JEAN
Le duc, ayant posé la lettre sur son cœur, fit apporter des sorbets et du chocolat frappé de glace, puis il dit avec une émotion ineffable : «Monsieur le marquis, veuillez exposer à Sa Majesté que je n'ai point d'expressions pour peindre les sentiments dont je suis pénétré jusqu'au fond de mon âme mais que j'irai me jeter à ses pieds, avec mon fils, demain. »
Car, dans son orgueilleuse joie, le duc ne doutait point de l'assentiment de Fernando. Quel amour pouvait tenir contre cette gloire I [Il en oubliait ses pro-
près chagrins ; son fils oublierait de même Benedetta. Un grand désir devient si vite un grand espoir I...
Quand les messagers du roi furent partis, le duc monta donc triomphant dans Tappartement de son fils, qui était un peu malade depuis deux jours. La duchesse, en le Voyant entrer avec du bonheur sur le front, rayonna elle-même de félicité. C'est elle qui lut tout haut la lettre; après quoi, Fernando se soulevant à moitié sur son lit : « Mon père, dit-il d'une voix assurée, mais les larmes dans les yeux, je n'épouserai pas Benedetta, c'est tout ce que j'ai promis, c'est tout ce que je tiendrai; pardonnez-moi, mon père, le mal que je vous fais ; je souffre tant l »
Et, en effet, une fièvre sans nom s'éleva dès ce moment dans les veines du jeune homme. La mère, la pauvre mère, passa toutes les heures de la nuit à genoux, en prières, au pied du lit de son fils. Les médecins avaient dit : Quel chagrin a donc le seigneur Fernando, pour qu'il soit ainsi terrassé, abîmé comme un vieillard qui ne peut plus vivre? Quel remède, si ce n'est un miracle, peut le sauver? — Et la duchesse!... On l'entendait répéter : mon Dieu l est-ce que vous me priverez de mon filsl Ohl par pitié, par grâce, un autre châtiment pour mes péchés! pas celui-là! Tuez-moi, je l'ai mérité; mais ne me tuez pas dans mon enfant... C'est impossible que j'aie commis moi-même un crime qui valût cette peine!
Les personnes qui veillaient avec la duchesse se regardaient entre elles en secouant la tête, comme pour se dire : Le désespoir la rend folle.
Et les plus vieux serviteurs ajoutaient à voix basse : Mais comment Dieu envoie-t-il un pareil fléau dans une maison si sainte, dans le modèle des ménages?
A sept heures du matin, le médecin répéta en se retirant :
a Madame la duchesse, assurez- vous bien de la cause du chagrin de votre fils, car c'est la cause de sa maladie ; l'une ne peut se guérir sans l'autre. »
La duchesse voulut demeurer seule un instant avec don Fernando, qui disait et redisait sans cesse :
220 OEUVRES D^ÉMILE DESGHAMPS.
« Ma mère, pardon si je meurs. Ah I Tamour est un mal incurable! et je désobéis encore à mon père... Je meurs d'un regret et d'un remords ! »
Quelques minutes après, la duchesse était dans l'appartement du duc qui ne s'était pas couché, ej; qui, à toutes les heures de la nuit, avait envoyé chercher des nouvelles de son fils, qu'il n'osait pas voir.
« Ah ! cher duc, s'écria-t-elle, en tendant les bras comme pour implorer secours, il ne s'agit plus du bonheur de notre enfant, il s'agit de sa vie. Au nom de la Vierge Marie et de tous les saints du paradis, au nom de votre mère qui est au ciel, rendez la vie à Fernando, rendez-lui Benedetta. Je l'aime Benedetta; si vous saviez comme je l'aime, cette enfant l Ne voulez-vous pas aussi qu'elle soit la vôtre? » Le duc frissonna, t C'est qu'on dirait une jeune reine par le charme de son regard et de sa parole! i Le duc semblait renaître un peu à ces derniers mots. « N'est-ce pas qu'il vaut bien mieux le laisser vivre heureux et longtemps avec Benedetta, que de le voir mourir en le forçant d'épouser la princesse!...
— Madame, répondit le duc sans lever les yeux ni la voix, tout ce que j'ai dû faire, je l'ai fait. J'ai écrit au roi que mon fils était trop malade pour que j'allasse aujourd'hui remercier Sa Majesté de la gloire dont il daigne combler notre maison. Voici cette lettre. Le reste est dans les mains de Dieu.
— Ainsi, vous refusez la vie à votre fils mourant ?
— J'ai déjà résisté à vos prières.
— Mais vous ne savez donc pas qu'il meurt ! Vous ne le croyez pas! Non, vous ne croyez pas qu'on meurt d'amour, vous autres hommes, qui ne vivez que d'orgueil et d'ambition I Ce sont les pauvres mères qui savent cela, et on ne les croît pas. Ah 1 une seule mère aime plus que tous les pères!... Mais cette lettre! donnez-lamoi ! Bien. »
Et la duchesse sortit, et le duc laissa retomber sa tête sur sa poitrine haletante, en murmurant : mon Dieu! que vos châtiments sont justes! mais que votre justice est cruelle!
Au bout de cinq minutes, un carrosse sortît du palais. Trois quarts d'heure étaient à peine écoulés que ce carrosse rentra. La duchesse vola au lit de son fils.
« Mon fils, mon cher enfant l vivez l vivez pour Benedetta, pour votre femme! car elle sera votre femme. J'avais hâte de vous le dire ; je cours chez votre père, et nous reviendrons ensemble vous raconter cette merveilleuse histoire. Mais vivez l »
Fernando leva la tête, ses yeux s'éclaircirent, et le médecin qui lui tenait la main sentit que la fièvre se retirait de moment en moment.
« 11 est sauvé! cria-t-il.
— Sauvé 1 crièrent tous les serviteurs.
