IV
s'écria la jeune damoiselle, qui réprima aussitôt cet élan d'enthousiasme, et dit avec politesse à Gaultier : « N'oubliez pas que vojis m'en avez promis une copie.
— La voici, mademoiselle. »
Caliste l'ouvrit ; en tête, elle lut cet envoi :
Acceptez-la cette romance (Bien indigne de tant d'honneur), Qui dans la tristesse commence Et va finir dans le bonhear.
Puissiez-vous sentir à l'entendre Quelque trouble, non sans appas, Et vous embellir d'un cœur tendre, Seul charme que vous n'ayez pas I
Caliste roula le papier d'un air ingénu, et parla bien vite d'autre chose. Gaultier s'y prêta volontiers. Mais ni elle ni lui ne s'y méprirent. La grand'mère seule entra de bonne foi dans une nouvelle conversation. Rien n'exalte plus la tête d'une jeune fille que les hommages d'un poëte dont elle a d'avance admiré les chants sans le connaître. Rien n'est aussi dangereux pour le cœur d'un poëte que les éloges gracieux des dames ou demoiselles... qui sont déjà si dangereuses. — Le médecin arriva au milieu de toutes ces émotions. Il venait voir une dernière fois son malade, et ordonner le jour de son départ. Caliste et sa grand'mère s'éloignèrent, et le médecin trouva le pouls du jeune homme beaucoup plus élevé et plus nerveux qu'il n'avait jamais été depuis sa convalescence. « Qu'est cela? grommela-t-il entre ses dents. — Ahl s'écria aussitôt Gaultier avec un torrent de larmes, je suis un homme mort, ou plutôt que ne puis-je mourir?... Et pourquoi m'avez-vous sauvé? » Le docteur ayant vu Caliste, fut bien vite dans le secret de la fièvre et de l'exaltation du jeune homme, c Je n'ai point de remède pour votre nouveau mal, mon ami, lui dit-il. La guérison ne dépend que de vous et d'une prompte fuite. — Non, non, je ne le peux pas, je ne le veux pas, criait Gaultier, tuez-moi... Ohl déplorable pauvreté I Oh ! si j'avais de l'or, beaucoup d'or, peut-être que moi, fils de marchand et simple
trouvère, j'oserais prétendre à relever sa noblesse ruinée et flétrie... Mais sans nom, sans état, sans fortune... Ahl monsieur, dites à ce bienfaiteur cruel que je lui dois le désespoir, et que demain je partirai en le maudissant. » Le médecin se retira sans rien ordonner que de la résignation.
Le soir même, comme le soleil se couchait, deux palefrois richement caparaçonnés étaient à la porte du pont avec deux pages élégants qui demandaient sire Gaultier et lui remirent une lettre.
« Ton cœur, y était-il écrit, n'a pas cherché la richesse pour se fixer. La richesse vient à toi pour aider tes nobles amours. Tout cela t'appartient.
« Ton ami. »
Et au même instant les pages ouvrirent quatre grands coffrets remplis de ducats d'or, que les palefrois portaient de chaque côté de leurs selles.
Gaultier courut vers la dame du château, et après une heure de protestations et de prières, la main de Caliste lui était accordée, si elle y consentait elle-même. Calîste dit : « mon père, ô ma mère, bénissez-moi du haut des cieux!... Et toi, mon frère, mon héroïque Roger, que n'es-tu là pour jouir de la félicité de ta sœur! »
Les pages se retirèrent après avoif conduit les palefrois dans les écuries du château. Gaultier voulait les suivre, ils s'y opposèrent. Il les interrogea... «Adieu, beau sire, « répondirent-ils.
Décidément il y avait dans tout cela quelque sortilège et quelque fée.
A la pointe du jour, le lendemain, deux chambrières, montées sur des haquenées blanches, entrèrent sous le porche; elles donnèrent à l'aïeule une lettre pour Caliste. Cette lettre disait :
« Charmante damoiselle, vous avez agréé le talent dépourvu de la naissance ; vous avez cédé aux sympathies de râmeetnon à celles du rang : c'est bien. Permettez à l'ami de votre époux de vous offrir ces parures que vous voudrez bien embellir en les portant. »
Et robes et voiles de gaze et d'or, et joyaux de toute espèce et beaux écrins de diamants, les chambrières déposèrent tout aux pieds de Caliste; puis, ayant fait conduire les deux blanches haquenées dans les écuries, elles partirent.
Le bonheur de Caliste et de Gaultier était tantôt de la stupeur, tantôt de Textase. Mais Textase l'emporta, bien entendu. Le jour fut pris pour la noce.
Le matin de la cérémonie, Caliste accourait chez sa grand'mère pour lui demander une dernière fois sa bénédiction, avant de revêtir ses beaux atours, lorsqu'un chevalier, armé de toutes pièces, s'arrêta dans la salle des ancêtres. Il jeta rudement casque et cuirasse sur les dalles et la saisissant, lui dit avec autorité : « Me reconnais-tu?
— Mon frère! s'écria Caliste, ivre de joie.
— Malheureuse! reprit Roger avec fureur... Qu'ai-je appris? la fille des barons d'Armicourt, ma sœur, allait accepter la foi d'un misérable trouvère, d'un chanteur de ballades !
— Ah! mon frère, vous ne le connaissez pas... Il est riche autant que généreux. J'étais oubliée, dédaignée... C'est lui... — Qu'importe, interrompit Roger, une fille noble souffre et se tait, et ne descend jamais à une mésalliance. Le cloître n'est-il pas là? Et d'ailleurs, regarde sur mon bouclier : les armes et les couleurs de notre maison y brillent plus glorieuses que jamais. Je les ai reconquises dans le sang des ennemis de la France, et le roi me les a rendues de sa main ; et un illustre chevalier vient sur mes pas pour demander la tienne.
— Je refuserais celle du roi lui-même, répondit Caliste avec fierté.
— Mais quoi! reprit Roger, ce clocher, là-bas, ne sonne-t-il pas tes exécrables noces?... Dieu en jugera! • et il sortit.
La pauvre Caliste, comme effrayée de sa propre audace, se réfugia, pour pleurer et prier, dans le caveau funèbre qui contenait tout son trésor, avant le réveil de son cœur.
Et cependant Roger croisait le fer avec Gaultier derrière les glacis du château. Le trouvère n'avait que son courage et son amour. Le' chevalier avait sur lui les avantages de la force et de l'expérience des armes. C'en était fait de l'époux de Caliste.
« Arrêtez, s'écria un inconnu, en saisissant les deux glaives. Ce jeune homme est mon fils... oui, mon fils adoptif. Je veux qu'il porte dès ce moment le nom de marquis de Montevalle, et c'est sous ce nom qu'il épousera damoiselle Caliste d'Armicourt. »
L-e trouvère reconnut son mystérieux ami, et Roger, voyant l'honneur où il avait cru voir la honte, tendit la main à son beau-frère le marquis de Montevalle.
Dans ces temps presque barbares, le talent était déjà fort mal apprécié, comme vous voyez.
Mais quel était cet étranger et comment expliquer sa conduite si bizarrement généreuse?
Le duc de Montevalle, très-riche Espagnol, avait vu mourir une femme adorée, au moment de l'épouser. Il avait fui son pays, et le désespoir, se transformant chez lui en une immense bonté, une incurable monomanie de bienfaisance, il cherchait partout un jeune homme et une jeune fille, pauvres de fortune et riches de dons naturels, pour leur donner tout le bonheur qui s'était retiré de lui. Il avait rencontré Gaultier dans cette dernière fête de jongleurs, à un château voisin, il avait remarqué sa contenance honnête et gênée, au milieu de ses compagnons éhontés, il l'avait bien observé, avait deviné ce qu'il valait, et l'ayant suivi...
Si vous vous rappelez un peu le cours de cette histoire, je n'ai plus rien à ajouter, mais j'ai beaucoup à vous remercier.
A trente lieues de Paris, il existe un phénomène naturel que tout le monde irait voir, si cela se trouvait dans quelque pays inabordable portant un nom indéchiffrable. Nous voulons parler de la miraculeuse petite rivière du Loiret, qui prend naissance aux environs d'Orléans, traverse le village d'Olivet et va s'engloutir dans la Loire au-dessous de Saint-Mesmin, après avoir vécu l'espace de trois lieues. L'étonnant, c'est que le Loiret a un lit aussi large que s'il était vingt fois plus long, et aussi profond à sa source qu'à son embouchure ; c'est qu'il porte bateau dès qu'il sort de terre ; c'est enfin que ses eaux ne gèlent jamais. Quelques savants ont affirmé que le Loiret, à cause de son voisinage, était le produit des infiltrations de la Loire ; cette assertion a été démentie par le résultat des sondages que Ton a pratiqués depuis, mais elle l'était d'avance par la nature même des choses; en effet, comment les eaux crues et vertes du Loiret pourraient-elles provenir des eaux molles et jaunes de la Loire? Il reste avéré que le Loiret est un petit fleuve à lui tout seul, comme une île est un petit monde.
