‹ Œuvres complètes de Emile DeschampsChapitre 2 sur 42 · IV · texte numérisé non relu

IV

*2 OEUVRES D'EMILE DESGHAMPS.

qui se retrouveront plus loin. Les armes ont changé, la fureur est la même. Que ce soit du sang ou de Tencre qui coule, peu importe, pourvu qu'on se déteste bien. Voilà le point principal. — Après les guerres de la ligue et de la fronde, sont venues les querelles des jansénistes et des molinistes, auxquelles ont succédé beaucoup d'autres querelles jusqu'à la fameuse dispute des gluckistes et de piccinistes. Et, maintenant, des sanglantes factions qui ont déchiré la France depuis trente ans, et de nos dissensions récentes, il ne reste plus, j'espère, que des classiques et des romaîitiques , et une bonne animosité de part et d'autre. C'est décidément la haine à la mode.

On a déjà défini tant de fois le romantisme, que la question est bien assez embrouillée comme cela, sans que je l'obscurcisse encore par de nouveaux éclaircissements. Je n'y ai jamais rien compris, et cependant la chose commence à devenir sérieuse pour moi, puisqu'ils disent tous que la Muse framaise est le quartier général des romantiques, et que delenda est Carthago. En vérité, je veux bien me battre, je veux bien être tué même (les romantiques tiennent si peu à la vie Ij, mais je voudrais savoir pourquoi. Qu'on me passe ce petit mouvement de curiosité, quoique les simples soldats n'y regardent pas ordinairement de si près.

Voilà plus d'un mois que je vais dé classiques en classiques à la recherche de mon crime. Il y en a qui m'ont dit avec un sérieux bien risible : « Nous condamnons la littérature du xix* siècle, parce qu'elle est romantique. — Et pourquoi est-elle romantique? — Parce qu'elle est la littérature du xix" siècle. » Cet argument ne m'a pas complètement satisfait. D'autres ont ajouté avec un sourire pédantesque : « On appelle classiques tous les ouvrages faits pour servir de modèles, et romantiques tous les ouvrages absurdes; donc, pour peu qu'on ait le sens commun, il est impossible qu'on soutienne la cause du romantisme. » Ceci est plus fort; cependant on peut encore trouver mieux en cherchant bien. J'ai donc continué à chercher, et j'ai enfin trouvé un homme d'esprit et de sens, classique dans l'âme, et qui paraît en savoir très-long sur toutes ces choses. Il a

bien voulu me permettre de lui adresser quelques questions, et il en est résulté entre nous le dialogue suivant:

A, Seriez-vous assez bon, monsieur, pour m'expliquer ce que vous entendez par le mot romantique ? J'ai le plus grand intérêt pour mes amis et pour moi...

Jî. Rien de plus facile, monsieur. Nous désignons par cette dénomination funeste certains écrivains de l'époque actuelle, qui affectent de choisir leurs sujets dans les annales du moyen âge ; on dit aussi de leurs ouvrages : ce sont des œuvres romantiques .

A. J'entends : ainsi le Jeune Malade et le Mendiant^ d'André Chénier; Symelha et la Fille de Jephté, de M. Alfred de Vigny ; les Chants de V Arène et du Cirque j de M. Victor Hugo ; le poëme de Madeleine, de M'^« Delphine Gay, toutes ces productions, dont les sujets sont puisés dans l'antiquité, ne sont point romantiques; tandis que... la Mérovéide, par exemple, et les Chevaliers du Cygne, et la Philippide, si elle est jamais, je ne dis pas achevée, mais terminée, doivent être traités de romantiques, n'est-ce pas?

B. Vraiment non, c'est tout le contraire.

A, Je ne vous entends plus.

B, Oh! moi, je m'entends bien, mais... D'ailleurs, c'est au théâtre que la distinction de genre classique et romantique est surtout sensible.

A. Alors, d'après votre système sur le moyen âge, la tragédie des Machalfées, de M. Guiraud...

B. Est romantique.

A, Et Clovis, Brunehaut, les Sca7idinaves?

B. Ne le sont point... Vous allez me dire encore que vous ne m'entendez pas; mais moi, je m'entends toujours. Tenez, ce qui nous exaspère le plus, c'est cette rage de germanisme et d'anglicisme qui semble s'être emparée de nos poètes romantiques ; on les dirait mordus par Goethe ou par Shakspeare. Eh! mon Dieu, s'ils veulent traiter des sujets modernes, ils n'ont qu'à...

A. Ils n'ont qu'à faire comme M. Guiraud dans son Comte Julien, qui n'est imité ni traduit de personne, au lieu de nous donner des Jeanne Shore, qui sont prises partout.

B. Vous êtes encore dans l'erreur. Jeanne Shore n'est point romantique, mais pour le Comte Julien.'... Aussi, vous ne" me laissez jamais achever. J'allais ajouter que si l'on veut traiter des sujets modernes ou même empruntés aux théâtres étrangers, on n'a qu'à plier adroitement ses compositions à notre goût théâtral ; car ce qui constitue le romantisme est bien moins l'époque et la littérature où l'on prend son sujet, que la tendance de quelques auteurs à s'affranchir des règles de l'art.

A. Fort bien, vous avez sans doute en vue Faliero et Pierre de Portugal^ où l'on change de décoration, trèsromantiquement, à chaque acte, et...

B. Point du tout, vous ne me comprenez pas.

A. Et vous allez me citer, comme exemple à suivre, le Saûl et la Clytemnestre de M. Soumet, qui dans ces deux ouvrages s'est montré si fidèle aux unités classiques.

B. Ce n'est pas cela, vous dis-je, ce n'est pas cela. Clytemnestre et Saûl sont bien autrement romantiques que Pierre de Portugal et Faliero; on n'en fait pas le moindre doute parmi les classiques : nous nous entendons parfaitement. .. Au reste, nous ne tenons pas beaucoup aux unités, et en parlant des règles de l'art, j'ai voulu parler des principes du goût, des lois du langage, du style enfin, que les romantiques outragent, et je dirais presque révolutionnent à chaque ligne, si je ne craignais pas de m'exprimer comme eux ou comme Ronsard.

