les deux voyageurs dans le pavillon le plus éloigné de la partie du château habitée par Caliste ; du vin et quelques mets leur furent laissés pour la nuit; et, comme ils devaient repartir au point du jour, on leur indiqua leur chemin du haut de la terrasse. Le plus jeune, qui était pâle et avait l'air bien souffrant, s'appuyait sur son ami ; une mandore était suspendue à son côté, et la brise du soir y éveillait, en fuyant, quelques accords vagues et légers comme la musique d'un rêve. L'autre, plus grand, plus grave, et d'un âge mûr, le protégeait du regard et du geste, et répondait seul aux questions du domestique qui les recevait. Caliste écoutait et regardait de loin, avec une attention avide, cette scène qui n'avait pourtant rien que de très-ordinaire; mais la moindre chose est un grand événement dans le désert d'une vie si monotone; d'ailleurs, l'imagination (et Caliste en avait beaucoup) devine, transfigure, invente incessamment; elle colore tout des teintes
magiques de son prisme, change les réalités en fantômes pour se charmer en se trompant, et prend ensuite au sérieux ses fantômes qui deviemient pour elle les seules réalités. Toute Thîstoire que la jeune fille avait bâtie en quelques secondes, autour des deux étrangers, remplirait un volume. D-abord, celui qui portait la mandore était nécessairement un de ces trouvères qui vont de château en château, suivis d'une troupe de jongleurs et de ménétriers, apportant la joie avec leurs chansons et leurs fabliaux, et payant l'hospitalité avec une fleur de poésie. Le jeune trouvère que voilà aura été séparé de sa troupe par quelque accident; des voleurs l'auront attaqué, dévalisé, blessé peut-être. Son ami ne le connaît que depuis hier; c'est sans doute quelque bon chevalier ou plutôt quelque enchanteur secourable qui aura entendu ses cris, aura dispersé ou tué tous les brigands d'un coup de baguette, et sera venu avec lui frapper au castel pour l'y déposer, puis va disparaître sur une licorne ailée dans un rayon de la lune. Et alors, Galiste arrangeait et groupait dans sa tête tout le passé du jeune inconnu, ses aventures, ses joies et ses malheurs; elle composait ses sentiments et jusqu'à ses projets; et quelle était sa famille, et comment il avait soulTert dès l'enfance d'un feu de poésie au cœur et embrassé la vie errante et libre de trouvère, etc., etc.. Et pour savoir tant de choses de lui elle n'avait pas même entrevu ses traits, ni entendu le son de sa voix. Au fait ce n'était qu'un prétexte pour les rêves de son imagination.
Le lendemain matin, la vieille châtelaine envoya demander des nouvelles de ses hôtes. Le plus âgé avait disparu; le jeune homme était encore au lit et en proie à une fièvre ardente. Interrogé sur son compagnon, il répondit qu'il ne le connaissait que de la veille et pour avoir été sauvé par lui d'une attaque de brigandssur la route; que, du reste, il ignorait jusqu'à son nom. L'imaginatign de Galiste avait rencontré juste en cela. Mais l'embarras fut grand dans le château. Comment soigner le malade? Comment avoir un médecin de la ville? Point de chevaux, point d'argent. Le pauvre voyageur souffrait beaucoup de quelques fortes contu-
sîons et de quelques blessures assez profondes. Son compagnon lui avait donné les premiers secours; mais on pouvait craindre rh'6mori*agie ou quelque fracture, et d'ailleurs la fièvre devenait alarmante. La châtelaine se transporta près de son lit. Les femmes de France savent toujours un peu de médecine. Elle se mit à le traiter et à le consoler surtout; et cependant Caliste faisait de lacharpie et des prières dans sa petite chambre, là-bas. La fièvre empirait... On ne savait plus que faire. Un homme, vêtu de noir et suivi d'un jeune clerc, entra : « Je suis envoyé par votre ami, dit-il au malade, et voici mon élève qui restera près de vous dans l'intervalle de mes visites. » Et le médecin, après avoir salué la dame du château, qui se retirait, examina l'état du malade, le saigna, écrivit une ordonnance fort compliquée, et sortit sans que le malade eût le temps ni la force de le questionner sur son ami. Quand la dame rentra et qu'elle lut cette longue série de remèdes rares et coûteux, une rougeur de honte et. de regret lui monta au front ; ce que voyant, l'élève lui dit : « Madame, ne prenez nul souci pour les médicaments, l'ami de monsieur a tout prévu; j'attends une pharmacie complète. » En efiet, quelques minutes après, un cheval chargé de deux grands paniers entra dans la cour, apportant un assortiment d'herbes, de pâtes et de substances distillées. Le médecin venait tous les matins et le mal s'en allait à grands pas. Caliste et sa grand'mère apprenaient avec bonheur les améliorations de chaque jour, mais elles n'apprenaient rien, ni le malade, du mystérieux bienfaiteur. Lorsqu'on voulait en parler, le médecin se taisait.