Au pied d'un château escarpé, la source du Loiret bouillonne incessamment dans un grand bassin enveloppé de chênes et de sapins séculaires, et de là elle s'échappe par un canal qui est tout de suite une grosse rivière. Rien de plus imposant que ce berceau grandiose ; rien aussi de plus enchanté que le cours sinueux et les bords ombragés et fleuris de ce Méandre gaulois l — Encore une fois, que ne coule-t-il dans quelque Tartarie? c'est à qui aurait une fiole de son eau, une fleur de ses rives !
Or, vers la fin d'octobre de l'année 1552, et sur la fin du jour, un cavalier avait exploré, depuis le matin, ces
fraîches oasis moins parées alors, mais aussi belles qu'aujourd'hui. Un ouragan s'éleva tout à coup, amenant le tonnerre de tous les points de l'horizon, et une pluie torrentielle succéda. Le cavalier n'eut que le temps de frapper, sans descendre de cheval, à la porte d'une cabane. Un homme, en cheveux blancs, vint ouvrir, qui, très -simplement vêtu, portait sur toute sa personne une empreinte de dignité qu'on reconnaissait d'abord.
a Seigneur cavalier, dit-il à l'étranger, que demandez-vous? »
Le voyageur, qui avait pensé d'avance avoir affaire à quelque paysan, mit aussitôt pied à terre et salua instinctivement de manière que la plume de son chapeau balaya le seuil de la cabane.
(c Monsieur, répondit-il après s'être remis, je cherchais un abri contre Torage et...
— A merveille, reprit le vieillard, soyez le bienvenu ; » et disant ces mots, il l'introduisait dans la salle et il conduisait le cheval dans l'étable.
Deux minutes à peine écoulées, il revenait vers son hôte:
« Seigneur cavalier , continua-t-il, la nuit tombe et la pluie ne cessera pas de tomber. Faites-nous la grâce d'accepter pour cette nuit notre hospitalité : lorsqu'on n'a que deux chambres, il y en a toujours une pour les voyageurs.
— Tandis que dans les palais, interrompit le cavalier, un iâiportun comme moi risquerait fort de ne pas trouver de place.... J'accepte de grand cœur, monsieur, ce que vous m'offrez avec tant de cordialité.
— Ma femme et ma fille, reprit encore le vieillard, préparent le souper dans lapièce voisine, je vais leur dire notre bonne fortune, veuillez m' attendre un moment, »
Et il disparut.
Le cavalier, resté seul, se demanda : «Où suis-je?.,. C'est l'habitation d'un rustre et c'est l'habitant d'un château. Il y a là-dessous quelque mystère étrange... matière à roman ou à fabliaux! » Et il rêvait déjà, quand la porte se rouvrit...
188 OEUVRES D*ÉMILE DESGHAMPS.
« Pour le coup, sonnets et ballades seraient bien de mise, » se dit-il à lui-même, en voyant paraître une femme et une jeune personne... une mère qui était encore ce que sa fille était déjà, belle et charmante. Le maître du lieu, les présentations faites, invita son hôte à entrer dans la pièce du fond, qui était à la fois salle à manger, salon et chambre à coucher, et on s^assit devant un bon feu de sarment, tandis que Berthe, — c'était le nom de la jeune demoiselle, — mettait la dernière main au couvert. Toutes les cuillers et les fourchettes étaient d'étain, et les assiettes d'une grossière faïence, et cependant l'étranger remarqua un gobelet de cristal de roche d'un travail merveilleux et deux tasses d'une grande finesse avec des peintures exquises.
a Vous êtes étonné de ces disparates, n'est-ce pas? dit le père en s'efforçant à quelque gaieté... c'est que nous n'avons pu nous séparer des derniers témoignages d'un luxe ancien, au milieu de notre pauvreté actuelle... bien des malheurs... n'importe... enfin, je ne suis pas vieux au fond... Les cheveux blancs que vous me voyez, c'est du chagrin, ce n'est pas de l'âge... »
Et comme Berthe, en écoutant ce refrain trop connu, essuyait ses beaux yeux humides : a Assez, assez, mon ami, reprit la dame, tu vois bien que tu afiliges notre enfant...
— Ohî non, ma mère, interrompit Berthe en souriant; laissez mon bon père épancher son âme avec le seigneur étranger. Cela lui fait du bien et ne me fait aucun mal; — ce sont des larmes qui ont leur douceur, — et quant aux misères de la vie, vous savez ce que dit notre grand rimeur français :
Rien n'est heureux de tout point, en ce monde. L'air et le feu, le ci-. 1, la terre et l'onde Nous font la guerre ; et les signes des cieux Sont mutilés de pieds, de bras ou d'yeux.
N'as-tu jamais d'éclipsé coutumière Vu s'obscurcir l'une et l'autre lumière?
Le flot, le vont, et pirate et rocher Sont les périls de l'avare nocher...
De tous états, de tout sexe et tout âge,
Sollicitude est le propre héritage.
Le laboureur,..*
— Allons, allons, ma fille, interrompit à son tour le père, tu vas fatiguer notre hôte avec tes citations poétiques...
— Nullement, je vous jure, s'écria l'inconnu; j'écoute mademoiselle avec un intérêt et un charme.'., que je ne puis dire...
— C'est que, voyez-vous, lorsqu'elle commence avec son poète Joachim du Bellay, elle n'en finit plus... Et, tenez, vous regardiez tout à l'heure quelques objets de prix fort dépaysés parmi toute cette misère, eh bien ! voici un cahier de parchemin que Berthe ne donnerait pas pour la corbeille la mieux garnie des dentelles de Flandre et des bracelets de Florence.
— Et je ferais sagement, mon père; les joyaux que renferme cet écrin ne passeront jamais de mode, comme les autres.
— Eh ! mais, c'est un manuscrit de Joachim du Bellay ! dit l'étranger; et comment, mademoiselle...
— Vous connaissez donc son écriture, seigneur?... Et le connaissez-vous lui-même?
— Oui, beaucoup; mais comment, vous disais-je, possédez-vous ce manuscrit?...
— Je vais au caveau chercher le cidre. Ne racontez pas cela sans moi, ma mère, je vous prie, je tiens à en faire moi-même la narration. C'est mon grand événement que cette petite anecdote. »
Et Berthe prit une lanterne et sortit.
« Pauvre chère enfant, s'écria la mère, quels contrastes dans sa nature! Avec cette imagination fleurie, nulle jeune fille n'est plus simple de cœur; heureuse de tout et de rien, elle a les idées les plus hautes et les goûts les plus modestes ; et ne croyez pas que ses plus humbles devoirs soufl^rent en la moindre chose de ses exaltations poétiques...
— G madame! les nobles plaisirs de l'esprit vont
* Fragment d'une épître de Joachim da Bellay.
190 OEUVIVES D'EMILE DESGHÂMPS.
avec les nobles vertus. — Le beau n'est qu'une manifestation du bien. — Et si votre charmante Berthe a des étincelles dans les yeux, c'est qu'elle a un foyer dans le cœur; et plus le foyer est pur, plus vives sont les étincelles.
— Voilà s'exprimer en beaux termes, ma bonne amie, djt le châtelain de la cabane ; et si ma fille vous entendait, notre aimable hôte, je craindrais pour sa modestie. — Et dire que cette enfant doit maintenant végéter dans l'ombre et mourir sans avoir vécu!... quand nous avions là un parti qui faisait notre orgueil et surtout son bonheur; car son cœur avait parlé, et il ne se tait pas, j'en suis sûr! disgrâces imprévues!... ruine affreuse !... ce n'est point mon passé que je pleure, c'est l'avenir de ma pauvre fille !
— Ah ! seigneur étranger, dit tout bas la dame, excusez ces plaintes paternelles ; quand mon mari revient sur ce chapitre, il se laisse entraîner et j'ose à peine l'arrêter.
— Je comprends tout, répondit l'inconnu, et j'espère gagner assez votre confiance pour... Mais j'entends mademoiselle Berthe... Ne jetons pas de nuage sur le front de l'aurore... Vrai Dieu! mon cher amphitryon, ajouta-t-il en haussant la voix, je suis très-disposé à faire honneur au gala...
— Au moins, dit Berthe en entrant, il n'a pas été question de l'aventure du manuscrit...
— A table! à table ! » cria le maître du logis, comme en sortant d'un rêve. Berthe posa les cruchons de cidre, une oie rôtie, une salade et des grosses poires de son petit verger ; et chacun prit place.
Après cette première période d'un repas, pendant laquelle tout le monde ouvre la bouche sans dire un mot, l'étranger rompit le silence pour réclamer le récit de Berthe.