A. Ohl pour cela, bravo! —Il est certain que le style si nerveux et si élevé de Cinna, et la versification si riche, si harmonieuse, si pompeuse A^Iphigénie ou d'^Athalie, ne se rencontrent guère dans les cinq actes du Tribunal secret, qui ont trouvé tant de francs-juges au parterre de l'Odéon . Mais, en revanche, j'ai entendu dernièrement au même théâtre deux scènes du Tumus de M. Pichald, dont j'ai retenu des vers tels que ceuxci, des vers qu'on peut appeler virgiliens, qui de la bouche d'Énée ont passé dans la mémoire de tous les gens de goût :

Bannissons de nos maux l'affligeant souvenir, Et d'un œil consolé regardons l'avenir.

Le Tibre est à mes fils promis par la victoire, Et les enfers déjà m'ont raconté leur gloire ; Oui, je les ai comptés ces futurs conquérants Qu'Anchise me montrait aux bords du Siyx errants I Déjà, de ces héros, j'ai, sur les rives sombres, "Vers les portes du jour vu se presser les ombres I La terre attend ses rois, et créant des autels, A l'Olympe agrandi promet des immortels.

Les voilà ces sept monts, où ma race féconde Doit asseoir la cité conquérante du monde, Mère d'un peuple-roi, dont les champs orgueilleux Auront des laboureurs aussi grands que leurs dieux I Leurs fils empruntant l'aigle au maître du tonnerre, La verront, s'élançant aux deux bouts de la terre, Aux peuples étonnés porter Rome et ses lois, Planer d'un vol altier sur la tôte des rois, Briser leur diadème, et des cités tremblantes Rapporter, à grands cris, les dépouilles sanglantes.

B. Voilà sans doute de fort beaux vers, mais ils sont romantiques, tandis que les vers du Tribunal secret dont vous parliez tout à l'heure ne sont pas romantiques, quoiqu'ils soient fort mauvais.

^. A la bonne heure, cette définition-là est infiniment préférable à toutes les autres.

B. Cela tient, voyez- vous...

^. Ohl je vois maintenant à quoi cela tient. Vous appelez romantique ce qui est poétique. Il n'y a que de s'entendre. En récapitulant tous les ouvrages nouveaux que vous proscrivez, il est clair que vous pensez aujourd'hui comme pensaient autrefois les Subligny, les Perrault, les Lamotte, etc; ils ne connaissaient pas le mot de romantique j voilà tout, mais ils vous reconnaîtraient tout de suite. Ainsi ce procès si embrouillé des classiques et des romantiques n'est autre chose que l'éternelle guerre des esprits prosaïques et des âmes poétiques. — Adieu donc.

1. Nous ne pouvons pas prononcer le nom de M. Pichald sans témoigner avec quelle impatience le monde littéraire attend son Léonidas. Outre les grands tableaux dramatiques et les beaux développements de passions et d'héroïsme que renferme cette tragédie, elle présente encore une double leçon morale et politique : le bannissement d'un usurpateur et la fuite d'un conquérant.

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Cette conversation peut se renouveler absolument dans les mêmes termes avec la plupart des prétendus classiques^ et il n'y en a guère qu'on ne puisse amener aux mêmes résultats en abondant sans restriction dans leurs propres idées. Ils paraissent avoir d'excellentes théories, mais ils se perdent par l'application. C'est que leurs doctrines ne sont que dans leur mémoire ; c'est qu'ils consultent peu leur jugement, jamais leur cœur, et qu'ils ont toujours deux mille volumes entre eux et l'ouvrage qui vient de paraître. Leur vue y arrive fatiguée, brouillée, éraoussée, et presque incapable de distinguer autre chose que du noir et du blanc. Ils sont comme ces médecins qui n'ont étudié la médecine que dans les livres; les maladies et les remèdes sont classés dans leur tête avec un ordre admirable; causez de leur art avec eux, ils en parlent comme des livres euxmêmes, mais gardez-vous de les appeler auprès du lit de votre femme ou de votre enfant : le coup d'œil leur manque, adieu leur art quand on les met vis-à-vis de la nature; ils ne reconnaissent plus aucune maladie dès qu'il y a un malade ; effrayés devant le moindre mal, parce qu'ils n'en avaient vu que la description, un léger dérangement dans le pouls, de petites rougeurs sur le visage, sont pour eux des symptômes funestes, et ils vous tuent, à propos d'une courbature, avec les remèdes qui vous auraient sauvé d'uùe fluxion de poitrine.

Je vous assure que plus je réfléchis sur ma classification en prosaïques et poétiques, plus je la trouve nette et significative. Les arguments et les exemples m'ar rivent en foule dans la tête; je n'en resterai pas là, et vous verrez que ces dénominations resteront aux deux partis qui divisent aujourd'hui la littérature. — Mais, nous dit-on, n'y a-t-il point parmi les rangs des romantiques des gens à idées extravagantes, à imagination déréglée, dont les compositions ne ressemblent à rien, et dont le style est alternativement barbare ou ridicule? — Qui vous dit le contraire? N'avez-vous pas vousmêmes dans vos rangs classiques des gens dont le style et les compositions ressemblent à tout, qui ont des idées... et une imagination... c'est-à-dire qui n'ont point

d'idée ni d'imagination? Quelle conclusion peut-on tirer de là? Depuis quand compte-t-on les forces de deux armées par leurs infirmes ou leurs recrues indisciplinées ? Ces soldats fictifs ne font qu'embarrasser les fourgons ou entraver les opérations, et l'on se débarrasse des uns et des autres par un conseil de guerre, ou au premier hôpital . Agissons de même : j'ai déjà proposé aux classiques de leur abandonner tous nos fous, s'ils voulaient à leur tour nous abandonner leurs imbéciles^ à condition pourtant qu'on ne ferait de mal à personne. Ma proposition est demeurée sans réponse ; je la renouvelle solennellement. De cette manière, il ne restera plus dans les deux camps que des forces réelles et des troupes effectives, et nous compterons. Voyez comme cela simplifie la question. De notre côté, parmi les écrivains de toutes les nations qu'on a tour à tour traités de romantiqiies depuis vingt ans, nous présenterons M. de Chateaubriand, lord Byron, M«»« de Staël, Schiller, Monti, M. de Maistre, Goethe, Thomas Moore, Walter Scott, M. l'abbé de Lamennais, etc., etc. 11 ne nous appartient pas de citer des noms plus jeunes après ces grands noms. De l'autre côté, en choisissant dans la même époque, on verra figurer messieurs... je laisse les noms en blanc; que les classiques les remplissent eux-mêmes; je ne peux pas mieux dire. Ensuite, l'Europe ou un enfant décidera *.