— Il est sauvé, répéta trois fois la <luchesse en entrant dans le cabinet du duc. Et en voici la raison, » ajouta-t-elle en jetant une grande lettre sur les genoux de son mari. Le duc reconnut encore le sceau royal et lut :
« Cher duc, vous nous écrivez que votre fils est malade ; mais la duchesse nous apprend la cause de sa maladie. Il ne faut pas qu'il meure. Don Fernando est le Cid du Portugal; il aime une autre Chimène, l'infante ne s'opposera point à leur bonheur. L'infante, d'ailleurs, ignorait tout. Dona Benedetta n'a point de nom? dona Benedetta n'a point de fortune ? Qu'est-ce à dire ? Il nous a plu de la faire marquise de Mondéjar, et de la doter de tous les biens et revenus attachés à ce titre. Si quelque chose manquait encore pour que vous la nommiez votre fille, nous ajouterions que le roi le veut.
« Nous nous invitons au mariage de dona Benedetta, marquise de Mondéjar, dame d'atours de la reine, avec don Fernando de Nunès Soldegno, colonel général de la cavalerie portugaise.
« Que Dieu, etc. »
« Eh bien! reprit la duchesse, sans laisser achever la lettre, Jean V n'est-il pas le plus grand et le meilleur des rois, comme vous, mon cher Nunès, le meilleur des pères! car vous aviez raison: oui, vos refus étaient
222 OEUVRES D*ÉMILE DESGHAMPS.
justes et raisonnables ; et moi qui vous blâmais, qui vous accusais, moi! moi!... Oui, c'était folie que de vouloir, cette pauvre orpheline Benedetta, la donner pour femme à l'unique héritier des Soldegno. J'étais insensée de douleur ! Pardon ! Mais à présent ! Oh ! à présent, c'est la marquise de Mondéjar, la dame d'atours de la reine, et le roi le veut!... Mais embrassez-moi donc, monsieur le duc, mon fils vivrai Je le savais bien, moi, que vous seriez bon comme toujours, et que nous ne le ferions pas mourir î Venez, venez lui apprendre vous-même... »
Et le duc, sans répondre, sonna un valet de chambre et dit : c Qu'on supplie le révérend père prieur des Franciscains de se rendre en toute hâte au palais, je l'attends. » Puis, il fit un signe grave et triste à la duchesse qui sortit, étonnée plus que tourmentée, et emportant presque toute sa joie encore au pied du lit de son fils.
Quand le prieur des Franciscains fut arrivé, le duc s'enferma dans son cabinet avec lui, et tombant à genoux :
« Bénissez-moi, mon père, parce que j'ai péché. »
Et le vieux moine, voyant qu'il s'agissait d'une confession, interrompit brusquement l'humble révérence qu'il avait commencé dé faire au duc de Soldegno, et remplaça par une austère expression de physionomie le sourire presque caressant qu'il avait préparé. Il s'assit dans un large fauteuil, comme un juge suprême, et il écouta :
a Mon père, dit le pénitent, j'ai depuis bien des années la conscience chargée d'un péché qu'il faut que je confesse enfin, car, peut-être il tuera mon fils... Il se peut donc que je meure bientôt.
<c Quelques années après mon mariage, il plut au roi
L'INTÉRIEUR DU PALAIS SOLDEGNa 223
de m'envoyer à la cour de Vienne. La duchesse, qui était souffrante alors, ne me suivit pas. Mon absence se prolongea trop. Une passion violente s^était allumée dans mes sens pour une jeune Allemande. Toubliai les commandements de Dieu et de sa sainte Église..., et do cet amour criminel naquit une fille... qui coûta le jour à sa mère, dans le temps même que j'apprenais que la duchesse venait de me rendre p^re d'un fils... La pauvre orpheline fut amenée secrètement en Portugal. On cacha sa naissance et je trouvai moyen, à ses propres yeux, comme aux yeux du monde et de la duchesse, de passer pour son tuteur. Une histoire entière fut inventée pour cela. Dieu m'^est témoin, et toute la ville de Lisbonne, que, depuis ce malheur, j'ai tâché d'expier par une vie exemplaire et charitable, par une tendre et continuelle fidélité de cœur et de pensée, l'énormité de mon crime envers le ciel et l'incomparable épouse qu'il m'a donnée. Tellement, mon père, que je ne trouve dans ma mémoire la trace d'aucun autre péché, si ce n'est que voilà vingt ans qu*il pèse sur mon âme, sans que je me sois approché du sacrement de la confession et de la très-sainte Eucharistie, comme un. catholique romain doit le faire, à tout le moins une fois l'an. Croyez- vous que Dieu me pardonnera, si vous daignez l'intercéder pour moi? »
Laissons le prêtre accomplir son sacré ministère.
La confession achevée, ils se levèrent l'un et l'autre. Le pénitent redevint le premier duc de Portugal, et le vieux moine reprit l'attitude modeste que tous les frères de son ordre conservent auprès des grands du royaume. Après avoir fait tous les deux quelques pas dans la longueur du cabinet, le duc rompit le silence : « Vous voyez si je suis un mauvais père en refusant à don Fernando la main de Benedetta... et si je sacrifie le bonheur et peut-être la vie de mon fils à je ne sais quelles misères d'orgueil et d'ambition I On le croit pourtant, et j'acceptais tout cela comme la punition d'en haut. Pouvais-je dire à la duchesse : Voilà pourquoi je suis inexorable ! Pouvais-je la renverser misérablement de son trône de gloire et de béatitude, elle
224 ŒUVRES D'EMILE DESGHAMPS.