« Très-volontiers, seigneur, répondit-elle avec une gravité plaisante :
« Vous saurez donc qu'il y a trois ans environ, au mois de novembre 15Zj9, nous étions, tels que vous nous voyez, à une grande fête de la cour, dans le châ-
teau de Fontainebleau. Comme j'avais mes quatorze ans sonnés, j'étais une personne présentée. Or, le roi Henri H avait imaginé, au profit des pauvres, une riche tombola^ comme disent les Italiens. Chacun y avait fourni son lot; mon père prit dix billets qu'il me remit tous, et je me rappelle qu'après avoir salué le roi et les princesses, je courus dans la salle où étaient exposées toutes les merveilles charitables. Il y avait là des tapisseries d'un travail exquis, de beaux vases ciselés, des étoffes de brocart et d'argent, des fourrures d'une grande finesse, des bracelets et des chaînes admirables, et de petits coffres si jolis, et des flacons si clairs, et des pierreries si étincelantes!... Mais j'avoue, à ma gloire, que toutes ces richesses disparurent, quand j'aperçus un cahier de parchemin assez fatigué, mais sur lequel on lisait ces mots : Manuscrit de Joachim du Bellay,.. Vous riez, seigneur... Il faut que vous sachiez qu'après le culte de Dieu et de mes bons parents, j'ai dans mon âme celui des poètes, et qu'entre les poètes français j'ai toujours préféré Joachim du Bellay. C'est le rival du grand Ronsard, et s'il a quelquefois moins d'éclat, il a souvent plus de goût que lui, et toujours autant de charme. Avant Joachim du Bellay, qui a précédé d'un an Ronsard, le mérite de nos poètes était le sentiment, la simplicité du style, une naïveté tantôt gracieuse, tantôt grossière, — presque jamais de l'énergie dans la pensée et moins encore de la poésie dans l'expression. — Joachim du Bellay nous a fait entendre un nouvel idiome; son génie plus hardi a su enseigner aux muses françaises à parler comme les muses grecque et latine. Grâce à lui, la grandeur des images, la beauté des métaphores, l'adorable secret des épithètes nous sont connus, — et le roi chevalier l'avait déjà surnommé l'Ovide français...
— Eh bien ! notre hôte, interrompit le père, comment trouvez-vous que cette petite fille s'en tire?... Où donc a-t-elle appris tout cela? Moi qui suis son aîné, à coup sûr, je ne sais pas un mot de ces choses. » Et il faisait son possible pour donner un air moqueur à son sourire de satisfaction orgueilleuse.
9 C'est vrai, mon père, le seigneur étranger semblait rire quand j'ai prononcé d'abord le nom de Joachim du Bellay, et alors j'ai voulu... mais je ne sais vraiment plus où j'en étais... Ahl... je disais que lorsque je vis un livre de l'écriture de Joachim du Bellay, je ne vis plus autre chose dans cette tombola... C'est que... quand nous étions encore dans notre château de Picardie, Arthur, le fils d'un de nos voisins et amis, un jeune homme bien instruit et si bon!... «
Le père leva les mains au ciel.
« Bref, continua Berthe, il m'avait récité les meilleures poésies de Joachim du Bellay, et elles tombaient de sa bouche dans ma mémoire pour n'en plus sortir... Enfin, on tira cette tombola.,. Et le malheur voulut que je ne gagnasse qu'une magnifique étoffe, or et argent, dont tout le monde s'émerveillait... et je vis le manuscrit échoir à une des filles d'honneur de la reine... On avait triché, bien sûr. -— Cependant, cette demoiselle vint à moi et me dit: « Êtes-vous heureuse d'avoir gagné cette étoffe qui faisait toute mon envie ! — Et vous, lui répondis-je, avez-vous du bonheur d'avoir gagné ce livre écrit de la main de Joachim du Bellay l — Et si nous changions ! » criûmes-nous ensemble. Ce qui fut dit fut fait, et voilà de quelle manière ce livre est en mes mains.
— Mille grâces, mademoiselle, répondit l'étranger.
— Et maintenant, ajouta Berthe, avec le ton et la mine d'une enfant rieuse, il faut entamer la galette et le cidre. »
A peine le fer aiguisé entrait dans le gâteau, qu'un éclair envahit toute la salle, et qu'un coup de tonnerre éclata comme un canon qui crève. Berthe se précipita épouvantée dans les bras de sa mère ; la foudre roulait toujours comme sur le toit de la cabane;... tous se jetèrent à genoux... L'orage s'éloigna en grondant et l'étranger se relevant le premier :
Mes amis, dit-il d'une voix inspirée, ne craignez point... La foudre et les fléaux passent sur la tête des humbles ; c'est aux grands d'avoir peur, et ils se croient invulnérables!
Superbe courage Qui ne crains orage Foudre ni tempeste, A ton fier marcher, Tu semblés toucher Les cieux de ta teste...
Un buisson, vois-tu, Est bien moins battu Des coups du tonnerre»
Qu'un haut chesne, ou tremble.
Ou qu'un mont qui semble Dépriser la terre I
. « C'est de Joachim du Bellay, mademoiselle, dans une nouvelle ode à Ronsard.
— seigneur étranger, comme vous récitez les vers ! On dirait un poète même! J'ai entendu beaucoup de
. jongleurs en déclamer ; ils les cadencent avec art, mais ce n'est plus cela...
— Et le cidre, et le gâteau, mademoiselle...
— Oui, seigneur, mais à condition que vous nous raconterez, après, l'histoire de Joachim du Bellay, puisque vous le connaissez si bien... Moi... je ne sais que son génie et presque rien de sa vie...
— Tout à vos ordres, mademoiselle. »
Berthe coupa les quatre parts et remplît les quatre gobelets; — alors le maître se leva, et portant son verre au niveau de son front :
« Au roi!... Il m'a disgracié, ruiné, perdu!... mais on l'a trompé, mais peut-être le saura-t-il un jour!... mais il est la gloire et la prospérité de la France ; — au roi! »
Et tous debout répétèrent : « Au roi ! »
Quand on eut bien trinqué et bien arrosé de cidre la galette :
« Mon enfant, dit la dame, tu devrais couronner le repas frugal par une chanson de ton cru...
•^ Eh quoi! mademoiselle fait aussi des vers !...
— Non pas, je ne suis point si savante ni si vaine. C'est Joachim du Bellay qui fait les vers, moi, j'y mets la musique. »
194 OEUVRES D*ÉMILE DESGHAMPS.
Disant cela, elle fut détacher un luth pendu au mur; elle préluda comme aurait fait Polymnie, si Polymnie avait existé ; puis elle s'arrêta et annonça :
Stances sur la mort de la belle Gélonis! Après quoi elle chanta :
Tout ce qui prend naissance Est périssable aussi :
L'indomptable puissance Du sort le veut ainsi.
La rose journalière Mesure son vermeil A l'ardente carrière Du renaissant soleil.
L'an, qui douze fois tourne, Plonge en l'éternité.
Rien ferme ne séjourne Que la divinité.
Il faut que chacun passe En l'éternelle nuit; La mort qui nous menace, Comme l'ombre nous suit.
Ses flèches empennées Des siècles révolus Emportent nos années Qui ne retournent plus.
Gélonis, tôt ravie, Â le destin des fleurs; Ne lui rendront la vie Ni rosée, ni pleurs.
Et Berthe pleurait elle-même;... les larmes sont le langage intime de l'admiration. « N'est-ce pas, seigneur, que cette poésie est divine?
— Je ne saurais le dire, mademoiselle, à travers les délicieux ornements de votre musique et de votre chant. Les personnes trop bien parées, on ne sait jamais si elles sont jolies.
— A présent, continua Berthe, vous allez me raconter un peu la vie du poète dont je vous ai dit tant de vers. J'écoute à mon tour ; c'est bien le moins.
— Vous n'aurez pas grand'chose à écouter, mademoiselle; tous les poètes n'ont pas une vie pleine et agitée comme Dante Âlighieri ou Torquato Tasso. Bien souvent leurs événements ne sont autres que leurs pensées. Tout se passe en dedans. Il en est ainsi de Joachim du Bellay :
« Il est fils de Jean du Bellay, seigneur de Gonor, et * de Renée Chabot, dame de Lire, dans les Bauges, à quelques lieues d'Angers. C'est dans cette terre de Lire qu'il naquit en 152/i. — Orphelin avant d'être sorti de l'enfance, il vécut longtemps sous la tutelle de René du Bellay, son frère aîné, qui négligea fort son éducation. Son goût et l'exemple des siens, morts au service du roi, l'appelaient au métier des armes, et, tout jeune, il souffrait d'un feu de poésie au cœur... Ces deux carrières lui furent longtemps fermées.
« La mort de son frère lui rendit la liberté, ou plutôt le fit changer de servitude, car son frère lui laissa à gouverner un jeune neveu, Claude du Bellay, baron de Gonor. Ainsi il ne fut délivré d'un tuteur que pour se voir chargé d'un pupille. Les affaires très-dérangées de ce neveu, qui mourut à la fleur de l'âge, occupèrent si fort Joachim du Bellay, qu'elles lui emportèrent son temps et sa santé. Il fut deux ans dangereusement malade. Toutefois, il put étudier les poètes grecs et latins, et il composa son Illustration de la langue française^ qui n'a été publiée qu'en 15^9, et qui est comme le manifeste d'une insurrection soudaine dans la poésie et les lettres, semblable à ces révolutions opérées dans la peinture et dans l'architecture, sous le nom de Renaissance^ quand François P' était sur le trône.