En attendant, un vaste système de persécution s'est organisé sur tous les points de la république des lettres contre la nouvelle génération romantique. Nous osons à peine respirer sous ce régime de terreur littéraire, jusqu'ici sans exemple. A peine avons-nous dit : Nous voilai... et déjà douze petits journaux tous les matins, douze petits théâtres tous les soirs, et tous les jours

1. Parmi les auteurs étrangers que je viens de citer, il en est sans doute quelques-uns dont le système de composition dramatique est repoussé non-seulement par le goût français, mais par la raison elle-même. Ils n'en sont pas moins des poètes du premier ordre, par la hauteur des pensées et la chaleur de l'âme, et des écrivains incomparablement supérieurs à tous les autres écrivains de leur nation, qui suivent des doctrines plus saines. C'est un malheur, mais on n'y peut rien.

8 OEUVRES D'EMILE DESGHAMPS.

cinquante professeurs dans leurs cinquante chaires, tous les Athénées, toutes les Académies des provinces, et vous aussi Clémence Isaure I

L'ingrate! je l'aimais I... je l'aimerais encore I

et tous les hommes d*esprit qui ne savent rien, et tous les savants qui n^ont pas d'esprit, et ceux en qui Thabitude de juger a desséché la faculté de sentir, et ceux qui, dans la peur de compromettre leur ignorante admiration, affectent sur le talent la supériorité de Tennul, et ceux qui ont la conscience de leur infériorité, et tous les écoliers de sixième, et tous les rhéteurs, et tous les maîtres d'écriture, tous, animés d'une seule colère, formant une seule ligue, armés de siflQets, de couplets, de pamphlets, se lèvent et marchent de front contre ces pauvres romantiques qui, n'ayant que des élégies pour se défendre, vont cacher leur guitare et leur effroi sous le manteau bleu de la Mme. — Il est vrai que leurs chants vont au loin faire battre le cœur des jeunes hommes pour la gloire et pour la vertu, ou porter des paroles douces et brûlantes au cœur de la jeune femme isolée qui pense, le soir, à celui qu'elle aime. Il est vrai aussi que dans nos cercles brillants, dans ces fêtes où sont conviés les talents et la b^uté, sur quatre-vingts sourires, il y en a soixante et dix pour les romantiques!,.. il faut bien que chacun ait ses petits avantages.

N'importe, on nous accuse d'être des fanatiques, des athées, des jésuites, des protestants, des matérialistes, des illuminés, des obscurantistes, des révolutionnaires, des esclaves, des perturbateurs, des saints, des corrupteurs, et de mêler dans nos ouvrages l'amour à la religion : il vaudrait peut-être mieux y mêler la haine, n'est-ce pas?... On nous accuse aussi d'être vagues, positifs, visionnaires, petits -maîtres, malades, mourants, bons vivants, désespérés, que sais-je!... et surtout d'avoir grossi d'une manière effrayante la masse des mauvais vers en France. — Il eM sûr que le sens commun devient bien rare, et qu'il se fait de bien méchants vers à Paris depuis qu'il y a des romantiqiceSj ne fût-ce que

les épîtres qu'on imprime contre eux toutes les semaines. On nous reproche encore d'aimer les torrents, les fleurs, les cimetières, la lune et les fiancées; et enfin, de nous aimer entre nous et d'en faire confidence à tout le monde. — Je félicite beaucoup ceux que les cimetières n'intéressent pas... sans doute tous les objets de leur tendresse sont encore sur la terre. Je plains de toute mon âme ceux qui parlent de la lune avec indifférence : ils n'ont donc jamais marché deux à sa clarté voluptueuse, ni, à l'aide d'un de ses rayons, surpris le secret du cœur dans des yeux humides et brillants! et, durant les longues absences, leurs regards n'ont donc jamais, dans son miroir magique, donné à d'autres regards un rendez-vous mystérieux*! — Quant à nous aimer entre nous, je passe condamnation. Je ne puis cacher que nous nous aimons, et que nous aimons la poésie comme si nous n'avions pas fait un vers de notre vie. Ce n'est pas la moins bizarre de nos innovations littéraires. Mais, nous vantons nos amis, et dans leurs ouvrages, nous cherchons plutôt les beautés que les fautes? — Je reconnais aussi ce tort, qu'on doit peutêtre pardonner à des parias que tout le monde renie. Et puis, si nous avons des voiles pour quelques défauts, du moins nous n'avons pas de couronnes pour la médiocrité. C'est l'admiration pour le médiocre qui perd tous les arts.

Mais tandis que je cherche à nous excuser, d'autres accusations pleuvent sur nous, les anathèmes se succèdent, la persécution continue : on a vu comment les ridicules les plus opposés et les horreurs les plus incompatibles se trouvent miraculeusement rassemblés dans la personne d'un romantique; nos ennemis l'ont proclamé avec tant d'adresse et d'acharnement, que la grande majorité du public nous croit des monstres ; on finira peut-être par le faire croire de même à la majorité du conseil des ministres, et je ne désespère pas qu'avant peu on ne nous donne vingt-quatre heures pour évacuer la capitale. — Ce jour-là, on fera un bon dîner dans tous les collèges, on sourira à la société philotechnique, et il y aura bal dans le salon noir de

l'Athénée, et grande illumination à la Sorbonne. La Galîote, comme la plus classique des embarcations, sera pavoisée de mille couleurs; on verra les indifférents s'embrasser dans les rues, comme au sortir des calamités publiques, et de vieux grammairiens former des quadrilles avec d'anciennes fabulistes!...

Encore, si l'édit fatal ne devait connaître aucune exception, si la proscription devait s'étendre à tous les ouvrages que nous compromettons par notre amour, si la tendre Ourika, par exemple, devait être aussi du voyage !... il y a des compagnes qui consolent de l'exil. Certes, l'originalité du sujet, le pittoresque des tableaux, la jeunesse du style, se trouvent réunis dans cette nouvelle vraiment neuve, de manière à mériter, autant que possible, toutes les colères classiques, et cependant elle n'a rencontré que des adorateurs, et jamais le mot de romantique n'a été prononcé autour d'elle. Le charme qui règne dans cette délicieuse production semble l'avoir placée en dehors de toutes les discussions littéraires. On dirait que la charmante Ourika a voulu faire comme ces oiseaux de son pays qui s'assurent toujours un ciel pur en volant plus haut que l'orage.

