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en haut, ont un air de parvenus ; les femmes semblent y être toutes venues.
« Dans les bals, certes, Amélie, noble et riche hérl-^ tière, ne manquait jamais de danseurs ; mais ceux qui ne la connaissaient pas, même de nom, s^adressaient d*abord à Rose, qui .portait ses trésors et ses titres sur sa figure; et alors, combien elle était ingénieuse pour qu'un seul de ses danseurs ne manquât point d'inviter son amiel... En toutes choses, enfin, c'était une réciprocité parfaite de soins délicats et de douces prévenances. Amélie faisait briller Rose tant qu'elle pouvait; Rose s'éteignait le plus possible pour ne pas éclipser Amélie. •
a Vers le mois de mai 1855, Amélie fut invitée à aller passer quinze jours dans le château de sa marraine ; elle s'y rendit avec une femme de chambre. Rose resta auprès du comte de B***, qui était un peu souflTrant. Dès le surlendemain de l'arrivée d'Amélie au château , vint de son côté le jeune vicomte Gustave de N***; Amélie devina bien vite qu'il s'agissait d'un projet de mariage pour elle, et elle fut heureuse d'avoir deviné juste, car la réputation d'esprit, de bonté, de talent et de noble caractère du vicomte Gustave avait plus d'une fois frappé son attention. On avait dit devant elle que c'était l'idéal des maris, et que le bonheur de sa femme serait de l'orgueil. Toutes ces paroles avaient germé dans la pensée d'Amélie ; et elle s'en était créé un type dont son jeune cœur s'occupait, pour ainsi dire, à son insu. En pareille occurrence, il arrive, de deux choses l'une : ou le beau fantôme s'évanouit devant une réalité qui ne soutient pas la comparaison ; ou la réalité, en donnant la vie au fantôme, le transfigure magnifiquement. C'est cette dernière chose qui arriva pour Amélie. Gustave valait encore mieux que sa renommée; un attrait puissant existait dans toute sa personne. Enfin , Amélie reconnut son rêve réalisé, et l'avenir avec Gustave lui parut le ciel sur la terre. Gustave ne pouvait» de son côté, désirer une épouse plus accomplie, ni ambitionner d'union plus honorable. Quoique fort jeune, il voyait le mariage avec les yeux d'un homme plein
d'une vertueuse raison. Les rapports de fortune et de position, quand ils se trouvent joints aux qualités du cœur et aux conformités de caractères et de sentiments, lui paraissaient compléter tous les gages du bonheur d'un ménage. Une affection douce et raisonnée étant ce qu'il y a de plus durable, c'est ce qu'il avait toujours voulu éprouver pour la compagne de toute sa vie ; et il ne se serait jamais marié, s'il iie se fût senti dans le cœur cette profonde et sainte tendresse ; il avait trop d'honneur et de bonté pour agir autrement.
« Les quinze jours qu'il passa auprès d'Amélie le décidèrent. Il trouva en elle toutes les qualités d'une épouse aimable et parfaite, et trouva dans son propre cœur la certitude de la rendre heureuse. Une demande formelle en mariage suivit donc de près le retour d'Amélie chez son père, et tout fut conclu par correspondance. Gustave devait faire un voyage de quelques mois ; il le fit, et écrivit dans cet intervalle au comte de B*** et à sa fiancée plusieurs lettres qui achevèrent de lui conquérir Amélie. On ne connaît pas tout à fait quelqu'un quand on ne l'a pas quitté ; il faut l'absence et les lettres pour que la connaissance soit complète.
« Cependant Amélie n'eût pas été assez heureuse encore si sa chère Rose n'eût point pris sa part d'un tel bonheur. Elle lui confia tout, et Rose se jeta vite à genoux pour remercier Dieu de la félicité qu'il envoyait à son amie. Si elle avait eu un bonheur à choisir, c'eût été celui-là; et déjà on s'occupait du trousseau et on parlait de la corbeille, et on faisait de beaux projets d'avenir.
« D'abord, disait Amélie, je te trouverai aussi un bon
« mari ; tu es si gentille, la chose ne sera pas difficile, et
' « puis mon père fera tout ce qu'il faut ; n'es-tu pas ma
« sœur ? Alors nous vivrons ensemble tous les cinq, et
« notre vie sera une fête continuelle.
— « Non, non, chère et généreuse Amélie, répondait « Rose, ne pensons pas si loin et si haut. Malgré votre « amitié et les bontés de votre père, je n'en suis pas « moins la pauvre Rose, fille de rien et qui n'a rien... Si, « grâce aux bienfaits du comte, je trouvais un mari, ce
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« serait quelqu'un de ma classe, un honnête marchand « peut-être.,.; mais, voyez-vous, j'ai vécu d'une autre « vie, mes idées et mes sentiments se sont élevés dans a votre atmosphère, je ne pourrais plus m'accoutumer à a un mari choisi parmi les mienSj et je ne puis penser à « un mari parmi les vôtres. Eh bien, je ne q^e marierai a pas,et je serai heureuse, oh ! bien heureuse de même!... « Vous me permettrez de vivre toujours auprès de vous, « et je regarderai dans votre bonheur! »
« Et les deux jeunes filles combattaient de générosité et discutaient sur la destinée comme si on y pouvait quelque chose...