qui s^est fait une couronne de ma constance et de ma vertu, qui s^en est fait comme une auréole autour de sa sainte et chaste vie I Hélas ! mon fils n'en mourrait pas moins, et j'aurais dit à sa mère : Regardez, ce n'était que fantômes et simulacre autour de vous, votre bonheur même n'aété qu'un mensonge de vingt années... ma réputation de fidélité une longue hypocrisie. Non ! en me montrant un instant avare, ambitieux, que saisje ? mauvais père.... tout ce que je ne fus pas, elle n'a pu du moins me croire ce que je suis, traître à mes serments, infâme suborneur, usurpateur de bonne renommée, mauvais mari enfin. J'ai respecté son beau passé ; si elle me déteste et me maudit ce n'est, que d'à-présent ; elle peut toujours m'aimer dans ses souvenirs, c'est un asile où sa félicité demeure intacte auprès de ma vertu... Que dis-je! malheureux! il faut le profaner maintenant, cet asile sacré. Tant que j'ai pu couvrir mes refus d'un masque d'orgueil ou d'ambition, je l'ai fait. Mais la lettre, mais les bontés du roi, m'enlèvent tout autre prétexte que la chose même. De sa main cruellement bienfaisante, il renverse tout ce laborieux échafaudage. Mon vieux crime est à découvert. Il faut que je dise enfin : Voilà pourquoi j'étais implacable ! voilà pourquoi je donnais la mort à mon fils plutôt que de lui donner Benedetta!... Tenez, emportez ces papiers, montrez-les à la duchesse, vous, si vous l'osez, et dites-lui (car vous pouvez tout lui dire, ceci n'est plus le secret de la confession, c'est une confidence à un vieux et véritable ami), dites-lui que je meurs, et que si je suis parricide, c'est qu'il y allait de l'inceste... et faites qu'elle me pardonne comme Dieu m'a pardonné dans l'absolution de son prêtre... Non, attendez, vieillard. Je vais donc tuer mon fils I je vous charge de prononcer la sentence mortelle I Ah I quel crime égale ce crime l l'inceste lui-même... Mon Dieul mon Dieu! étendez votre main sur ma tête où bouillonnent des pensées et des projets de l'enfer!... Ah! malheur sur Benedetta! Pourquoi est-elle née? pourquoi a-t-elle vécu? Ces enfants-là, on devrait les étouffer dans leur maillot ou les jeter et les oublier dans quel-
que hôpital, avec les monstres et les lépreux. Que fontils dans le monde, sinon qu'y apporter la contagion de leur sort maudit? Les fous ne sont pas coupable? non plus. On les enferme et on les enchaîne pourtant. La société passe avant l'humanité. Oui, c'est un crime de lèse-société que d'y faire entrer par supercherie des êtres de qui le souffle est un poison. Malheur sur Benedetta, dont la vie impure abîme de si belles destinées ! J'ai été trop bon, c'est une faiblesse punissable. J'aurais dû la laisser dans un couvent expier jusqu'à sa mort, dans la pénitence et la prière, l'abomination de sa coupable naissance. D'ailleurs, je ne l'aime pas...
— Monsieur le duc, reprit alors le vieux moine avec solennité, assez de blasphèmes ! Après avoir outragé la sainte loi du mariage, voulez-vous outrager la nature? Voulez-vous que je retire le pardon du ciel que j'ai fait descendre sur vous ? Si Dieu vous envoie des enfants dans sa miséricorde ou dans sa colère, qu'avezvous à faire, sinon d'accepter et de bénir ses dons, tels qu'ils soient ?
— Ah ! s'écria le duc avec des sanglots dans la voix, un enfant qu'il faut renier au soleil, que l'on embrasse en cachette, qui ne tient et n'héritera de nous que la* vie, cette misérable vie... c'est à peine notre enfant. Si vous saviez, dom Francisco, si vous pouviez éprouver dans votre cœur de moine tout ce qu'il entre d'orgueil dans un amour de père, tout ce que le mariage ajoute à la paternité! Être père, voyez-vous, c'est pouvoir dire à tout le monde, à ses amis, aux étrangers qui viennent : Voilà mon enfant! c'est mon grand fils de vingt ans; trouvez-vous qu'il me ressemble? Seulement il est bien mieux! je n'étais pas aussi noble cavalier à son âge. Venez, mon fils, embrassez votre père. C'est, bien ; allez maintenant... Notre enfant, notre seul enfant, c'est celui qui nous fermera les yeux en nous disant : Mon père! C'est celui qui aura nos palais, nos domaines, nos vassaux, et qui les remettra plus grands et plus nombreux à nos petits-enfants, et toujours ainsi ; c'est celui qui portera notre nom et notre titre de duc, et qui les portera plus haut que nous n'avons fait nous-
même, et qui, un jour, pourrait épouser Tinfante, sMl voulait faire mourir de joie son père! Ah! c'est Fernando qui est mon enfant I Mais, vous le voulez, je ne murmure plus, je ne blasphémerai plus, et j'aimerai Benedetta, et peut-être que vos prières obtiendront de Dieu que mon fils ne meure pas avant moi I Encore une fois, dom Francisco, emportez ces papiers, et dites à la duchesse tout ce que le ciel vous inspirera pour consoler une mère et calmer une épouse. C'est vous qui dirigez sa conscience ; de tels aveux ne pouvaient lui être faits que par le saint ministre qui entend tous ses aveux.
— Donc, reprit le vieillard, si Benedetta n'était point ce qu'elle est... — Ah ! Francisco, interrompit le duc, j'aurais tout sacrifié, tout bravé, je ne dis point pour la vie, mon Dieu, mais pour le bonheur de mon fils I
— Merci, monsieur le duc, répondit le moine avec un accent de contentement indéfinissable, merci! Je cours et je reviens. Mais souvenez-vous d'aimer Benedetta. Quelquefois, la consolation nous arrive du côté où nous attendions la peine !» Et il sortit.
Le duc ne voyait pas, n'écoutait pas ; une double pensée l'absorbait : perdre son fils, perdre l'estime de la duchesse! voilà donc où il en était venu!
Ahl qui peut ici-bas tromper sa destinée!...
Comme l'oiseaa da soir vole au flambeau brûlant. L'homme marche au malheur d*un pas rapide ou lent.
J'ai eu souvent l'occasion d'aller chercher ces trois vers au milieu des belles poésies de M. Edouard Turquety, pour en faire l'application autour de moi. Jamais il n'ont été si cruellement applicables qu'au malheureux duc de Soldegno, que nous laisserons un moment entre ses remords et ses terreurs.
Le prieur des Franciscains, en entrant dans l'oratoire de la duchesse, se tint en silence les bras croisés sur sa poitrine.
a Eh bien! mon père, dit la duchesse, le duc ne vient-il pas ?
— II. m'envoie, madame.
— Seriez-vous chargé d'un nouveau refus? Faut-Jl encore que mon fils meure ?
— Peut-êtr'e.
— Mais tous les obstacles étaient aplanis. Le roi...
— Il y a plus haut que le roi, madame... et le duc, dans son âme et sa conscience, doit être inexorable.