L'orage vient enfin d'éclater sur nous; les foudres académiques ont tonné. — Déjà le romantique avait obtenu, après de longs débats, d'entrer, avec son acception nouvelle, dans le dictionnaire de l'Académie française, et sans doute on lui avait fait payer cher cette glorieuse hospitalité. Voilà que sur ces entrefaites l'Institut fait annoncer une séance solennelle où, devant les quatre Académies rassemblées, on entendra un réquisitoire contre le romantisme. Toute la Muse française s'enfuit à la campagne ; je restai seul , et rassuré par ma propre obscurité, je me présentai dans l'enceinte redoutable, avec un front serein, parce qu'il est inconnu. Mais combien je tremblais pour mes amis absents î Je voyais çà et là, dans les tribunes publiques, des visages de versificateurs et d'amateurs classiques palpitants d'espoir et rayonnants de vengeance : ils avaient tant de joie qu'ils en étaient beaux I Et cepenîiant les bancs de nos juges se garnissaient lentement.

et tout autour de moi régnait ce formidable silence précurseur de la tempête. En vain pour m'encourager durant ces terribles apprêts, et, au besoin, même pour me glorifier dans la personne de mes amis, je me disais que toutes les Académies de Tltalie avaient lancé leurs foudres contre la Jérusalem; que l'Académie française avait foudroyé le Cid à sa naissance, et de nos jours encore foudroyé le Génie du christianisme et les Martyrs, comme si un Dieu ne pouvait paraître sans être annoncé par des coups de tonnerre... Je sentais trop bien que nous ne pouvions avoir avec ces illustres victimes que la triste conformité du malheur; et lorsque M. Auger, qui était en même temps le président et le procureur général de la haute cour littéraire, déroula son papier menaçant, il me sembla qu'une bulle d'excommunication allait éclater sur ma tête, et je cherchais déjà une issue pour opérer ma retraite avant qu'elle ne devînt une déroute; mais quelques personnes compatissantes me reconnurent dans mon humiliation, m'appelèrent par mon nom proscrit, me tendirent la main sans craindre la contagion de mon infortune, et inventèrent une place pour m'accueillir : je n'ai pas besoin de dire que c'étaient des femmes.

M. Auger prononça son rapport. C'est un discours plein d'éloquence et d'érudition , de sel attique et de vues profondes, de fermeté et de convenances; il est tel enfin qu'on devait l'attendre d'un écrivain comme M. Auger, parlant devant le premier Corps savant de l'Europe. Le sage académicien a proclamé des principes sévères, maïs n'a point cherché, comme nos ennemis l'espéraient, à en faire de pénibles applications. Il s'est plu, au contraire, à distinguer, dans les mêmes romantiques, le talent qu'il aime des systèmes qu'il condamne ; si quelques saillies piquantes ont égayé tout le monde, elles ne pouvaient du moins blesser personne : beaucoup d'éclairs et fort peu de coups de tonnerre, voilà de quoi raccommoder avec les orages. Il est impossible, en un mot, de faire d'une manière plus loyale une guerre qui pourrait être plus juste... Je m'arrête; il ne m'appartient pas de lutter, avec mon humble pin-

ceau, contre une plume académique. Je me permettrai seulement deux observations sur deux passages de ce discours qui rentrent en quelque sorte dans mon domaine. M. Auger a mis en opposition, dans un tableau très-malicieusement dessiné, la tristesse inconsolable de nos poésies avec notre gaieté habituelle dans le monde, et il a tiré de ce contraste des effets imprévus auxquels l'assemblée a répondu par les marques bruyantes d'une hilarité générale, que j'ai moi-même partagée. Mais, en y réfléchissant un peu, il n'y a rien de si ordinaire que cette prétendue bizarrerie. Depuis quand le rire de l'esprit suppose-t-il nécessairement la joie du cœur? Je pourrais aussi rappeler à M. Auger que Grébillon portait une gaieté douce dans la société ; cependant ses ouvrages ne sont pas précisément folâtres. D'ailleurs, pour peu que .M. Auger y tienne, nous pourrons lui fournir des romantiques dont l'humeur n'est guère plus joyeuse que leurs vers; qu'il passe quelques heures avec eux, et il nous en dira des nouvelles. Il a ensuite adressé un reproche d'une nature plus sérieuse aux poètes de cette époque, qui paraissent se complaire quelquefois dans la peinture des scènes sanguinaires et des images monstrueuses, et il a ajouté que ces poètes feraient douter de la bonté de leur cœur, sans aucun bénéfice pour leur esprit. Je ne sache point que la peinture de Cacus, des Harpies, ou de Poliphème, qui broie entre ses dents des membres palpitants et des chairs encore vivantes, ait jamais fait douter de l'humanité d'Homère et de Virgile, ni qu'il en soit résulté un grand préjudice pour leur talent.

On dit que M. de Stendhal va répondre à M. Auger; c'est une bonne fortune littéraire. La Mme française ne restera pas tranquille spectatrice de l'important débat qui occupe maintenant tous les esprits éclairés. Des plumes plus exercées que la mienne se chargeront, dans la prochaine livraison, de soumettre à M. Auger quelques réflexions sur ce qu'il a dit, et principalement sur ce qu'il n'a pas dit. Au reste il reconnaîtra, je l'espère, que nous sommes bien près de nous entendre quand nous nous écoutons, et que si nous partons de

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points différents, nous tendons tous au même but. Ces discussions, lorsqu'elles sont franches et polies, doivent être regardées comme le triomphe et la vie des Lettres. Elles amènent les gens du monde à prendre du goût, une opinion, et peut-être à prendre parti pour des intérêts littéraires, en même temps qu'elles arrivent, par la controverse, à la conquête de cette vérité sans laquelle il n'y a point d'art. Dans la situation particulière où se trouve la littérature en France, il est même très-utile que les corps académiques opposent une digue puissante au système d'innovation aventureuse de quelques-uns de nos jeunes poètes, pourvu que les lisières ne soient pas des chaînes, et qu'il y ait de la paternité dans les corrections. Je crois, pour bien faire, qu'il faut que le Pégase du xix" siècle soit monté par deux cavaliers, dont l'un tienne une bride et l'autre porte des éperons : de cette manière, il ne pourra ni s'emporter ni s'arrêter.

Quant aux genres classique et romantique, comme l'entendent les prosaïques qui n'y entendent rien, l'un est mort et enterré avant que nous ne soyons nés, l'autre n'existe pas et ne peut pas exister. La querelle qu'on a suscitée à ce sujet est donc toute fantastique ; c'est une guerre de cadavre à fantôme : il n'y aura personne de tué.