« Cependant, il fit une multitude de poésies lyriques et élégiaques, qui excitèrent de grandes cabales à la cour, parce qu'elles sortaient de la routine des vieux poètes, mais qui furent soutenues ouvertement par Marguerite de Valois, la spirituelle et illustre sœur du roi Henri II, et la protectrice rivale des novateurs littéraires. Dès lors, Joachim du Bellay fut estimé et honoré, et il put s'écrier dans son ode sur l'immortalité :
c L'un aux clameurs du palais s'étudie, L'autre, le vent de la faveur mendie, Mais moi que les grâces chérissent, Je sais les dieux que l'on adore, Je hais les honneurs qui périssent, Et le soin qui les cœurs dévcre.
Rien ne me platt, fors ce qui peut déplaire Au jugement du rude populaire. »
« Son cœur s'était épris pour une demoiselle d'Angers dont il demanda la main; la famille ne le trouva pas assez riche — toujours la même histoire — et on le refusa. Il en conçut un violent chagrin qu'il exhala en cent quinze sonnets adressés à olive, anagramme du véritable nom de cette demoiselle. Mais, tant de sonnets ne l'ont pas consolé. Un grand besoin de changer de lieux le prit, comme si le chagrin ne montait pas en croupe derrière le cavalier. Une occasion se présentait. Son parent, le cardinal Jean du Bellay, était envoyé à la cour de Rome. Il se fit attacher à cette mission, en 1549, et après trois ans d'un ennui mortel dans la ville éternelle, je sais qu'il a revu la France, où il ne demande plus rien que les bonnes grâces des Muses.
— Et comment, interrompit Berthe, un poète peut-il s'ennuyer à Rome?
— mademoiselle, les dégoûts d'un office subalterne, le spectacle navrant des mœurs italiennes, les tristesses de la cour pontificale, les souvenirs de l'antiquité déchue et plus encore ceux de la patrie absente, tout abreuva le poète de cet ennui qui n'a que trop passé dans les vers de son exil. En voici un échantillon, dans ce sonnet qui me revient à la mémoire :
Comme le champ semé en verdure foisonne, De verdure se hausse en tuyau verdissant, Du tujau se hérisse en épi fleurissant.
L'épi jaunit en gram que le chaud assaisonne }
Et comme, en sa saison, le rustique moissonna Les ondoyants cheveux du sillon blondissant.
Les met d'ordre en javelle, et du bled jaunissant Sur le champ dépouillé mille gerbes fagonne ;
AiQsi, de pas à pas crût l'empire romain.
Tant qu'il fut dépouillé par la barbare main, Qui ne laissa de lui que ces marques antiques,
Où chacun va pillant, comme on voit le glaneur, Cheminant pas à pas, recueillir les reliques De ce qui va tombant après le moissonneur.
— Oh 1 puisqu'il en est ainsi, s'écria Berthe, je lui pardonne un ennui qui profite si bien à nos plaisirs.
— Permettez-moi d'en finir, reprit l'inconnu, par les derniers vers que du Bellay a faits, et que vous pourrez ajouter à votre manuscrit. C'est un quatrain sur la guerre et sur la paix :
Du verd laurier superbe e>t la couronne; Moins d'apparence a le pâle olivier; Mais plus amer est le fruit du laurier, Plus doux le fruit que l'olivier nous donne.
— Bravo I s'écria le père, voilà des vers qui sont vrais comme la prose, et que je comprends. Les autres!... Allons, Berthe, remercie notre hôte de sa complaisance, et va reposer dans ta petite chambre. »
Berthe se retira sans hésitation, mais en protestant qu'elle n'avait nulle envie de dormir.
« A présent, notre cher hôte, reprit le maître du logis, vous devez avoir besoin de repos; je vais vous conduire...
— Un instant, reprit l'inconnu, il faut que vous me disiez en quelques mots la cause et les effets de votre disgrâce ; croyez que ce n'est pas curiosité, mais véritable intérêt. Je suis un gentilhomme et un honnête homme... le reste vous importerait peu.
— Seigneur, interrompit la dame, vous m'aviez déjà fait cette demande avec bonté, et je vais y répondre avec confiance... mon mari s'émeut trop lorsqu'il parle de ces choses. Vous n'y pourrez rien,... mais vous nous plaindrez!...
— Qui sait, madame?...
— Mon mari, seigneur, est le baron ' de Verteuil, d'une ancienne et riche famille de Picardie. Son père
193 OEUVRES D*ÉMILE DESGHAMPS.
et le mien avaient une charge à la cour. On nous maria, et le ciel bénit deux fois notre union en nous donnant notre chère fille. Nous restâmes quatorze ans dans notre château, près de Beauvais, uniquement occupés de l'éducation de Berthe, et nous n'en sortîmes que pour cette fête de Fontainebleau ; après quoi nous revînmes à notre douce solitude. Plus d'un intérêt nous y rappelait... Nous avions pour voisins de château le comte et la comtesse de Bâville et leur jeune fils Arthur, dont vous a parlé Berthe. Ces deux enfants, élevés presque ensemble, s'étaient pris d'une affection qui grandisi^ait avec l'âge ; et les deux familles souriaient à l'espoir certain d'un mariage, comme il s'en fait si peu de ce côté .du ciel.
— Oh ! oui! soupira le pauvre baron de Verteuil.
— Un soir, voilà deux ans, nous étions tous réunis à la veillée, dans le château; un homme effaré entre précipitamment : « Seigneur châtelain, je suis un proscrit, ma tête est mise à prix et les archers me poursuivent ; j'ai pu m'évader, et j'ai franchi le seuil de votre demeure. M'y donnerez-vous asile, ou me rejetterez-vous à la mort ?
— Entrez et cachez -vous, criâmes-nous tous d'une seule voix. — Et nul malheureux n'a rien à redouter chez moi, » ajouta M. de Verteuil.
« Le lendemain, le fugitif avait pu fuir encore sous un déguisement, et nous avons su depuis qu'il était hors de France. Mais, en partant, il laissa à mon mari une liasse de papiers, qui auraient gêné et compromis son évasion et qu'il devait réclamer plus tard...
« Cependant, le bruit se répandit bien vite, — car peut-on rien cacher ? — que le proscrit s'était réfugié dans notre château; des gens de justice et des hommes d'armes vinrent nous le demander. —M. de Verteuil nia. — Une visite minutieuse eut lieu. — On trouva les papiers. — Ils furent envoyés au roi. — Ils étaient de la nature la plus compromettante; des envieux, des ennemis secrets, envenimèrent la chose; et voilà mon mari enveloppé dans une affaire de haute trahison. — Adieu les beaux projets de mariage!... Tous nos biens
furent confisqués, et il fut exilé au delà du fleuve de Loire, où nous languissons depuis deux ans;... et aucun de nos amis de cour n*a osé faire arriver jusqu'au roi un mémoire justificatif qui est encore là... Et pour nous achever, nous avons appris que le jeune Arthur est dans un désespoir qu'il ne peut cacher à personne, et nous savons que notre chère enfant nous cache une douleur pareille!... »
Ce récit achevé, les deux époux avaient le visage couvert de larmes.
« Monsieur de Verteuil, dit vivement Tétranger, ayez l^bonté de me confier ce mémoire,... j'espère ne pas vous le rendre.
— Prenez-le, seigneur étranger; je n'espère rien, mais je suis reconnaissant de tout. »
Et il conduisit son hôte dans sa petite chambre rustique, et ils se séparèrent en s'em brassant.
Au point du jour, l'étranger avait sellé son cheval et il était parti sans réveiller personne.
Quelques heures après, Berthe accourut, un petit papier à la main, dans le verger où étaient ses parents : «Ma mère, mon pèrel s'écriait-elle, c'était lui 1... lui, vous dis-jel...
— Et qui ? lui.
— Tenez, ce que je viens de trouver sur le prie-Dieu de sa chambre I Et elle déroula le papier et lut en frémissant d'aise :
A demoiselle Berthe de Verteuil.
Votre âme, vos doux chants, vos grâces sans apprêts,
Embarrassent fort la louange :
On admire trois fois, et l'on ne sait après
Si êtes nymphe, muse ou ange !
JoACHiM DU Bellay.
« Joachim du Bellay I mon pèrel... Nous avons eu pour hôte Joachim du Bellay ! »
Mais M. de Verteuil demeurait froid et rêveur. « Hélas! murmura-t-il tout bas, voilà mon affaire qui va
2(K) OEUVRES D'EMILE DESGHAMPS.
mal. Les poètes entreprennent tout avec leur imagination, et tout s'évapore comme elle!... »
Quatre mois se passèrent sans nouvelles, et la pauvre Berthe soupirait en cachette et n'osait plus parler... quand, le dimanche 22 février 1553, elle entendit claquer le fouet d'un courrier qui s'arrêta devant la cabane, demandant M. le baron de Verteuil. Il était porteur d'une dépêche.
« Ouvre-la, ma chère fille, lis-moi ce qu'elle contient; mes pauvres yeux ne sont plus bons qu'à pleurer.
— Oui, mon bon père, voici : ♦
a Monsieur le baron,
« Je ne vous renvoie pas votre mémoire : la sœur du roi, la divine Marguerite de Valois, a voulu le remettre elle-même à Sa Majesté, qui a reconnu votre innocence; il vous rend vos biens avec son estime. Ah ! cela m'a coûté cent cinquante vers!...