Enfin la convalescence fut déclarée; et, un beau jour, la pharmacie et l'élève se trouvèrent remplacés, sans que l'on sût comment, par un cuisinier et toute une cuisine seigneuriale. Le cuisinier, tout aussi discret que le médecin, s'annonça seulement au jeune convalescent comme venant de la part de son ami. Il y avait là des poissons, du gibier, des volailles, des fruits de toute beauté et de toute bonté. Gaultier (c'était le nom du jeune homme) se croyait ensorcelé dans la bonne
acception du mot. Son premier soi a fut d'envoyer à ses hôtesses un panier de pêches et de raisins magnifiques, accompagnés de quelques vers de reconnaissance et de respectueuse galanterie. Il avait aperçu Galiste traversant, un soir, la grande cour, et ce fut comme une apparition de la muse. La grand'mëre se récria sur Texcellence des fruits ; la jeune fille goûta surtout la poésie. « C'est bien un trouvère, dit-elle, je ne me trompais pas. » Ces dames, en réponse aux fruits, envoyèrent au convalescent un immense bouquet des plus belles fleurs, parmi lesquelles Gaultier en. choisit une pour la mettre sur son cœur, se persuadant que celle-là était préférée de Galiste. Depuis lors, ce n'étaient qu'échanges de petites attentions entre le trouvère et les dames. Grâce au bon régime et à l'excellente cuisine, les forces de Gaultier lui étaient presque entièrement revenues. Le médecin lui permit de descendre au jardin. Pour la première fois, il se trouva en face de Galiste; il n'avait jamais fait un si beau rêve, lui qui rêvait si bien I II essaya de balbutier quelques paroles à la grand'mère, et ne put s'en tirer. Gela passa sur le compte de la timiditéo
(c Dans quelques jours, dit-il cependant aVec assez de précision, il me faudra quitter ce château sauveur ; 11 ne me sera peut-être pas donné de vous revoir jamais,
madame et mademoiselle Ah! du moins, ce luth ne
servira plus qu'à chanter vos bontés et vos grâces...
— Beau sire, reprit l'aïeule, ne pourrions-nous connaître quelque chose de vos aventures, de celles du moins qu'il vous sied de raconter?
— Toutes, madame, répliqua Gaultier; elles sont bien simples, et il n'en est aucune que j'aie à cacher. »
Un rayon de joie sillonna le front de Galiste.
« Mes parents, dit-il, étaient d'honnêtes et bons marchands de la ville de Blois; ils m'élevèrent pour continuer leur commerce ; mais je n'y avais ni le cœur ni l'esprit. J'avais une voix en moi-même qui chantait des ballades et récitait des rondeaux, quand mes doigts faisaient des calculs et noircissaient les livres du comptoir.