LE DÉGREVÉ RÉCALCITRANT

ANBCDOTB BLBCTORALB

( La scène se passe en 1846. )

Une chaise de poste s'est arrêtée devant la maison de campagne de M. de la Brigue ; c'est lui-même qui en descend avec André, son domestique. Mais il a eu soin,

16 OEUVRES D'EMILE DESCHÂMPS.

le faut, j'intriguerai pour la première fois de ma vie ! — Marguerite, mon écritoire et mon grand portefeuille, et laisse-nous.

M. Lr Simple. La, la, mon ami ; un peu de raison t Tâchez de vous consoler du bénéfice qui vous survient.

M. DE LA Brigue, achevant d'écrire. Mon cher Le Simple, voulez-vous me faire un grand plaisir ? allezvous-en tout de suite ; tenez, voici ma réclamation et les pièces à Tappui : ce sont des baux en forme, qui prouvent jusqu'à l'évidence que je ne devais pas subir la réduction d'impôts dont mon patriotisme est offensé. Nous sommes à la porte de la ville ; voyez le préfet, les membres du conseil municipal, le directeur des contributions, tous les commis, le diable s'il le fauti Priez, pressez, importunez, étourdissez... Faites parler votre femme.

M. Le Simple. Mais, mon ami, il me semble qu'il sera toujours temps...

M. DE LA Brigue. Il n'y a pas une minute à perdre, vous dis-je ; je ne pourrais point passer deux jours dans cet état. [A part.) C'est demain que le collège électoral s'assemble. (Haut.) Vous entendez bien, vous ferez remarquer que c'est une erreur matérielle qu'on peut rectifier sur-le-champ et sans grandes formalités administratives. Allez, et ne revenez qu'avec mes contributions au grand complet. A propos, vous n'oubliez pas que je donne ce soir bal et souper : Q'est pour cela que je suis revenu sans tenir aucun compte de ma goutte.

M. Le Simple. C'est bien pour cela aussi que je venais...

M. DE LA Brigue. Si je n'ose compter sur M"» Le Simple, qui se couche à huit heures, nous aurons du moins votre charmante Évélina, qui, je l'espère, sera bientôt la mienne, quoiqu'elle n'en sache rien encore... mais je ne veux pas commencer à parler d'elle, parce que je n'en finirais plus. — Le voilà parti 1 Ce bon Le Simple est vraiment d'une ingénuité I... Il est toujours assez fin pour me faire obtenir la singulière faveur que je sollicite. Du reste, il n'est bon à rien, il n'est pas

LE DÉGREVÉ RÉCALCITRANT. 17

même électeur; aussi ne lui ai-je fait aucune confidence. Mais il a une jolie fille à marier et une superbe fortune en portefeuille... Holà I Marguerite, André, Thomas!...

Tous LES DOMESTIQUES. Nous voilà, monsieur.

M. DE LA Brigue, à Marguerite. Ah çà, tu as bien suivi les ordres que je t'ai envoyés ? Les pâtés, les poissons, les vins, tout e§t de la première qualité ?

Marguerite. Soyez tranquille, monsieur, ça va vous coûter gros.

M. DE LA Brigue. Je m'en rapporte à toi; encore une fois j'entends qu'on né ménage rien aujourd'hui, mais sans tirer à conséquence. {S'adressant à Thomas et à André.) Et vous autres, voyons; quel est celui de vous qui conduit le plus mal un cheval ?

Thomas. Oh I pour ça, c'est moi, not' maître, car je ne connais rien du tout à ces bêtes-là, et j'en ai une peur terrible.

M. DE la Brigue. C'est très-bien, mon garçon; tu prendras ma jument aveugle et ma vieille carriole, et tu iras chercher les dames pour le bal : tu en embarqueras le plus que tu pourras à la fois, afin de faire le moins de voyages possible. Et toi, André, tu attelleras mon joli petit limousin à mon char à bancs suspendu, et tu amèneras MM. les électeurs, quatre par quatre, en ayant grand soin d'éviter les mauvais pas et les secousses.

M. de la Brigue resta seul jusqu'au soir, et passa toute la journée à s'habiller et à étudier devant un miroir l'espèce de sourire qu'il pourrait substituer à la grimace dont ses traits avaient contracté l'habitude depuis son dernier accès de goutte. Enfin, l'heure du bal arriva : ils dansèrent tous assez tristement; les uns, parce qu'ils ne connaissaient personne; les autres, parce qu'ils reconnaissaient trop de gens qu'on ne s'attend pas à voir en soirée ; car M. de la Brigue avait invité l'arrondissement en masse et sans distinction ; la liste de ses convives n'était autre que la liste des électeurs. Il n'y avait que deux figures riantes à cette fête ; c'étaient la belle Évélina et son petit cousin Sain-

16 CXIUVRES D'EMILE DESCHÂMPS.

le faut, j'intriguerai pour la première fois de ma vie I — Marguerite, mon écritoire et mon grand portefeuille, et laisse-nous.

M. Le Simple. La, la, mon ami ; un peu de raison I Tâchez de vous consoler du bénéfice qui vous survient.

M. DE LA Brigue, achevant d'écrire. Mon cher Le Simple, voulez-vous me faire un grand plaisir ? allezvous-en tout de suite ; tenez, voici ma réclamation et les pièces à l'appui : ce sont des baux en forme, qui prouvent jusqu'à l'évidence que je ne devais pas subir la réduction d'impôts dont mon patriotisme est offensé. Nous sommes à la porte de la ville ; voyez le préfet, les membres du conseil municipal, le directeur des contributions, tous les commis, le diable s'il le faut! Priez, pressez, importunez, étourdissez... Faites parler votre femme.

M. Le Simple. Mais, mon ami, il me semble qu'il sera toujours temps...

M. DE LA Brigue. T1 n'y a pas une minute à perdre, vous dis-je ; je ne pourrais point passer deux jours dans cet état. {A part.) C'est demain que le collège électoral s'assemble. (Haut.) Vous entendez bien, vous ferez remarquer que c'est une erreur matérielle qu'on peut rectifier sur-le-champ et sans grandes formalités administratives. Allez, et ne revenez qu'avec mes contributions au grand complet. A propos, vous n'oubliez pas que je donne ce soir bal et souper : Q'est pour cela que je suis revenu sans tenir aucun compte de ma goutte.