« Un acte courageux d'hospitalité vous avait perdu, un acte d'hospitalité gracieuse vous a sauvé.
« Venez, le roi vous attend.
a JoACHiBf DU Bellay.
c Paris, 20 février 1553.
« P.-S. Ah I j'oubliais : Arthur de Bâville est arrivé hier à Paris, avec sa famille. Marguerite de Valois les a mandés, et leur a dit qu'elle entendait que la noce d'Arthur et de damoiselle Berthe se fît dans son palais. »
Berthe n'eut que la force d'ajouter : « Eh bien, mon père!... » et elle s'évanouit.
Nous supportons moins bien une grande félicité qu'un grand chagrin, — faute d'habitude, — mais les accidents du bonheur ne sont pas dangereux.
Ils dirent tous adieu au Loiret, le jour même.
Le mariage fut splendide. Marguerite de Va'ois en fit les frais, et Joachim du Bellay l'épithalame.
Et il ne quitta plus les deux familles... que lel*' janvier 1560, jour où il mourut d'apoplexie, à Tâge de
trente-sept ans, au moment où les deux jeunes époux lui souhaitaient une bonne année.
Ainsi s'éteignit un des plus brillants astres de la Pléiade poétique du xvi« siècle.
La cour fit faire des obsèques magnifiques à Joachira du Bellay et prit le deuil du poète pendant un mois. Arthur et Berthe en gardèrent le tendre et douloureux souvenir pendant toute leur vie.
Les traits de générosité, les exemples d'humanité, ne sont pas rares chez les lions, comme chacun sait. Il y a toutes sortes d'histoires qui prouvent que ces animaux féroces sont les meilleures gens du monde... quand par hasard ils ne vous dévorent pas. Daniel sortant sain et sauf de la fosse aux lions ; ce lion affamé rendant aux cris d'une mère l'enfant qu'il tenait dans sa gueule; cet autre lion, venant comme un chien soumis lécher les pieds du gladiateur qui lui avait autrefois enlevé une épine delà patte, etc., etc.. Voilà des anecdotes qui font le plus grand honneur à l'intelligence et à la grandeur d'âme des lions; ce qui n'empêche pas qu'il faut éviter le plus possible de se trouver sur leur passage, lorsqu'ils n'ont point déjeuné. Au demeurant, sans parler davantage de ces lions classiques, il est un fait incontestable, quelque invraisemblable qu'il nous paraisse, à nous qui n'avons jamais vu que des lions qui rugissent dans, des cages de fer, c'est qu'ils sont fort susceptibles d'éducation et de civilisation, et que même, dans certains pays, on réduit assez facilement le roi des animaux à l'état de domesticité. — Des fils d'empereurs et d'illustres princesses ont plus d'une fois porté le collier des esclaves. — Des voyageurs
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racontent que de riches Anglais de Tlnde ont des lions pour garder leurs habitations de campagne, et que dans les boutiques de Surinam ou de Calcutta, c'est souvent un lion qui vous ouvre la porte ou qui ronfle là comme un gros chat, tandis que vous essayez une paire de gants, ou que vous choisissez des étoffes. Il me semble que cela doit gêner un peu, et qu'on marchande moins longtemps : le commerce profite de tout, et il se plaint toujours. On raconte enfin qu'un lion, élevé dès son enfance avec une jeune fille, était devenu son serviteur, son ami, son garde du corps, tellement que par une nuit... mais ceci est toute une histoire que je vais vous dire :
L'amour, il n'y a pas très-longtemps encore, était le charme, le tourment et le maître du monde, et cela valait bien les maîtres, les charmes et lee tourments d'à présent. Mais, si les pays les plus civilisés, qui ne sont pas les moins barbares sous quelques rapports, se sont affranchis de l'amour sans tomber sous le joug des haines et des intérêts, il exerce encore tout son empire sur quelques nations arriérées ou privilégiées, comme on voudra, et notamment sur l'Arabie, qui a toujours quarante à quarante-cinq degrés de chaleur, et qui n'a point de gouvernement représentatif. — 11 y avait donc, l'an dernier, à Médine un vieux marchand de pierreries, nommé Sha Bahan, qui s'était enrichi aussi honnêtement que le peut faire un négociant arabe. Sa collection de rubis, d'émeraudes et de topazes n'avait point de rivales dans toute l'Asie; mais il aurait donné topazes, diamants et rubis (et c'eût été la meilleure affaire qu'il eût jamais faite) pour un doux regard, ou une tendre parole de la jeune Arouya, ce diamant de beauté. — Cette charmante enfant, à peine dans sa quatorzième année, avait vu mourir son père et sa mère; elle n'avait ni oncle ni cousin, et Sha Bahan, autrefois lié d'intérêts avec sa famille, la recueillit dans sa maison et lui servit de tuteur. Elle ne possédait pour tout trésor que ses grâces naturelles — combien de princesses et de reines sont moins riches! — et pour
tout bonheur qu'un seul ami, — peu de rois sont aussi heureux l — mais cet ami était un lion, ce qui est peutêtre plus rare encore. — Un jour, lorsqu'elle avait six ans, passant avec son père, bien loin dans la campagne, elle aperçut une pauvre lionne blessée à mort par des chasseurs, et son petit lionceau, qui gémissait auprès de sa mamelle tarie, et qui se mourait de faim, n'ayant plus de quoi boire. Arouya se fit descendre de son dromadaire et porta une tasse de lait de chamelle au malheureux enfant. La mère lui dit beaucoup de choses par ses yeux mourants qu'elle ferma aussitôt pour toujours, et la jeune fille emporta le lionceau qui ne cessa de la caresser jusqu'au port de Médine. Il grandit avec elle, iie la quittant jamais. Il ne mangeait que de sa main, se couchait à ses pieds et l'accompagnait au bain ou à la mosquée. Il allait lui chercher des fleurs, et lui ramassait son mouchoir broché d'or, ou son éventail de plumes, et portait dans les rues tout ce qu'elle venait d'acheter. Si quelque étranger s'approchait trop de sa maîtresse, il agitait sa queue, et l'étranger passait vite au large ; si ses parents la grondaient, il s'en allait bouder dans un coin ; si elle chantait, il dansait ; quand elle était malade, il ne savait plus manger ni dormir; quand elle montait, le soir, sur sa terrasse, il la précédait, en écartant les cailloux et la poussière de son chemin; il préparait les carreaux de satin où elle devait s'étendre, et posant sa grosse bonne tête sur les genoux de la jolie fille qui jouait avec sa rude crinière, il oubliait à la contempler, de saluer par ses acclamations le coucher triomphant du soleil dans les sables rouges de l'Occident. Enfin, il ne semblait vivre que par elle et pour elle, tant la reconnaissance est chose profonde et durable, chez les lions.
Lorsque Sha Bahan ouvrit à. la jeune orpheline sa maison hospitalière, il fallut que Moussoul (c'est ainsi qu'elle appelait son aini du désert) la suivît et entrât avec elle. Le marchand faisait bien des difiîcultés de recevoir un pareil hôte, mais, sur un mot d'Arouya, le lion se traîna aux pieds de Sha Bahan, les couvrant de caresses suppliantes qui le rassurèrent tout à fait.
20i OEUVRES D'EMILE DESCHAMPS.
Cependant la belle enfant devenait peu à peu une belle femme : sa taille était un voluptueux palmier qui se courbe et se redresse aux vents du matin, ses épaules larges et unies, ressemblaient à un lac transparentqui repose, et son sein aux vagues palpitantes d'un golfe qui s'éveille : ses bras dorés, éblouissants, auraient fait le plus merveilleux collier des califes; en voyant ses dents, fines et blanches, on eût dit que son propre collier de perles lui était resté dans la bouche, un jour qu'elle s'amusait à le rouler entre ses lèvres ; et ses yeux resplendissaient comme deux soleils noirs. Lo vieux marchand avait peut-être prévu tout cela dès longtemps; sa barbe blanche tombait sur un cœur beaucoup plus jeune que son âge, et qui sait s'il n'avait pas songé à cacher d'avance dans sa retraite, à discipliner, à façonner la houri mortelle de ses dernières amours? Il entre souvent tant d'égoïsme dans nos dévouements et de si bizarres calculs dans nos actes de bienfaisance! Si l'on savait le pourquoi de toutes nos actions... mais Dieu le sait, cela suffit bien. Sha Bahan, dans sa jeunesse, avant de se faire joaillier, avait fait le commerce des odalisques et des chevaux, et il avait acquis sur ces objets de luxe et d'agrément une expérience sans égale, fruit de ses profondes études et de ses lointains voyages, de telle sorte qu'il fut dix ans le pourvoyeur du harem et des haras du pacha de Damas. — A des signes mystérieux, mais certains, il reconnaissait, presque dès leur berceau, ce que vaudrait plus tard une petite fille et un petit cheval. Il avait même consigné quelque part des remarques fort curieuses sur les singulières analogies qu'il croyait avoir découvertes entre la race des femmes et celles des chevaux de chaque pays, et ses remarques étaient appuyées de dessins justificatifs. En effet, voyez — c'est Sha Bahan qui parle — voyez si les chevaux normands, avec leur solide encolure et la beauté trèsremarquable, mais un peu épaisse, de leurs formes, ne rappellent point les fraîches et vigoureuses filles du pays de Caux; voyez si les longues ladies n'ont pas un air de famille avec les coursiers effilés de l'Angleterre; et,
sans parler des petits chevaux lapons, qui ont l'attitude morne et racornie des femmes leurs compatriotes, car il ne faut s'occuper que des rapports de beauté, passons en Espagne : voici une dame de Séville, brune et ardente, avec ses pieds délicats et moelleux, sa tête qui pivote noblement sur son col arrondi, et sa taille souple et svelte qui se balance d'elle-même sur la rondeur de ses hanches gracieusement accusée sous le satin noir de sa robe; n'est-ce pas là le même type de beauté que celui des chevaux andalous? Et quant aux chevaux et aux filles arabes, c'est la finesse élégante des races anglaises, la fière et nerveuse allure des races normandes, et surtout la cambrure voluptueuse des. races andalouses; c'est la beauté même.— Il n'y a que les musulmans pour savoir ces choses-là et vous faire de pareilles observations.