— Qu'est-ce donc, mon Dieu! Parlez; que peut craindre une mère qui tremble pour les jours de son enfant ?
— Madame la duchesse, dona Benedetta est la lîlle du duc de Soldegno I... Jetez les yeux sur ces papiers. » Et le moine s'éloigna un peu.
D'abord, un morne accablement, comme à la découverte d'une grande et poignante déception du cœur ; puis un mouvement d'assurance et comme de réconciliation avec soi-même ; puis une rougeur de honte ; enfin, une explosion de joie inexplicable : tels furent les effets presque simultanés de la confidence du. moine sur la personne de la duchesse.
« Ah! mon père, s'écria- t-elle en cachant dans ses deux mains ce mélange de joie, de honte et de larmes, comment, puisque la vie de mon fils en dépend, comment, puisque le duc vous a confié son secret, ne lui avez -vous pas révélé le mien?
— Je ne l'ai su que par votre confession, ma fille ; je l'ai donc oublié.
— Sainte Vierge ! dit la duchesse en pressant dans ses bras sa madone d'argent, versez dans le cœur d'une mère la force de vaincre sa pudeur de femme ! Se peutil que j'hésite moi-même, quand mon fils... »
On frappa très-fort à la porte de l'oratoire. C'était un médecin qui venait dire que don Fernando, ne voyant pas arriver le duc, était dans une grande agitation, et qu'une nouvelle crise très-fâcheuse serait à craindre si cette inquiétude se prolongeait.
« Je cours le rassurer et le sauver, dit la duchessCà Vous, don Francisco, retournez vers le duc, et, sans pitié pour moi qui n'en mérite point, sans réfléchir si j'en mourrai, d'opprobre, apprenez-lui... tout ce que
228 OEUVRES D'EMILE DESCHÂMPS.
VOUS savez; et ordonnez-lui, au nom du ciel, d'envoyer à Coïmbre chercher sa fille dona Benedetta, pour la marier à mon fils don Fernando.
— Bien, madame! après le péché, le rémords; après le remords, l'expiation; tout est bien. Quand Dieu a lancé toutes les flèches d,e sa colère, il ouvre quelquefois les trésors de sa miséricorde.
— Ah! mon père! après cette double confidence, comment lever les yeux sur le duc ! comment soutenir son regard! comment nous revoir tous deux, sans frémir de notre ressemblance ! Comment une femme, une duchesse, ose-t-elle être si lâche que d'avouer... Ah! mon fils! que je t'aime!... »
Et elle retourna vers son fils, et don Francisco vers le duc.
On ne sait quel fut Tentretien des deux hommes, mais quand la porte du cabinet se rouvrit, le duc avait le visage pâle et les yeux enflammés, et cependant, il disait :
« £n effet, aucune loi humaine ne s^oppose au mariage de imon fils avec ma pupille... Aucune loi divine, au mariage de ma fille avec le fils de la duchesse. Faites qu'ils soient heureux! Peu importe le reste à présent. Ce qui importe, c'est qu'ils ignorent à jamais pourquoi on ne les mariait pas, et pourquoi on les marie ! C'est que nous ne, rougissions pas devant eux ; c'est que le monde ne puisse supposer qu'il y a une tache sur l'écusson des Soldegno ; c'est que le nom des Soldegflo... si ce n'est leur race!... se perpétue noble et pur, tant qu'il y aura un royaume de Portugal !
— Ce qui importe aussi, reprit le moine, c'est que vous pardonniez, et qu'on vous pardonne, pour mériter tous deux le pardon de Dieu, et l'absolution de son prêtre. Quant à vos secrets, ils n'ont été versés que dans mon sein. Le cœur du confesseur est un sépulcre fermé... •
Quinze jours après, la chapelle du palais Soldegno était ornée de feuillage et de fleurs. Les voitures du roi stationnaient auprès du perron, et tous les équipages de Lisbonne suivaient. L'orgue et les voix chantaient, en se répondant, le cantique des époux. Lorsque le
prieur des Franciscains eut consacré à l'autel le mariage de don Fernando Nunès de Soldegno avec dona Benedetta, marquise de Mondéjar, deux personnes, magnifiquement parées, un 'seigneur, et une dame, d'une noble beauté, se levèrent en même temps de chaque côté du ch(çur ; et à la grande admiration de l'assemblée, s'approchèrent de la sainte table et reçurent la communion. Puis ils retournèrent gravement à leur place d'honneur; et, toutefois, en passant devant les mariés, ils éprouvèrent une émotion visible. Les jeunes gens, agenouillés, s'inclinèrent^ plus profondément. La sainteté des parents est une nouvelle bénédiction.
La cérémonie achevée : « Madame la duchesse, dit le duc. embrassons nos enfants. » Et tous les deux, ils se regardèrent tristement, mais avec bonté. C'était la première fois, depuis quinze jours, qu'ils se regardaient et se parlaient.
Tout le monde se retira en chantant les louanges et le bonheur du duc et de la duchesse de Soldegno.
Le monde ne sait rien; Dieu sait tout.
« Kh bien I Mathilde, vous voilà toute rêveuse! Souffrez-vous? — Non. — Qu'est-ce donc? Songez que vous êtes la reine du bal, ma chère amie, et que ce serait pitié d'entrer avec cette figure élégiaque; ils croiraient peut-être que je ne vous rends pas heureuse... que sais-je? Allons, reprenez les airs victorieux d'une mariée de vingt jours et de vingt ans. Que vos regards s'allument et brillent comme vos diamants, et soyez, s'il est possible, aussi gaie que vous êtes jolie. 9
230 OEUVRES D*ÉMILE DESGHAMPS.
Ces derniers mots firent éclore un premier sourire sur les lèvres pâlies de Mathilde, qui remercia son élégant mari d'un regard attendri d'orgueil ; et ses petits pieds de satin blanc coururent, plus légers, sur le tapis de l'escalier chargé d'arbustes et de fleurs, et tout resplendissant de lumières. Une glace, posée là tout exprès, lui répéta le compliment d'une manière plus charmante encore; et lorsqu'elle eut passé un temps moral à rajuster sa toilette, qui n'était pas dérangée, Mathilde entra tout à fait consolée dans l'antichambre, avec la majestueuse sérénité d'une personne qui n'a que sa coiffure en tête. Tous les domestiques s'empressèrent autour des deux jeunes époux.