M. Le Simple.' C'est bien pour cela aussi que je venais...

M. de la Brigue. Si je n'ose compter sur M"« Le Simple, qui se couche à huit heures, nous aurons du moins votre charmante Évélina, qui, je l'espère, sera bientôt la mienne, quoiqu'elle n'en sache rien encore... mais je ne veux pas commencer à parler d'elle, parce que je n'en finirais plus. — Le voilà parti l Ce bon Le Simple est vraiment d'une ingénuité !... Il est toujours assez fin pour me faire obtenir la singulière faveur que je sollicite. Du reste, il n'est bon à rien, il n'est pas

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même électeur ; aussi ne lui ai-je fait aucune confidence. Mais il a une jolie fille à marier et une superbe fortune en portefeuille... Holà I Marguerite, André, Thomas!...

Tous LES DOMESTIQUES. Nous voilà, monsieur.

M. DE LA Brigue, à Marguerite. Ah çà, tu as bien suivi les ordres que je t'ai envoyés ? Les pâtés, les poissons, les vins, tout ei^t de la première qualité ?

Marguerite. Soyez tranquille, monsieur, ça va vous coûter gros.

M. DE LA Brigue. Je m'en rapporte à toi; encore une fois j'entends qu'on ne ménage rien aujourd'hui, mais sans tirer à conséquence. (S'adressant à Thomas et à André.) Et vous autres, voyons; quel est celui de vous qui conduit le plus mal un cheval ?

Thomas. Oh I pour ça, c'est moi, not' maître, car je ne connais rien du tout à ces bêtes-là, et j'en ai une peur terrible.

M. DE LA Brigue. C'est très-bien, mon garçon; tu prendras ma jument aveugle et ma vieille carriole, et tu iras chercher les dames pour le bal : tu en embarqueras le plus que tu pourras à la fois, afin de faire le moins de voyages possible. Et toi, André, tu attelleras mon joli petit limousin à mon char à bancs suspendu, et tu amèneras MM. les électeurs, quatre par quatre, en ayant grand soin d'éviter les mauvais pas et les secousses.

M. de la Brigue resta seul jusqu'au soir, et passa toute la journée à s'habiller et à étudier devant un miroir l'espèce de sourire qu'il pourrait substituer à la grimace dont ses traits avaient contracté l'habitude depuis son dernier accès de goutte. Enfin, l'heure du bal arriva : ils dansèrent tous assez tristement; les uns, parce qu'ils ne connaissaient personne; les autres, parce qu'ils reconnaissaient trop de gens qu'on ne s'attend pas à voir en soirée ; car M. de la Brigue avait invité l'arrondissement en masse et sans distinction ; la liste de ses convives n'était autre que la liste des électeurs. Il n'y avait que deux figures riantes à cette fête ; c'étaient la belle Évélina et son petit cousin Sain-

ville, qui dansaient toujours ensemble ou en face l'un de l'autre. Ils ne se quittaient pas des yeux ; et quand venait la chaîne des dameSj SainviJle serrait la main d'Évélina de manière à lui faire bien mal, s'il ne lui eût pas fait tant de plaisir. M. de la Brigue s'en était aperçu d'abord, et il souffrait de sa jalousie presque autant que de sa goutte ; mais rien ne pouvait porter atteinte au sourire en permanence qui moisissait sur ses lèvres.

Il fut charmant pendant le souper, et dit à droite et à gauche les choses les plus aimables, telles que : a Vous avez raison... cela n'est pas douteux... j'ai toujours pensé ainsi... il n'y a rien à répondre à monsieur... » Il savait parler à chacun de ce qui l'intéressait,* et poussait même la politesse jusqu'à faire des fautes de français avec ceux de MM. les électeurs qui ne savaient pas leur langue. Aussi, vers la fin du repas, un d'entre eux, enivré du double délire des bons procédés et des bons vins, proposa un toast en l'honneur du futur député, « qui connaît si bien les besoins du pays... ; dont V indépendance égale les lumières,,, ; qui ne laissera pas la liberté dégénérer en licence, ni le pouvoir en despotisme... ; qui est un de ces bons citoyens, de ces esprits sages, comme il en faut dans les circonstances graves où se trouve la France... ; qui fera passer la grande route par notre ville... ; et qui, enfin, se montrera toujours un des plus dignes représentants de notre belle patrie... vive!... »

— Un affreux ouragan interrompit Torateur, en cassant une fenêtre derrière lui, et en jetant un grêlon suédois, pour le moins, dans le vin d« Champagne qu'il portait à sa bouche éloquente. N'importe; le vin était tiré... et la motion fut accueillie avec un tonnerre d'applaudissements qui faisait honte à l'autre.

C'eût été le cas ou jamais de chanter là deux couplets de cette fameuse chanson inconnue dont un seul a été publié dans notre Biographie d'un Lampion. Mais, de nos jours, rien ne finit par des chansons... pas même les soupers, fussent-ils politiques ; et puis il y a telles vérités qui ne sont pas même bonnes à chanter. Jugez-en :

LE DÉGREVÉ RÉCALCITRANT. 10

Air. Un grenadier, c'est une rose.

Un électeur, c'est un brave homme Qu* élit tous ceux dont il n' veut pas; Que, tous les cinq ans, on assomme D' grands compliments et d' grands repas.

Faut-il, tandis qu' la chose s'apprête, S'entendr' dir* : « Vous êtes un' bonn'... tête, » Puis, quand il n'y a plus besoin d' biais, S'apercevoir qu'on n'est qu'un niais 1...

Yoilà notre électeur français I

Un candidat, c'est des espèces

De royalist' républicain;

Qu'a l'opinion cousu' d' tout' pièces,

Habillé comme un Arlequin.

Faut-i' n' parler que d' garanties,

Promettr' des alouett' tout' rôties,

D' fameux ponts et des ch'mins tout prêts

Pour fair' vit' le sien à nos frais!...

Yoilà le candidat français !

Il est évident que ces messieurs du souper électoral étaient trop puritains et trop puristes pour chanter de semblables choses. Ils trouvèrent beaucoup plus convenable et plus facile de crier deux fois de suite : — Vive notre futur député !

M. DE LA Brigue, avec un rire prétentieux. Messieurs, je crois déjà goûter le bonheur cle$ élus,

Sainville, avec extase. Le bonheur des élusl...

Et M. de la Brigue regarda fixement Sainville, qui regardait romanesquement Évélina, qui n'osait regarder que son assiette.

On s'est levé de table, et la fête a recommencé.