Si bien que Sha Bahan, lorsque sa jeune pupille fut arrivée au point de perfection où 11 l'attendait, lui dit, un soir, sur la terrasse où elle prenait l'air avec son lion : « Belle Arouya, mon enfant chérie, étoile d'amour, saphir de l'aurore, fontaine de jeunesse éternelle, aigrette d'empereur, céleste merveille dé rOrient,etc., la loi me permet d'avoir quatre femmes légitimes et autant d'autres fenames que j'en puis nourrir ; eh bien I relevez d'un regard votre esclave qui meurt à vos pieds, et vous serez ma seule épouse et tout mon sérail, et j'en jure par le tombeau de Mahomet, tous mes trésors seront les vôtres si vous daignez souffrir que ma soif brûlante se désaltère quelquefois aux fruits savoureux du jardin de vos délices.»
Arouya n'avait jamais entendu une seule parole de la langue d'amour. La nuit tombait, et les soixantequatre ans.de son amant s'effaçaient sous un réseau de brume; puis la soumission, la reconnaissance et surtout l'ignorance des choses... Bref, elle répondit à Sha Bahan : «Qu'il en soit, seigneur, ainsi que vous le désirez. » Puis elle se retira dans sa chambre et dormit comme à l'ordinaire et sans rêver à personne ni à rien.
Huit jours écoulés tout était prêt pour la noce. Sha Bahan vint jeter sur les genoux de sa fiancée quatre IV. * 12
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bourses sonnantes de sequîns d*or, et, pour la première fois, il se jeta lui-même à son col. Fardent vieillard I Arouya recula deux pas en poussant deux cris, et Moussoul, croyant apparemment qu'on faisait du mal à sa maîtresse ou jaloux peut-être des caresses du marchand (qui peut connaître la pensée d'un lion !), sauta de l'autre bout de la chambre sur l'échiné de Sha Bahan, qui ne fut sauvé que par la protection d'Arouya ; mais le soir même, il signifia que Moussoul et lui ne pouvaient plus vivre sous le même toit, et il ordonna d'empoisonner le lion. Arouya, désespérée, corrompit l'esclave chargé du soin fatal et obtint qu'il ne donnerait à son pauvre lion chéri qu'un puissant narcotique et qu'il irait perdre cette bonne bête féroce la nuit suivante, au milieu d'un petit bois, à quelques lieues de Médine. Moussoul vivrait loin d'elle, mais il vivrait du moins.
Le lendemain, le mariage se fit. Il y avait parmi les témoins de Sha Bahan un jeune homme de ses parents, appelé Ahmed, qui arrivait de très-loin ; il aperçut le visage d'Arouya par un coin de son voile que la brise soulevait. Arouya regardait tout à son aise, à travers ce voile qui la cachait sans l'aveugler, et Sha Bahan lui parut tout à coup hideux et odieux. Quant au jeune Ahmed, sa tête partit à l'instant et il se promit de jouer sa vie pour une minute de félicité. Arouya devait suivre, le jour même, son mari à une campagne assez éloignée de Médine, où se trouvait une vieille sœur de Sha Bahan ; Ahmed trouva moyen de remettre à la nouvelle mariée un sélam dont les fleurs parlaient d'amour sans fin et demandaient une espérance. Arouya en détacha une fleur qui voulait dire : Oui, et une autre qui disait : Je suis triste j et les rendit à l'heureux Ahmed. Quelquefois, à peine marié, ont est déjà trompé en Arabie.
Dès que Sah Bahan eut conduit sa femme chez sa vieille sœur, où il comptait passer la lune de miel, il reçut une dépêche qui l'obligeait à retourner bien vite à Médine. Il s'agissait d'une perte ou d'un profit de mille sequins, et si le marchand était amoureux, l'amoureux était marchand ; il quitta donc Arouya non
sans lui faire mille caresses et mille recommandations, et en lui disant que, lorsqu'elle serait bien reposée, dans cinq ou six jours, il l'enverrait chercher par son fidèle eunuque Lolo, s'il ne pouvait revenir lui-même. Le cinquième jour Arouya jouait de la mandoline pour amuser sa tante et pour penser plus amoureusement à son cousin, lorsqu'on vint la prévenir que l'eunuque Lolo l'attendait avec le meilleur cheval de son mari, qui ferait le trajet jusqu'à Médine dans quatre heures de nuit, car il fallait lui épargner les chaleurs du jour. Le soleil était déjà couché, et la vieille, avant d'en faire autant, voulut voir partir sa nièce. L'esclave de Sha Bahan mit pied à terre, salua trois fois, en levant ses mains par-dessus sa tête, et porta légèrement Arouya sur le beau coursier ; il la fit asseoir à la chute du col de l'animal et monta derrière, conduisant ainsi avec la jeune femme dans ses bras. En un clin d'oeil cheval et cavalier disparurent. Bien vite aussi Arouya s'aperçut qu'elle avait affaire à un faux Lolo : « Quoi! c'est vous, Ahmed? — Eh ! oui, ne m'attendais-tu pas ?... — Et où allons-nous ainsi? — Partout excepté chez ton mari I — Un orage approchait, l'air était comme du soufre embrasé, et, au moment de pénétrer dans un petit bois, le cheval se cabra devant un éclair effrayant ; mais le cavalier se tenait ferme sur les arçons : il serra plus vivement contre lui-même la frayeur amoureuse de sa bien-aimée, qui jeta un grand cri. Un sourd rugissement y répondit dans l'épaisseur du bois, et presque aussitôt Ahmed sentit deux griffes énormes dans ses flancs et une gueule puissante qui lui rongeait l'épaule. La douleur et l'extase luttèrent quelques instants en lui, puis il tomba mort sur le sable... Il avait bien dit qu'il jouerait sa vie pour une minute de félicité ! Arouya était évanouie. Moussoul (car c'était lui), fier de l'avoir sauvée des mains d'un méchant, la prit délicatement entre ses dents et la rapporta en triomphe à sa maison de Médine. Sha Bahan n'y comprenait rien, mais il pleurait d'anxiété et de joie. Arouya, en revenant à elle, ne lui donna aucun éclaircissement vrai; mais elle pleurait de rage et de désespoir, et il lui a été impos-
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sîble jusqu'à présent de faire concevoir au lion qu'il avait fait une abominable maladresse. Le zèle est quelquefois une chose bien perfide.
Il vaut encore mieux laisser les lions chez eux avec toute leur férocité, que de les élever chez soi et de leur donner de l'éducation : un moment arrive toujours où la bête reparaît.
Ma mère, adieu, je meurs et tu n'as plus de fils 1
ÂMDRÉ Chénibr.
Une mère! une mère! rien q\ie pour voir sourire son enfant, elle étalerait devant vous le remords inconnu qui lui ronge le cœur comme une lèpre cachée.
Anontmb.
Certes, il n'y avait point, dans tout le royaume de Portugal et des Algarves, un seigneur plus renommé, plus magnifique, plus triomphant que le duc Nunès de Soldegno ; certes, il n'y avait point à la cour de Jean V une dame plus honorée, plus gracieusement imposante et plus belle encore que la duchesse de Soldegno. Ils avaient à Lisbonne un palais d'hiver et un palais d'été qui se regardaient par leurs cent fenêtres sur les deux rives du Tage ; ils avaient à Coïmbre un autre palais dont ils abandonnaient noblement la jouissance à des parents moins riches, et où leurs intendants recevaient avec somptuosité les étrangers voyageurs ; ils avaient d'immenses et opulents domaines dans la province de Beira, et tous les ans trois vaisseaux, partis de leurs
possessions d'Amérique, remontaient le Tage à pleines voiles, comme une escadre victorieuse, et répandaient à leurs pieds plus de pistoles .et de cruzades que n*en dévorent les colliers de la reine et le trousseau d'une infante. Alors le duc et la duchesse de Soldegno, suivis de leur nombreuse livrée, se rendaient à pied dans tous les couvents et hôpitaux de Lisbonne pour y verser la dîme de cette riche moisson, dont ils distribuaient encore des grains aux pauvres de la rue, sur leur passage béni. Puis ils faisaient deux parts du reste : l'une était remise à leur trésorier pour accroître la dot de leur fils unique; avec Tautre ils donnaient une fête splendide dans leurs deux palais, le matin, dans celui d'été, sous les vertes charmilles et sur les grandes pelouses ; le soir, dans les vastes galeries et les riches salons de celui d'hiver, où les convives revenaient dans cinquante embarcations de pourpre et d'or, et toutes chargées de fleurs, de sorbets, d'oranges, de girandoles et de musiciens. Le roi y venait avec toute sa famille, car il y avait du sang royal dans les veines des Soldegno, dont les aïeux s'étaient plus d'une fois unis par le mariage à des princesses de la maison de Bragance, et même tout faisait présumer qu'une pareille gloire se renouvellerait bientôt en faveur de don Fernando de Soldegno, le seul héritier de ce grand nom et de cette grande fortune.