« Comment, John! est-ce que vousiêtes au service de madame la marquise?
— Oui, madame, j'ai quitté M. Arthur il y a trois semaines, lorsque... lorsqu'il est parti sans dire...
— Oui, oui, je sais... mais il y a des rencontres bien... »
En ce moment, le mari de Mathilde se retourna vers elle, après avoir déposé à son groom les fourrures et les manteaux, et il la retrouva plus rêveuse et plus pâle qu'en descendant de voiture. Un valet de chambre, en les annonçant à la porte du premier salon, prévint toute explication.
Une polka venait de finir, et tous les yeux se tournèrent vers la belle mariée. Un murmure admirateur lui rendit encore une fois son sourire et ses couleurs. Le maître de la maison lui fit traverser deux salons et la conduisit à une place réservée auprès du siège de la marquise, à quelques pas du grand orchestre.
La marquise la gronda tendrement d'être venue trop tard.
« Trop tard! trop tard! » cria une voix ricanante dans l'oreille de Mathilde, qui tourna la tète et ne vit personne.
« Voilà qui est étrange, » se dit-elle ; et un frisson courut dans ses cheveux comme un serpent glacé. Cependant vingt danseurs se précipitaient pour l'engager. La ritournelle se fit entendre, les violons ressus-
citèrent Mathilde, qui suivit son cavalier, encore toute tremblante ; puis les mélodies dansantes de Meyerbeer et de Rossini; puis les lustres aux cent bougies, le prisme des mille cristaux; puis l'adoration respectueuse de son danseur; puis le suflFrage envieux de toutes les femmes; puis se dire : Mon collier de diamants est le plus beau de toute la fête, et je suis bien plus belle que mon collier, et demain tout Paris va le répéter; puis le carré magique de la contredanse; puis cette foule d'hommes qui assiègent toutes les portes, et qu'une écharpe de gaze contient; puis l'atmosphère chargée de parfums et de vives paroles ; le bal enfin!... Quels soucis, quels sombres pressentiments, quels remords tiendraient longtemps contre cette féerie? Laissons la jeune femme s'enivrer d'harmonie, de danse et d'adulation. Qu'est-ce que la joie? un oubli. Ne rappelons rien à qui oublie, et respectons le plaisir :
Ainsi que la douleur, le plaisir est sacré.
Mais pourquoi donc l'avons-nous vue pâle et rêveuse, la belle mariée? Pourquoi ces troubles, ces frémissements, qui viennent, comme par intervalles marqués, la saisir au milieu de la fête qui lui est dédiée?... Quel fil noir aurait osé se mêler à la trame brillante de ses jours?
N'est-elle pas l'unique enfant de Texcellent et honoré vicomte de B..., qui, aussi fier de sa fille que de ses pères, a sacrifié, pendant douze ans, pour son éducation de princesse, plus des trois quarts de la fortune restreinte que lui ont laissée les révolutions, et qui tout à l'heure (sacrifice bien autrement sensible!) vient d'immoler un préjugé, celui de la naissance et du nom, à la certitude d'un magnifique avenir pour saMathilde?... Mathilde, en efiet, n'est- elle pas la femme de Charles D.. ., un des plus riches partis de la finance parisienne, qui lui a, au commencement de ce mois, apporté en mariage cent vingt mille livres de rentes, et de superbes espérances j comme dit le monde? c'est-à-dire l'espérance que sa mère ne survivra pas longtemps à la dou-
leur d'avoir perdu un mari parfait, la première victime du quatrième choléra; l'espérance qu'une jeune sœur se fera religieuse, par suite d'un chagrin secret qui a déjà épuisé sa santé ; l'espérance que son frère, le chef d'escadron, sera tué ou mourra de maladie en Grimée; l'espérance que deux tantes, dont il doit être l'unique légataire, et qui ont été pour lui deux autres mères, ne verront pas les feuilles d'avril, accablées qu'elles sont d'infirmités et d'années; et encore quelques espérances presque aussi flatteuses!
Mathilde enfin, après un pareil mariage, n'a-t-elle pas en perspective la destinée d'une reine, moins la chance d'une révolution !
Oui... mais serait-il vrai que Mathilde et son cousin Arthur, le poète, s'étaient aimés d'amour à l'insu et sans doute contre les idées de la famille? Serait-il vrai qu'un soir, il y a peut-être quatre mois, chez la sorcière de la rue Guénégaud, il se sont juré, sur un évangile cabalistique, juré dans un idiome infernal, juré par les solives du temple de Salomon, juré l'un à l'autre que jamais ni homme ni femme ne leur toucheraient la main, et que leurs destins s'uniraient Un jour comme leurs cœurs, dussent-ils attendre cet hymen jusqu'à la veille de leur mort, appelant tous les maléfices de Belzébuth sur qui deviendrait parjure à ce serment terrible et enflammé?...
Oh! si cela est vrai, par quels funestes éblouissements Mathilde a-t-elle consenti à l'échange de son nom contre la fortune de Charles D..., quand elle pouvait plus tard, ne fût-ce qu'une seule nuit, échanger, dans son modeste ménage, la beauté contre la gloire, l'amour contre l'amour?
Comment n'a-t-elle pas vu que tout serait vanité dans un mariage de deux vanités, qui se marchandent et s'achètent mutuellement?
Comment, par orgueil même (puisqu'elle en a tant), comment n'a-t-elle pas préféré la couronne du poète à la caisse du banquier ? Comment, du moins, n'a-t-elle pas redouté quelques punitions surnaturelles, en trahissant un homme divin, après un serment de l'enfer?
Non ! perles, rubis, topazes et diamants lui ont fasciné les yeux: elle a essayé un collier, et la voilà enchaînée; pendant un instant elle n'a vu qu'une corbeille; il ne faut qu'un instant pour prononcer le oui de la vie entière... et sa bouche l'a prononcé sans qu'il fût sorti de son cœur, sans que son oreille l'entendît.