« Gustave dépêcha son voyage, et revint bien vite à Paris. C'était au mois de septembre dernier. Amélie était dans la joie de son cœur, et le comte de B*** se hâtait d'arriver au bonheur de son enfant. On fixa le mariage au 10 novembre. Gustave, comme on le pense bien, venait deux fois par jour à l'hôtel du comte, et les bouquets, et les albums, et les vers et les romances, rien ne manquait. Rose disait en elle-même : Oh! oui, Amélie est la plus heureuse des femmes, et je ne pouvais pas rêver pour elle une si grande félicité! Et pourtant Rose perdait de jour en jour quelque chose de sa gaieté naturelle ; et tous les efforts qu'elle faisait pour paraître joyeuse étaient plus qu'inutiles. Le sourire qui grimace est plyis triste que les larmes.
(( Un matin, elle reçut de sa tante une lettre qui la priait de venir auprès d'elle pour quelques mois; une affaire, une maladie, nécessitait cette absence momentanée. Amélie fut frappée de la coïncidence d'une pareille lettre avec l'approche de son mariage et le changement d'humeur de Rose.
« Cette lettre ne serait-elle pas une réponse dégui- « séeî se dit-elle à part soi. » Puis Gustave devenait rêveur aussi; lui si aimable, toujours si préparé à toute conversation, comme à toute chose, il devenait taciturne et immobile. L'immobilité extérieure est presque toujours le signe d'une grande agitation de l'âme. Amélie frémit tout à coup, comme si un serpent se fût dressé devant ses pas..., et elle prit en elle-même
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la ferme résolution d'observer... Après deux jours, elle ne craignit plus ; elle fut certaine :
« Ils s'aiment! 1... ils ne se le diront jamais, à peine si chacun ose s'en faire l'aveu à soi-même, ^'importe! mon parti est pris. Il m'épouserait par* honneur, par délicatesse; il me rendrait heureuse sans partager le bonheur qu'il donnerait. Rose s'en irait..., peut-être mourrait-elle... car, je le sens, on peut mourir du cœur... Ah! c'est à la malheureuse qui n'est pas aimée de mourir!... Mon Dieu, rappelez-moi auprès de ma mère... Vous, mon bon père, pardonnez-moi si je désire trop tôt le ciel... mais il vaut mieux pour vous me pleurer morte que vivante; je serais un objet de pitié et de douleur; sans aucun bonheur possible, j'empêcherais le bonheur de deux êtres que j'aime plus que moi. ..Oui, mon Dieu! donnez-leur la liberté d'aimer, de vivre, en donnant à mon âme la liberté éternelle ! »
« Après cette prière, Amélie fut plus calme ; elle avait changé les angoisses du combat en une défaite résignée. Elle observa, elle interrogea encore : les réponses furent les mêmes. Elle vit le malheur écrit sur le front de Gustave et de Rose. Dieu Texauça. Elle se sentit frappée d'un mal subit, dont- elle ne devait guérir qu'au tombeau. Alors, appelant Rose: « N'allez pas voir encore « votre tante, mon amie. J'ai besoin de vous... Vous « partirez quand je serai... guérie. »
« Puis à Gustave : « Je vous demande pardon de mes « souffrances. Vous veniez pour une fête... et vous « trouvez les ennuis d'une maladie... Mais attendez, « attendez. Dieu abat et relève. »
a Les médecins ne connaissaient rien à ce mal : mais ils ont toujours des remèdes. Une de leurs premières prescriptions fut le changement d'air. On décida que la malade serait transportée à Fontainebleau, où la température est excellente, et où le comte avait précisément une maison. Tout le monde s'y transporta vers le milieu d'octobre. L'air était changé... mais voilà tout. Les hommes de la science, à Fontainebleau comme à Paris, ne savaient pas le mot de cette énigme mortelle, et après avoir épuisé toutes les expériences, ils regar-
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daîent s'éteindre Amélie sous les larmes de son père, dans les bras désolés de Gustave et de Rose, qui pouvaient au moins se parler de leur peine commune, s'ils se taisaient sur tout le reste.
« Enfin, le 10 novembre, jour qui était fixé pour le mariage, Amélie sentit sa fin approcher, et après avoir demandé encore le pardon et la bénédiction de son père, elle eut encore la force de dire à son amie et à celui qui aurait dû être son époux : « Adieu, adieu l « Je le savais bien que nous serions tous heureux!... » « Puis elle leur remit un papier :