Don Fernando, à dix-neuf ans, était un cavalier accompli. Il fallait voir le jeune colonel sur la place d'armes, à la tête de son régiment des gardes, saluant avec grâce les dames qui se pressaient sur les balcons et baissant noblement sa forte épée devant le roi et devant son père; on eût dit le Cid. Il fallait le voir, le beau Portugais, dans se& salles d'étude, vouant avec délices à l'enthousiasme solitaire de la poésie ou de la peinture, ces longues heures de loisir que les jeunes seigneurs de son âge perdent ensemble dans les entretiens frivoles et les misérables voluptéjs. On eût dit le Tasse ou Raphaël.
Donc rien ne manquait à la gloire et à la félicité du duc et de la duchesse de Soldegno. Cherchez ce que
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Dieu lui-même y pourrait ajouter, et vous ne le trouverez pas. Mariés tous deux fort jeunes et au même âge, voilà plus de quinze ans qu'ils étaient venus de Coïmbre à Lisbonne, et jamais, dans cette ville d'aventures galantes, un seul mot équivoque, le moindre soupçon n'avait osé s'élever sur la conduite et la fidélité de la femme et du mari. Ils ne sortaient que trèsrarement l'un sans l'autre, et ce n'était entre eux que de nobles et touchants égards et respectueuse tendresse. Les gens mêmes de leur maison allaient répétant partout qu'ils n'avaient pas surpris une seule dissonance dans cette pure harmonie, un seul nuage dans ce firmament conjugal... et quand les domestiques ne médisent point de leurs maîtres, c'est que le mensonge même est impossible.
Le duc et la duchesse étaient ainsi arrivés à leur trente-huitième année avec une sainte renommée de vertu, et par conséquent de bonheur, dont tous les mauvais ménages se moquaient beaucoup pour tâcher de se consoler un peu. Ils portaient en outre sur leur figure et dans toute leur personne la récompense irrécusable de leur belle vie. Le duc, comme un cèdre majestueux,, dominait de toute la tête dette forêt naine des grands de la cour de Lisbonne ; et la duchesse avait conservé une miraculeuse fraîcheur sous le soleil portugais qui dévore la fleur de la jeunesse avant son vingtcinquième printemps. On s'étonnait seulement que leur bonheur n'eût point un air de gaieté, et que le ciel n'eût envoyé qu'un enfant à un couple si parfait et si fortuné. Mais le rire n'est souvent qu'une grimace de la joie, et sans doute que Dieu n'avait pas voulu donner de frères à Fernando dans la crainte qu'ils ne fassent moins aimés que lui.
Au mois de septembre 17..., les trois vaisseaux d'Amérique venaient de jeter leur charge opulente sur les marches de porphyre du palais d'été ; les maîtres, accompagnés de leurs serviteurs, venaient de répandre sur toutes les misères la magnificence de leurs aumônes. Mais la fête annuelle, la fête consacrée, la fête royale, pourquoi donc n'était-elle point encore annoncée cette
fête pour laquelle Tinfant et ses courtisans avaient retardé une chasse dans les montagnes ? Il n'était bruit dans Lisbonne que de cette fête qui n'arrivait pas; on commençait même à murmurer, et les conjectures téméraires ne tarissaient point. C'était un manque de probité, une banqueroute au plaisir, une insulte à la ville, et cent choses encore. Tellement que le roi, à sa dernière réception, avait dit avec un sourire impérieux : « Eh bien ! duc, notre fête sera donc d'une étonnante splendeur cette année, qu'il lui faille de si longs apprêts? » A quoi le duc n'avait répondu qu'en s'inclinant profondément pour baiser la inain de Sa Majesté, qui se la sentit bientôt mouillée. « Qu'est-ce à dire, duc de Soldegno? Vous pleurez! Vous aurions-nous blessé ou affligé tout à l'heure? Par Saint-Jean, notre patron, c'est contre nos intentions royales! Messieurs, nous vous prenons à témoin que- nous n'avons entendu faire aucune peine au duc, le plus haut placé dans notre royaume et dans notre estime. — Ah! Sire, tâcha de répondre le duc, comment aurais-je supposé... et il pleura plus abondamment... Celles-ci, Majesté, sont des larmes de reconnaissance et presque de joie... les autres... Que Dieu conserve le roi : que Dieu vous conserve l'infant, Sire ! »
Et il s'éloigna sans se retourner, laissant voir à tous son visage couvert de pleurs ; et quand il fut sorti, le roi congédia l'assemblée.
Cette scène eut un grand retentissement à la cour et dans la ville; chacun l'interprétait diversement. Quel chagrin secret et si violent, quelle calamité imprévue était donc tombée dans la famille du duc ? Beaucoup en concevaient une mauvaise joie, et plusieurs une tendre sollicitude, tous une grande curiosité. Mais rien ne transpirait au dehors des murs du palais de Soldegno. Nous allons y pénétrer.
Ce noir chagrin, ce malheur affreux, c'était une jeune fille blonde et charmante, Benedetta, l'orpheline Benedetta, que le duc avait adoptée comme pupille, dans les premières années de son mariage, quand elle perdit sa mère, et qu'il avait fait élever au couvent des Ursullnes
de Coïmbre, où il allait tous les printemps la visiter avec la duchesse. Elle était comme leur seconde enfant, et l'âge étant venu, voilà deux mois qu'ils l'avaient retirée de son couvent pour la marier à quelque cavalier peu riche de Lisbonne, car elle n'avait point de nom ni de fortune. Cependant les partis se présentaient en foule, et même des partis assez brillants, peut-être à cause qu'elle était belle et douce, bien certainement à cause du patronage de la puissante famille de Soldegno et du cadeau de noces qui serait digne, sans doute, de la magnificence du duc et de l'affection qu*il portait à Benedetta.
Avec ses membres délicats, sa taille frêle et à peine formée, la timidité de son regard bleu, l'embarras de son maintien, croiriez - vous qu'elle touche à sa vingtième année, Benedetta, et qu'elle est Portugaise, quand les filles du Portugal, à seize ans, rayonnent comme le soleil du midi, bondissent Comme des lionnes deZaral... Cette complexion, retardée et tout à fait exceptionnelle, avait nécessité la prolongation de son séjour au couvent bien au delà du temps ordinaire. Tout le monde lui donnait quinze ans, surtout auprès de don Fernando, qui avait pourtant trois mois de moins qu'elle. Plût à Dieu qu'on ne l'eût jamais amenée auprès de don Fernando, la blonde jeune fille. Imprudence ! imprudence I Parents aveugles 1 comment ne voyez-vous pas que tout est charme et danger à dixneuf ans! Comment ne savez-vous pas que le même toit, la môme table, la même clef, sont des pièges, des talismans, des philtres irrésistibles ; que deux jeunes cœurs qui battent à côté l'un de l'autre battront bientôt l'un pour l'autre ! Ignorez-vous que l'amour, ce grand niveleur, se joue de toutes les inégalités, rit de tous les préjugés, et ne connaît d'autres convenances que ses sympathies à lui! Comment ne songez-vous point à tout cela, vous, duc de Soldegno, sous votre ciel d'Espagne ou de Portugal, ces deux royaumes que les haines politiques ont séparés, mais que l'amour enflamme comme un seul être; ces beaux pays des chevaleresques aventures, où le luth des poètes et la guitare des dames
chantent et pleurent encore les gentilles et terribles histoires de Florinde et d'Inès! Pères imprudents, vous nMgnorez rien de toutes ces choses ; mais lorsque le volcan d'amour ne lance plus dans vos cœurs qu'un peu de cendres et de fumée, quand la saison virile est venue pour vous, traînant à sa suite les désirs ambitieux, les rêves de puissance et de .fortune, les idées d'ordre et d'arrangements de famille, alors, oh l alors, insensés que vous êtes, vous oubliez que votre fils a vingt ans ; vous le prenez par la main pour l'attirer dans votre voie, et vous ne sentez pas les ardentes pulsations de son artère ; vous lui montrez le prisme des grandeurs, et vous ne voyez pas que ses regards sont ailleurs, cherchant quelque mystère dans la pâleur de la lune, ou suivant les étoiles qui s'enfuient avec les eaux du fleuve, ou s'arrêtant humides et brûlants sur un visage et des yeux qui éteignent tout à coup la lune et les étoiles du ciel. En vérité, vous ne comprenez plus parce que vous ne sentez plus. Vous laissez la gaze devant le feu, vous laissez la colombe avec le ramier, vous laissez Fernando à côté de Benedetta,etpuis..., et puis après ce sont des étonnements, des colères, d'inconcevables désespoirs !...