Est-il vrai qu'à la première nouvelle de ce mariage, qui fut proposé et conclu en quelques jours, Arthur tomba comme frappé de la foudre, et qu'il ne se releva que pour s'enfuir dans une solitude, à dix lieues de Paris, abandonnant travaux, gloire, parents, amis et jusqu'au fidèle John, le seul être au monde qui connût le nom qu'il criait dans ses rêves ?
Est-il vrai que, depuis ces trois fatales semaines, personne n'avait entendu parler de lui, si ce n'est que des chasseurs racontaient avoir aperçu dans les bois de Morfontaine une espèce d'insensé, qui laissait croître sa barbe, qui faisait peur aux sangliers et qui pleurait toujours ?
Est-il vrai que, le matin du bal où elle règne à présent, Mathilde avait reçu mystérieusement un paquet aux armes d'Arthur, où se trouvaient une musique et des paroles écrites avec du sang, et plus funèbres que les chants de l'agonie?... Ohl si tout cela est vrai, ne nous étonnons de rien : certes, elle a dû pâlir plus d'une fois sous sa parure de fête !
Partie une heure après la cérémonie nuptiale pour une terre éloignée, Mathilde n'était revenue que pour ce bal, qu'elle aurait voulu reculer de dix ans. Là-bas, dans son château du Nivernais, entourée de mornes étangs et de grands bois .sauvages, sans autre société que son mari, qui était toujours à la chasse, elle s'abusait peut-être sur sa tristesse par la tristesse même de ce séjour, et ne s'étonnait pas de sa langueur au milieu de cette languissante vie ; peut-être pensait-elle que ses journées solitaires et monotones ressemblaient à celles d'Arthur, et elle trouvait du charme, une funeste et innocente volupté dans cette ressemblance; c'était comme un intime et dernier rapport qu'ils avaient ensemble, tout séparés qu'ils étaient sous le ciel. —
234 OEUVRES D'JÊMILE DESGUAMPS.
Mais Paris, son bruit, son luxe, ses plaisirs, elle n'avait retrouvé dans tout cela qu'un contraste pénible avec l'état de son âme et la position peu brillante d'Arthur, sans parler de son désespoir.
Et cependant, regardez ; le bal s'est emparé d'elle ; lancée au milieu de la danse, comme un jeune soldat dans la mêlée, la nymphe tressaille de courage et d'enthousiasme ; son corps gracieux se balance voluptueusement, ses pieds ne touchent pas la terre; son front peut frapper les astres; elle est heureuse parce qu'elle est belle... Tout à coup, elle est devenue sérieuse, sa tête se penche tristement, son cœur bat avec violence... c'est que l'orchestre ( comment cela peut -il se faire?) vient de jouer les premières mesures de l'air mystérieux qu'elle a reçu d'Arthur, le matin même, et qu'elle seule connaît! Elle écoute : c'est bien cet air si douloureux; seulement les musiciens ont changé le mouvement. Elle ne peut s'empêcher de mettre, par la pensée, les paroles funèbres sous les notes ; or, quand revient son tour de figurer, le cœur lui manque; elle n'a que la force de se traîner à sa place en prétextant un léger accident, mais en redisant dans son âme :
— Comment cela se peut-il ? il y a quelque chose de fatal et d'incompréhensible dans tout ce qui m'arrive ce soir... Ah ! malheur à moi ! »
La marquise avait envoyé chercher M. Charles D... à toutes les tables de jeu (quand 11 ne chasse pas, il joue). Il arrive enfin, prend le bras de sa femme et la conduit dans une salle plus aérée. Quelques dames, fort spirituelles d'ailleurs, y riaient à faire pitié, de quatre vers qu'elles croyaient ridicules, d'un de nos premiers poètes vivants. Pauvres sottes!... Mathilde prit la défense de ces vers comme eût fait Arthur lui-même, et elle se sentait fière de parler comme il eût parlé; et cette discussion la ranima un peu. De la poésie, ces dames passèrent aux poètes. Elles soutinrent que les poètes ne sentaient rien que leur art, ne connaissaient d'autre amour que l'amour-proprei oubliaient tout, excepté la rime, et n'avaient de chagrins que dans leurs recueils. Mathilde, cette fois, ne les contredisait plus. Elle sai-
sîssaît avec ardeur tous les exemples que citaient ces dames, de poètes inconsolables qui sont les plus gais du monde; ses remords s^en allaient, elle renaissait... Les domestiques apportèrent des rafraîchissements et des sucreries : elle prit quelques grands bonbons, pour s^amuser à la poésie des devises.
Voici les premiers vers qu'elle y trouva :
Sans doute ils voas diront : « Vous êtes bien crédule I N'allez-vous pas souffrir, plus que lui, de ses maux? Poëte, sa douleur s'évapore en vains mots, Bn soupirs cadencés que sa lyre module.
Vous fuyez; il languit, il se meurt... un instant; Puis, de son art chéri reprenant la magie, Voit dans votre inconstance un sujet d'élégie, Bt de son désespoir se console en chantant. »
— Infamie et mensonge ! Ah ! Mathilde, l'archange A sonné dans le ciel la noce et mon convoi.
Le poëte trahi meurt, et mort il se venge.
Bt tu danses I...
Elle ne put achever ; un nuage couvrit ses yeux.
— C'en est trop, pensait-elle ; le doigt de Dieu est là; que va-t-il arriver?...
Et elle froissait et déchirait la fatidique devise quand l'orchestre attaqua la ritournelle du galop.
Le fils de la maison vint rappeler à Mathilde l'engagement qu'elle avait accepté pour cette danse. Elle s'y rendit, le regard fixe, mais d'un pas assuré, comme une reine qui marche au supplice.
Voilà le galop qui bondit : les couples se croisent et se heurtent en riant, les bouquets roulent sous les pieds, des éclairs humides jaillissent de tous les yeux, les bougies sont comme asphyxiées de chaleur ; les femmes, lascives de fatigue, s'abandonnent aux bras des danseurs, qui se les jettent l'un à l'autre et les reprennent et se les jettent encore, comme font les diables de l'Opéra du mannequin de Psyché.