M. Le Simple, s' approchant avec mystère de M. de la Brigue. Ah çà, dites-moi donc, mon ami, est-ce que vous seriez un des candidats pour l'élection de demain?

M. DE LA Brigue, 5aws 5e re^owmer. Apparemment. Vous devinez cela maintenant?

M. Le Simple. Oh I non, je m'en suis douté quand on a bu à votre nomination. Mais dans l'état de santé où vous êtes... Ce n'est pas l'embarras, un bon citoyen se doit à sa patrie, à sa famille et à soi-même. A propos, j'ai fait toutes les démarches pour votre réclama-

tion au sujet du dégrèvement ; on m'a donné les plus grandes espérances pour demain matin... A présent que j'y pense, c'est donc pour cela, c'est à cause de cette élection que vous mettiez tant de chaleur?... Et puis ces brochures, ces aumônes, ces constructions, ces bonnes actions que vous faites depuis six mois, c'était donc toujours?...

M. DE LA Brigue, d'un air presque fat. Ehl oui, c'est un petit système d'influence oblique.

M. Le Simple. Et ma fille, l'avez-vous aussi un peu Influencée ?

M. DE LA Brigue. Pas encore; je neveux mettre à ses pieds que l'hommage d'un député. Mais vous feriez bien de l'y préparer tout doucement en retournant chez vous. Adieu donc, mon cher, n'oubliez pas mon affaire ; j'en attends des nouvelles à mon lever.

Nos jeunes gens avaient tout entendu, et ils n'avaient plus le cœur à la danse.

Le bal est fini, et les voilà sur le grand chemin, s'en revenant aussi tristes qu'ils étaient arrivés joyeux.

M. Le Simple. Eh bieni Évéiina, que penses-tu de .M. de la Brigue ?

ÉvÉLiNA. Mais, mon père... qu'il pourra faire un fort bon député...

M. Le Simple. Et un meilleur mari, peut-être?

ÉvÉLiNA, d'un ton décidé. Oh I d'abord, je ne veux pas d'un mari si éligible.

M. Le Simple. Il assure qu'il n'aura que vingt-cinq ans pour t'aimer !

ÉVÉLINA, boudeuse. Qu'importe? s'il en a cinquante pour me plaire I

S AIN VILLE, élourdiment, monsieur, pourriez-vous sacrifier ainsi ma petite cousine? donnez-la-moi plutôt !

M. Le Simple, posant le pied dans une mare d^eau. Où suis-je?... et qu'est-ce que j'entends? Apprenez, monsieur, qu'à compter de demain vous ne verrez plus votre cousine.

Sainville. Eh bien I monsieur, je serai mort de langueur après-demain !

LE DÉGREVÉ RÉCALCITRANT. 21

M. Le Simple. Il paraît que vous languissez vite. Mais ce que j'ai dit sera fait.

Cependant M. de la Brigue s'était mis au lit, engourdi de lassitude et bercé par l'espérance ; il avait un tel besoin de repos, que sa pendule sonnait quatre heures du soir quand il se réveilla. Sa première pensée fut pour sa réclamation : c'était la condition sine quâ non; il appela, et Marguerite lui remit une grosse lettre pliée à la hâte , qu'on venait d'apporter. Le candidat l'ouvrit aussi précipitamment qu'une jeune fille un premier billet d'amour. Voici ce que disait cette lettre :

« A trois heures après midi.

« Je m'empresse, mon cher de la Brigue, de vous annoncer qu'on vient de vous rendre une justice éclatante. Non-seulement on a reconnu l'abus du dégrèvement dont vous vous êtes plaint, mais encore, grâce à mes sollicitations et aux pièces qui accompagnaient votre demande, vos contributions, qui n'étaient primitivement que de 600 francs seront désormais portées à 1350 francs, non compris les centimes additionnels : vous voyez qu'elles sont augmentées de plus du double.

« Votre meilleur ami.

« Le Simple.

« P,-S. J'apprends à l'instant qu'il ne s'en est fallu que de six voix que vous n'ayez été nommé député. C'est M. de Saint-Léon qui vient d'être élu au premier tour de scrutin. Que voulez-vous ? on ne peut pas tout avoir à la fois. Nous prendrons peut-être notre revanche dans cinq ans. Ce qu'il y a de plus fâcheux, c'est qu'en rentrant chez moi, je ne trouve plus ma fille, mais à sa place un petit papier qui m'annonce que son petit cousin l'a enlevée avec sa permission et sa vieille gouvernante. Je vais courir après eux, mais j'ai bien peur que ce ne soit pour les marier. Quant à vous, mon cher ami, on ne peut pas vous enlever le plus précieux des trésors : la conscience d'un bon citoyen I »

Un domestique, entrant d'un air de triomphe.

Monsieur, ce sont vos pauvres qui viennent recevoir leur semaine.

M. DE LA Brigue, d*une voix de tonnerre. Qu'ils aillent se... présenter chez M. de Saint-Léon! Dorénavant, tous mes pauvres auront affaire à lui.

Paris, 15 février 1835.

Oui, madame, vous avez raison, la musique est le plus grand moyen civilisateur. Les gouvernements ne sauraient trop stimuler le génie chez les artistes et en propager le goût dans les masses. Les fables d'Orphée et d'Amphion, bâtissant des villes ou apprivoisant des tigres et des démons, sont des symboles d'une éternelle vérité. « Ne vous fiez pas à l'homme qui n'aime pas la musique, » a dit Shakspeare. La musique va chercher aii fond du moi humain ce qu'il y a de plus noble et de plus tendre pour en féconder les germes. Elle est le langage universel de l'enthousiasme religieux, de l'héroïsme et de l'amour. Elle ne conseille jamais rien de vil ni de mauvais; et l'on peut soutenir sans paradoxe qu'il vaudrait mieux pour le peuple savoir solfier que lire. D'ailleurs, l'un n'empêche pas l'autre. Que la musique pénètre au centre de nos populations antiharmoniques, et vous verrez les mœurs se polir et les esprits se défricher. C'est à la clef de sol à ouvrir les premières portes de la civilisation religieuse et morale, la seule civilisation qui ne soit pas une sreconde barbarie.