(Tout ainsi que je l'avais pensé, se dit tout bas Galiste. ) «Une troupe de ménestrels et trouvères vint à passer, continua Gaultier, je suivis leurs exercices, et je me dis que cette vie aventureuse et poétique était la seule de ce monde; mais pour le plus grand bonheur de la terre, je n'aurais voulu troubler celui de mes bons parents, et je repris mes tristes et arides occupations. Dieu rappela mon père et puis ma mère. (Comme moi, comme moi, soupira Galiste.) « Je crus mourir de mon chagrin. Il me fallut vivre, pourtant, mais c^était bien trop de mes douleurs sans y joindre l'ennui d'une profession qui m'était antipa* thique. Je réalisai mes petits capitaux et j'allai devant moi, sans but arrêté, faisant des vers à propos de tout ce que je voyais et de tout ce que j'éprouvais. Arrivé en Bourgogne, j'y rencontrai encore une compagnie errante des maîtres de la gaie science. Je me liai avec plusieurs compagnons. Le trouvère, le poète, chef de la troupe, vint à mourir. Ce qu'ils connaissaient de moi, — ils me jugeaient avec une trop indulgente prévention, — leur fit croire que je pourrais lui succéder. Mes goûts et mon ambition étaient comblés. Je partis à leur tête, ne rêvant que poésies et belles aventures et saintes amitiés, et nous courûmes les villes et les châteaux. Hélas! je m'aperçus bientôt que l'art se fane et se décolore dans Tatmosphère du métier; que le caractère et les mœurs de ceux qui le cultivent sont trop souvent indignes de leurs talents; enfin que j'étais enrôlé dans une bande quand j'avais cru entrer dans une académie, et qu'on nous payait à la fois d'applaudissements, d'argent et de mépris. J'avais la tête dans les nuages, et les pieds dans la boue. Dès lors, je ne songeai plus qu'à m'en retirer à la première occasion, pour prendre quelque honnête profession qui me laissât une heure par jour à donner à la poésie chantée ou récitée. Je ferai moins de vers, maiS' je les ferai selon mon cœur ; je ne les ferai plus pour gagner ma vie, mais pour la charmer. C'est dans cette disposition d'esprit que j'arrivai en Picardie avec mes camarades jongleurs et ménétriers. Or, dans la dernière fête que
nous donnâmes à quelques lieues de ce château, ils se conduisirent avec une telle effronterie et inconvenance, que je me décidai â rompre sur-le-champ. Je les quittai donc, le soir, avec le peu d'argent que je n'avais point perdu au milieu de leurs désordres, préférant tout à une plus longue complicité avec eux; et je me sauvai à travers champs, lorsque, instruits et irrités de ma fuite (car mes faibles talents étaient leur meilleure ressource), ils coururent après moi, et sur mes refus de les suivre de nouveau, m'accablèrent de mauvais traitements, sous lesquels j'aurais succombé sans l'assistance miraculeuse de cet ami que je ne connais point, et qui, aidé de plusieurs hommes armés, me tira de ce mauvais pas. Vous savez le reste. »
Caliste se croyait sorcière, tant l'histoire se rapportait avec ses propres inventions.
« En vérité, beau sire, cet inconnu qui vous a sauvé et qui pourvoit avec tant de largesse et de mystère à tous vos besoins, ne pensez-vous pas que c'est quelque enchanteur
— Je suis fort disposé, interrompit Gaultier, à croire aux enchantements...
— Allons, dit l'aïeule, voici l'heure de se retirer^ Venez, Caliste ; bonne nuit, ncftre hôte. »
Rentré dans son pavillon, Gaultier ouvrit sa fenêtre à la lune qui donnait en plein de ce côté, et se prit machinalement à chanter, en s'accompagnant de sa mandore.
Caliste crut reconnaître la ballade favorite que sa mère chantait souvent, et dont elle avait retenu ellemême quelques couplets qui poursuivaient toujours sa mémoire, tant l'air et les paroles l'avaient ravie d'a-
bor^.
Et le lendemain, dans la grande salle basse, quand
Gaultier vint saluer ses hôtesses : « Beau sire, lui dit-elle, vous chantiez hier une ballade que j'aime par-dessus toutes choses, mais dont je n'ai jamais su que des fragments ; c'est grand hasard que vous la sachiez aussi, et ce serait grand plaisir pour moi si vous me l'appreniez tout entière. Vous savez, bonne maman,
i80 OEUVRES D'EMILE DESCHAMPS.
que ma mère ne chantait que cela. N*est-ce pas, beau sire, qu'elle est charmante de poésie, et de musique aussi? »
Gaultier répondit seulement qu'il allait lui en chercher une copie.
En un instant il fut revenu. « Vous devriez bien nous la dire vous-même, reprit l'aïeule. Ce manoir, depuis bien des années, n'est visité par aucun trouvère ; il est habité par le deuil et la mauvaise fortune. Allons! ce sera un éclair dans notre ciel noir; et, durant cette ballade, Caliste, songez à votre mère. Je vais songer à ma fille. »
Gaultier sMnclina, préluda sur son luth et commença :