Mathilde, pâle et grave dans ces ballottements, avait l'air d'un fantôme qui s'étourdit. Minuit sonna. En ce moment, elle fut saisie par un nouveau danseur,
qui la serra d'une manière étrange, comme pour ne plus la rendre. Mathilde leva les yeux sur lui.
a Arthur I cria-t-elle , et son cri se perdit dans le bruit et dans les rires du salon. — Arthur! reprit-elle en baissant la voix, tout cela, c'était donc... Oh I vous avez failli me tuer... et je le méritais... mais vous pardonnez enfin... Mais, comment êtes-vous ici?»
Et le galop redoublait de vitesse...
« N'est-ce pas ton bal de noce, Mathilde? C'est donc aussi ma noce, à moi !
— Oh I ne raillez point si cruellement, ou je meurs. Rendez-moi à mon danseur.
— Jamais!... N'es-tu pas heureuse dans mes bras?
— Oui ! heureuse, bien heureuse de vous voir, moi qui serais morte de votre mort !... Mais lâchez-moi donc I
— Jamais!... plus fort, plus fort, musiciens I » Et le galop redoublait de vitesse.
La longue file des couples joyeux s'envola dans les salons voisins ; Arthur et Mathilde y passèrent les derniers, et ils furent les premiers à reparaître à l'autre porte. C'était une légèreté, une rapidité sans exemple; à peine voyait-on leurs ombres dans les glaces. La sueur ruisselait sur le visage d'Arthur, et cependant ses bras et ses mains semblaient geler Mathilde à travers ses gants 1 Tous les danseurs s'arrêtèrent pour les admirer. Les applaudissements et les rires les suivaient autour du salon; puis on s'aperçut que les pieds de Mathilde ne posaient plus sur le parquet, et que sa tête roulait sur ses épaules.
a Assez ! assez ! » cria-t-on de toutes parts.
Mais l'implacable danseur n'écoutait rien... et le galop redoublait de vitesse.
La marquise voulut qu'on îes arrêtât ; ils s'échappèrent par la salle de jeu, tournant et bondissant au milieu des tables et bousculant les whists effarés. Charles reconnut sa femme et fit lever tout le monde.
« Il est fou, cet Arthur, dit un jeune homme.
— Arrêtez ! arrêtez I » s'écriait Charles.
Mais le couple insatiable, toujours tournant et bondis-
sant, traversa boudoirs et corridors avec Fagilité de deux oiseaux. Ils gagnèrent ainsi l'antichambre et se précipitèrent dans Tescalier, bondissant et tournant toujours. On les suivit ; on ne savait plus que penser. Au même instant, une dame les aperçut dans le jardin par une fenêtre du salon... C'était toujours ce terrible galop, ce galop effréné.
a Au secours ! au secours ! on enlève Mathilde ! »
Tout le bal descendit et courut sur les gazons humides. On voyait de loin Arthur et Mathilde tourner et bon(^ir à travers les chsirmilles, et, comme on croyait les tenir, ils disparurent au détour d'une allée.
Le coq chanta.
Au bout de quelques minutes, on apprit qu'Arthur était mort la veille !...
Dans les premiers jours du mois de novembre qui va expirer, un soleil pâle mais encore chaud régnant au ciel, et les feuilles, de la couleur du soleil, tombant de tous les arbres avec un petit bruit rêveur, il me prit fantaisie d'aller jouir de ces dernières scènes mélancoliques de l'automne dans le lieu mélancolique par excellence. Je me mis en route pour Fontainebleau. J'avais résolu en moi-même d'y passer Vété de la Saint-Marlin, cette seconde et courte jeunesse de l'année qui se reproduit dans la vie de quelques hommes, lorsque après avoir dépensé en projets d'ambition et de vanité presque tout leur âge viril, ils se trouvent, un beau matin j presque sur le seuil de la vieillesse.— Alors, épouvanté, leur cœur se rejette en arrière et cherche encore le soleil de l'amour, et il se fait pour quelques instants
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une saison d'enchantement et d'illusions, — puis le soleil se voile et il ne reste plus dans la nature et dans Pâme que de froides ténèbres.
Après avoir visité et reconnu quelques-uns des sites les plus sauvages de cette majestueuse forêt de Fontainebleau, et surtout la partie des granits monstrueux,
c Ce chaos de roches énormes
« Et difformes, c ComcITe un camp d'éléphants amis^
« Endormis, »
je revins au* château. — C'est toujours là qu'il faut revenir, quand on se plaît à vivre dans la région de l'histoire et des arts. Toutes les royautés ont laissé leurs adieux au château de Fontainebleau; les arts y régnent encore, sans doute parce qu'ils sont une république. J'étais depuis quelques minutes dans cette grande galelerie que le Primatice a inondée des couleurs de sa palette,et je nageais dans cette atmosphère d'éclatantes peintures, lorsque j'entendis, par une des grandes ouvertures du côté de la ville, un chœur d'ouvriers joyeux, qui chantaient en travaillant. Puis les voix des ouvriers se turent; leurs accents vivants avaient été subitement remplacés par les psalmodies de la mort : c'est la même fenêtre qui amenait tout jusqu'à moi, comme des rayons de soleil ou des bouffées de brouillard. Je m'approchai instinctivement, et je distinguai de la travée où j'étais un long cortège de deuil qui débouchait sur la grande place. C'était d'abord un char traîné par deux chevaux blancs, et garni de draperies blanches à franges d'argent. Huit jeunes filles, en voile blanc, tenaient les cordons du char; plus de cinquante autres jeunes filles, vêtues de blanc aussi, suivaient avec des cierges en main, puis un grand nombre d'hommes, appartenant aux classes élevées de la société. Je ne sais quelle force invisible me poussa; mais en moins de rien, je me trouvai sur la place, et suivant moi-même. Arrivé au cimetière, le char s'arrêta, et tout le cortège s'achemina vers une fosse fraîchement
ouverte : on y descendît le corps; un prêtre jeta dans ]a fosse un peu de terre, dont le bruit funèbre sur le bois de la bière alla retentir, en douloureux écho, dans le cœur de tous les assistants. Il y avait là surtout un jeune homme et une jeune fille dont la douleur s'exprimait par des sanglots si profondément suffocants que l'attention religieuse de toute l'assemblée se tournait à chaque moment de leur côté. Ils se tenaient la main avec une tendre angoisse, en se penchant sur la fosse, et je ne sais quel céleste alliage de félicité se mêlait à leur désespoir. On eût dit deux anges, certains pour eux des éternelles délices, et pleurant un troisième ange, exilé de leur ciel. Leur chagrin ne ressemblait point aux autres chagrins, et ils étaient euxmêmes à part de tous les assistants, à cause de leur grâce, de leur beauté et surtout de l'expression indéfinissable de leur physionomie. Je me sentis attiré, comme on l'est vers tout mystère, et je ne pouvais détacher mes yeux et mon intérêt de ce couple charmant et désolé...