Et d'abord, pour en finir avec la musique des anciens, il me paraît bien avéré que les Grecs ( ces maîtres de tout) n'avaient qu'une idée imparfaite des ressources de l'harmonie et des puissances d'un orchestre. Cepen-

dant rien ne prouve qu'ils n'eussent point des chœurs de voix avec toutes les parties. Comment les Grecs, qui ont porté tous les arts si loin et si haut, n'auraient-iis pas connu le charme des accords, les secrets de la tierce, de la quinte et de l'octave, la variété des temps et la magie des modulations, toutes choses qui tiennent à l'organisme humain 1 Quant à leur mélodie, on lui refuse en général les qualités du chant, pour la réduire à une timide mélopée, qui suivait servilement tous les mouvements de la poésie, dont elle n'eût été que la déclamation rhythmée. Si nous venions à découvrir l'alphabet et les œuvres de cette langue perdue, nous tomberions sans doute du haut de notre orgueil. En attendant, on a découvert dernièrement une statue colossale d'Achille, revêtu de sa lyre comme d'une cuirasse qui lui presse le corps tout entier. Il chante en faisant résonner des deux mains les cordes de cette lyre, dont sa poitrine est la table d'harmonie. Quelle puissance dans cet accouplement si parfait du chanteur et de l'instrument, dans cette double et unique vibration de la voix et des cordes ! Les Grecs, qui ont trouvé l'idéal de tous les arts, auraient manqué misérablement l'art du chant, eux les plus mélodiques des hommes!... allons donc!

Quoi qu'il en soit, c'est dans la civilisation moderne qu'il faut chercher le complément et l'entier développement de la musique. Elle se partage en trois genres principaux : la musique religieuse, l'opéra et la symphonie. (Ces deux derniers genres étaient inconnus des anciens.) L'Italie et l'Allemagne en ont le triple sceptre. Pour la musique d'église, Hsendel et Palestrina, Pergolèse et Mozart; pour la musique de théâtre, Glucket Sacchini, Cimarosa et Mozart, encore Mozart! pour la musique instrumentale, Haydn et Boccherini, Beethoven, et toujours Mozart! Et parmi les vivants, pour les trois genres : Chérubini, Rossini, Meyerbeer, et j'allais dire Weber, tant la mort paraît cruellement absurde d'avoir tari sitôt cette source d'harmonie surnaturelle et de primitives mélodies. L'Allemagne et l'Italie doivent, selon moi, leur prééminence en musi-

24 OEUVRKS D*ÉM1LE DESGHAMPS.

que à ce qui fait leur faiblesse, sous d'autres rapports, à la division de leur territoire en vingt ou trente principautés, dont chacune a sa capitale, son point d'excitation artiste, son école, sa chapelle, son théâtre ; et si la France, malgré les compositeurs de premier ordre qu'elle a produits depuis un demi-siècle, est encore en arrière de ses deux rivales, c'est qu'elle n'a pour trentedeux millions d'habitants qu'un seul théâtre, le grand Opéra; qu'une seule école, le Conservatoire; qu'une église, la chapelle des Tuileries; encore est-elle fermée 1 Le poète, le peintre, le sculpteur fait son œuvre et la publie; seul, le musicien a besoin du concours des exécutants pour faire savoir qu'il existe. Que de cQmpositeurs français ont dû mourir avec leur musique intérieure et leurs accords répercutés I Et cependant, malgré toutes ces entraves, le génie français a fini par se faire jour : M. Lesueur a donné ses messes, M. Auber son opéra de la Muette, M. Onslow ses symphonies, ainsi que M. Hector Berlioz, que ses triomphes du Conservatoire doivent porter aux luttes de notre grande scène lyrique.

Dans tout ceci, je n'ai point parlé de l'Opéra-Comique, genre éminemment national, mais essentiellement bâtard. Certes, nous y avons eu et nous y avons des maîtres justement célèbres, dont les partitions font les délices de l'Italie et de l'Allemagne elle-même ; mais le mélange du dialogue parlé et dp la musique n'en est pas moins mortel pour l'art. Le spectateur ne sait s'il écoute un opéra ou une comédie; l'artiste ne sait s'il est comédien ou chanteur. Que dirait-on du ballet où la pantomime serait de la prose déclamée, interrompue çà et là par un pas de trois ou un chœur de danses? En fait d'arts, il faut de la spécialité, un parti pris. Qu'importe que le récitatif ne soit pas toujours amusant? Il vous maintient en haleine de musique, et dans les conditions de l'art, et tant que l'Opéra-Comique n'en viendra pas là, j'ai bien peur qu'il ne meure de six mois en six mois, et enfin une bonne fois pour toutes, étouffé qu'il est par le Vaudeville, qui chante presque aussi bien et qui parle beaucoup mieux que lui.

Ce n^est donc pas le talent, mais roccasion qui manque à nos compositeurs.

Il en est de même pour les exécutants. Comment répéter encore que les Français n'ont point l'organisation musicale, en présence des progrès rapides et des conquêtes brillantes du chant au grand Opéra depuis dix ans; en présence de Forchestre du Conservatoire, le premier orchestre du monde I je dirai plus, en présence de la musique d'amateurs qu'on entend chaque soir dans vingt salons de Paris! Mais, dit-on encore, tous ces progrès s'obtiennent à force d'or ou de travail. La musique en France est une exception aristocratique ; le peuple est resté ■ antimusical. — Et l'école de Choron qui prenait ses petits virtuoses dans son quartier, et qui, au bout de quelques mois, en faisait une seule âme harmonique, une divine symphonie de voix ! Qu'on la rouvre cette école qui a ruiné et tué son maître, l'homme d'art et de conscience I Qu'on en ouvre dans toute la France!

Encore une fois, tout dépend de l'éducation. Prenez cent personnes dans notre haute société, qui n*a pas en général l'éducation artistique; il y en aura dix qui arment la peinture, quatre qui aiment la musique, une qui aime la poésie, et quatre-vingt-cinq qui aiment les courses de chevaux. Qu'on les élève dès l'enfance dans une atmosphère d'art et de littérature, et toutes ces disproportions s'effaceront, et l'habitude deviendra une autre nature.

Mais toutes ces questions, madame, demanderaient de longs développements, et je n'ai plus de papier que bien juste ce qu'il en faut pour quelques nouvelles.

L'Académie royale de musique n'a donné en 183Zi d'autre nouveauté que Doji Juan, qui est de 1791, mais toujours plus jeune que ses cadets, Vopéra des opéras, comme l'appelait Hoffmann. Administration, chanteurs', public, tout a concouru au triomphe de Mozart, le Raphaël et le Shakspeare de la musique. — On attend la Juive sous peu de jours; et on l'attend très-impatiemment; la musique est de M. Halévy. On compte donc sur un bel ouvrage et sur un grand succès.

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