Quels furent les commencements de cet amour? on ne les raconte point. Eh! mon Dieu, les pauvres enfants! ils se seront regardés longtemps, l'un après l'autre, puis ensemble ; puis ils se seront parlé d'autre chose en ne pensant qu'à cela. C'est toujours la même histoire, mais qui voudrait y rien changer? Le même soleil se lève tous les jours aussi, en est-il moins beau? Tout ce que l'on raconte, c'est qu'ils assistaient un mardi avec le duc et la duchesse à un grand mariage dans la cathédrale de Lisbonne. Le roi des parfums, l'encens, volait dans l'église en nuages odorants, il retombait mollement, et péniétrait leurs cœurs d'une sainte volupté. L'orgue, le pape des instruments, répandait majestueusement sa voix suave et solennelle, et les deux jeunes gens accordaient sur les notes célestes des paroles inarticulées. Leurs chaises se touchaient derrière un grand pilier, et au moment du sacrifice et de la con-
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sécration nuptiale, ils s'agenouillèrent et sMncllnèrent très -bas. Mais leurs regards obliques se croisaient en dessous, et leurs haleines se confondaient, et toute rassemblée avait disparu, et il leur semblait que le prêtre était là pour eux seuls, et leurs mains se cherchèrent sous la mantille pour échanger deux anneaux, et leurs deux bouches jurèrent deux oui comme à Tautel; et, quand ils se relevèrent Fernando s'appuya fièrement sur la garde de son épée, et Benedetta était grave et forte comme Fernando.
Ce fut le jour même, en entrant au palais, que le duc prit à part Benedetta, et lui dit avec un accent indéfinissable de bonté et de satisfaction :
« Le vent est au mariage, mon enfant. Voici trois excellents partis qui se présentent pour vous, et que j'ai choisis parmi beaucoup d'autres. Lisez ces noms, et choisissez vous-même.
— Aucun, Excellence, répondit la jeune fille, sans regarder.
— Mais vous les connaissez tous...
— Mais je n'en aime aucun.
— En aimeriez-vous quelque autre, Benedetta ? Parlez, parlez, nous ne voulons que votre bonheur. »
A ces mots, tout le courage de Benedetta se brisa. , Cette assurance si fière s'humilia et tomba comme une voile dégonflée ; ses genoux plièrent, toutes les impossibilités de son amour lui étaient apparues ; son amour lui-même n'était plus qu'un crime, un fléau, une monstrueuse ingratitude envers son bienfaiteur, et tout ce que ses lèvres purent prononcer parmi les sanglots qui la suffoquaient, ce furent ces mots sans cesse entrecoupés : aMon Dieu I... pourquoi m'avoir nommée Benedetta? Pourquoi donner aux enfants des noms qui signifient des qualités ou qui promettent quelque bonheur ? La destinée se plaît cruellement à les faire mentir. Pourquoi ma mère m'a-t-elle appelée Benedetta puisqu'elle devait mourir sitôt... puisque la malédiction devait être sur moi? »
Et elle se jeta sur le grand canapé, la tête cachée dans ses mains convulsives.
Le duc s'assit près d'elle, et lui dit avec une sorte d'hésitation, et comme redoutant d'avoir rencontré l'aflfreuse vérité :
« Benedetta, auriez-vous fait dans votre cœur un choix indigne de vous?...
— Ah! gardez-vous...» cria-t-elle en se relevant avec force.
Puis elle retomba sous le poids de l'aveu qui ne pouvait sortir de sa bouche.
Don Fernando en ce moment vint à passer sous les fenêtres du jardin; et, comme il entendit pleurer Benedetta, il prêta l'oreille avec angoisse. Quelques mots lui expliquèrent tout. Alors, n'écoutant que son amour, il courut au cabinet du duc, et se jetant à ses pieds :
ce Monseigneur et père, dit-il les mains jointes, mais sans trembler, c'est moi qu'elle aime et je l'adore. Ne voudrez-vous pas de Benedetta pour votre...
— N'ajoutez pas un seul mot, reprit le duc en lui fermant la bouche avec sa main.
— Pour votre fille ? continua Fernando en baisant les genoux de son père.
— Ah malheureux 1 que dites-vous làl Savez-vous ce que vous dites là?»
Et les cheveux du duc s'agitaient sur son front comme une forêt de lances, et une sueur glacée ruisselait sur son visage et tous «es membres tremblaient, comme s'il avait eu quelque vision de l'enfer. C'était un état sans exemple dans la vie de ce noble seigneur, un effet hors de proportion avec la cause.
Les deux jeunes gens demeurèrent pétrifiés. Ils avaient compris le dépit, la douleur et la colère du duc ; mais cet effroi soudain, cette terreur qui ressemble à une maladie, ils en étaient eux-mêmes anéantis.
Cependant le duc ayant appelé son majordome : « Qu'on attelle sur-le-champ quatre mules à ma dor-
meuse de voyage, dit-il, et que Béatrix se tienne prête pour reconduire à Goïmbredona Benedetta. La duchesse surveille quelques travaux au palais d'hiver; j'entends que le départ ait lieu dans la matinée, avant qu'elle soit rentrée.
« Benedetta, vous retournez au couvent et vous y resterez jusqu'à votre mariage avec un des cavaliers qui se sont proposés.
— Adieu donc pour toujours, monseigneur. Et elle sortit en regardant le ciel et Fernando.
— Quant à vous, mon fils, ajouta le duc, vous oublierez cette folie d'enfant, un amour impossible, ou bien vous choisirez du Brésil ou des Grandes-Indes, pour un voyage de trois ans.
— Le vaisseau est-il prêt, mon père? » Et il courut se renfermer dans son appartement.
Le duc resta seul pendant une heure. Mais il avait donc d'horribles pensées, car on l'entendait presque sans relâche frapper de la tête contre les lambris de marbre et broyer sous ses pieds les mosaïques des dalles sonores.
Enfin, une lourde voiture traînée par quatre mules sortit du palais; et quelques minutes après, le léger carrosse de la duchesse y entra. « Votre fête, dit-elle, sera la plus niagnifique...» Et regardant la figure décomposée et les yeux effrayants de son mari, elle frémit étrangement et fut prête à tomber à ses genoux pour lui demander pardon. Pardon de quoi?... t Ah! duchesse, duchesse! il n'y a plus de fête. Apprenez et partagez ma calamité... qui devrait n'accabler que moi, si le ciel était toujours juste.
Et il lui raconta toute la chose, et la duchesse respira comme si elle eût craint quelque autre révélation, et elle s'étonna et s'affligea surtout de l'exaspération sans mesure qui se manifestait dans les traits et dans les discours du duc; mais elle se garda de lui en faire rien sentir, tant elle s'appliquait à lui épargner jusqu'à la moindre contradiction.
Ces tristes scènes s'étaient passées douze jours avant la réception à la cour dont nous avons parlé. Pendant
les douze jours qui suivirent, ce ne furent qu'instances impératives de la part du duc, et respectueuse mais inébranlable résolution de la part de Fernando. Enfin, la veille de cette réception, le père avait dit : « Vous l'entendez, je ne veux pas que vous épousiez Benedetta, même après ma mort, et je veux que vous épousiez... » et le fils l'avait interrompu en disant : «Mon père, tout ce que vous ne voulez pas, bien ; mais ce que vous voulez, non ; là s'arrête le pouvoir et l'obéissance. »
Le duc avait la mémoire assiégée et le cœur gros de cette réponse qu|indil parut devant le roi, comme on l'a vu plus haut.
A son retour l'entretien suivant eut lieu entre la femme et le mari :
« Monsieur le duc, j'ai parlé à mon fils : son bonheur, sa destinée dépendent de dona Benedetta. Rejetterez-vous la seule prière que vos bontés si prévenantes m'aient jamais mis dans le cas de vous faire? Accordons-lui la main de votre pupille.
— Madame, demandez-moi tout, mais pas cela, je vous en conjure.
— Eh! pourquoi?
— Pourquoi?.,, une fille sans fortune.
— Mais Fernando en aura tant...
— Une fille dont le père n'est pas connu. Une orpheline sans nom.
— Elle aurait celui de votre fils.
— Et qui est du même âge que lui.
— N'étais-je pas moi-même un peu plus âgée que vous, et vous êtes-vous repenti de votre mariage? ajouta la duchesse en tremblant et en rougissant.
— Eh! madame, plût au ciel que je n'aie jamais d'autre repentir! Mais Fernando qui pourra faire un si glorieux mariage !
— Et si le bonheur y manque, et s'il est ailleurs!
— A dix-neuf ans, madame, on croit aimer pour la vie. Mais la vie est longue.
— Peut-être, monsieur le duc.
— Assez, madame ; vous voyez bien que vous me faites du chagrin, puisque je vous refuse. »