Après quelques minutes, j'aperçus dans le cortège un monsieur que je connais pour l'avoir rencontré quelquefois dans le monde. Je l'abordai, et l'interrogeai sur la personne morte et sur ce jeune homme et cette demoiselle dont il paraissait lui-même fort occupé. Il sortit des rangs, nous allâmes nous asseoir sur un tertre voisin, et là, il me raconta tout ce qu'il savait, et il savait tout.
C'est une aventure qui me toucha au fond du cœur dans son récit, dont j'aurais voulu retenir toutes les paroles; mais je n'ai perdu aucun des détails essentiels, et voici du moins une reproduction et une image fidèles des faits et des personnages dont j'avais l'âme remplie :
a Amélie de B... et Rose D..> (dont nous taisons les noms de famille, parce que l'une des deux familles est au milieu de nous, à Paris, et qu'il y a des larmes au fond de cette histoire), Amélie et Rose (il n'y a pas encore un mois) étaient comme deux sœurs; ou plutôt
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il faudrait que toutes lés sœurs fussent comme ces deux amies. Semblables d'âge, — dix-huit ans, — et de cœur, — le plus noble et le plus tendre; — elles différaient beaucoup d'ailleurs : Amélie de B... était très-riche; Rose était très-jolie ; Amélie avait tous les aïeux possibles ; Rose avait tous les attraits. Tout cela ne veut pas dire qu'Amélie fût laide et sans esprit : une belle âme se répand toujours un peu sur la physionomie et dans l'intelligence; seulement elle était de ces personnes dont on ne dit rien quand on n'en connaît pas tout; mais cela veut dire que Rose était pauvre et d'origine modeste... et pourtant bien plus riche et bien plus noble que son amie, puisque, douée des mêmes sentiments (la plus haute des distinctions), elle avait de plus la supériorité de la figure et de rimagination.t
« Amélie, tout enfant, habitait avec ses parents un grand hôtel du faubourg Saint-Honoré, et la petite Rose une assez humble boutique attenant à l'hôtel, et dans laquelle sa mère, déjà veuve à trente ans, travaillait jour et nuit afin de pouvoir donner quelque éducation à sa fille qui, dès le plus bas âge, décelait les plus hautes dispositions. Les deux enfants s'étaient liées de jeux, comme il arrive souvent à Paris, malgré l'inégalité des rangs, et il en était survenu une véritable amitié, comme cela se pratique beaucoup plus rarement; si bien que Rose déjeunait et dînait deux ou trois fois par semaine avec sa petite amie, et qu'elle assistait d'ordinaire aux différentes leçons dont Amélie profitait moins qu'elle-même. Enfin Amélie, au bout de quelque temps, ne pouvait plus se séparer de Rose, qui aurait été bien malheureuse si on l'eût séparée d'Amélie.
a Après deux ans d'une pareille liaison enfantine, la comtesse de B..., la mère d'Amélie, vint à mourir; trois mois après, la mère de Rose mourut aussi ; et la pauvre orpheline devait aller bien loin vivre bien tristement chez une tante fixée pour toujours au fond d'une province. C'est alors que le comte de B..., ne voulant pas joindre à sa propre douleur le chagrin qu'aurait son Amélie d'une séparation avec sa jeune compagne, prit le parti d'écrire à la famille de Rose, que si on voulait
la laisser auprès de sa fille, il se chargerait de pourvoir à son éducation comme à tous ses besoins, et de l'établir convenablement quand le temps serait venu. Ces offres furent acceptées avec reconnaissance, et dès ce moment Rose fut installée dans Thôtel du comte, et eut sa petite chambre auprès de celle d'Amélie. Elles suivirent les mêmes cours, partagèrent les mômes plaisirs. On nMnvitait nulle part Amélie sans Rose; enfin la parité des sentiments aurait effacé entièrement Tinégalité des conditions aux regards de tous, si Rose n'eût coloré toutes ses relations avec Amélie d'une visible teinte de respectueuse déférence; ce n'était pas de l'humilité, c'était de la reconnaissance. De son côté, Amélie lui revalait cela par une absence complète de toute jalousie; et c'était grande vertu, car elle ne pouvait ignorer, malgré tous les soins qu'on prenait, les avantages de Rose; tous les yeux le disaient comme tous les miroirs, et les progrès de sa compagne dans les langues et dans les arts étaient encore des témoins irrécusables d,'une supériorité de nature, dont toute autre eût beaucoup souffert. Mais Amélie avait l'âme trop élevée et une affection trop tendre pour s'en plaindre, même tout bas. Toute passion, et Tamitié est la plus solide comme la plus pure, toute passion opère un déplacement de l'amour-propre; donc Amélie jouissait, et rougissait presque de modestie, lorsqu'elle voyait le triomphe de Rose ou qu'elle entendait faire l'éloge de ses qualités. C'est une vertu peu commune et qu'elle devait, hélas ï porter au dernier degré, comme on le verra...
(( Arrivées toutes les deux à l'âge de dix-sept ans, il n'existait aucune différence dans le ton et les manières d'Amélie et de Rose. Les jeunes filles des classes les plus ordinaires sont tellement susceptibles de l'éducation sociale, qu'après quelques mois de leçons du monde, c'est à n'y rien connaître, surtout si une distinction naturelle préexiste. Il en est rarement de même chez les hommes; ils conservent presque toujours, jusque dans leurs plus hautes ascensions, quelque chose de leur origine vulgaire. Les hommes déclassés de bas