IV
24 OËUVRKS D'ÉMILB DESGHAMPS.
que à ce qui fait leur faiblesse, sous d'autres rapports, à la division de leur territoire en vingt ou trente principautés, dont chacune a sa capitale, son point d'excitation artiste, son école, sa chapelle, son théâtre ; et si la France, malgré les compositeurs de premier ordre qu'elle a produits depuis un demi-siècle, est encore en arrière de ses deux rivales, c'est qu'elle n'a pour trentedeux millions d'habitants qu'un seul théâtre, le grand Opéra; qu'une seule école, le Conservatoire; qu'une église, la chapelle des Tuileries; encore est-elle fermée! Le poète, le peintre, le sculpteur fait son œuvre et la publie; seul, le musicien a besoin du concours des exécutants pour faire savoir qu'il existe. Que de compositeurs français ont dû mourir avec leur musique intérieure et leurs accords répercutés I Et cependant, malgré toutes ces entraves, le génie français a fini par se faire jour : M. Lesueur a donné ses messes, M. Auber son opéra de la Muette, M. Onslow ses symphonies, ainsi que M. Hector Berlioz, que ses triomphes du Conservatoire doivent porter aux luttes de notre grande scène lyrique.
Dans tout ceci, je n'ai point parlé de l'Opéra-Comique, genre éminemment national, mais essentiellement bâtard. Certes, nous y avons eu et nous y avons des maîtres justement célèbres, dont les partitions font les délices de l'Italie et de l'Allemagne elle-même ; mais le mélange du dialogue parlé et dp la musique n'en est pas moins mortel pour l'art. Le spectateur ne sait s'il écoute un opéra ou une comédie; l'artiste ne sait s'il est comédien ou chanteur. Que dirait-on du ballet où la pantomime serait de la prose déclamée, interrompue <jà et là par un pas de trois ou un chœur de danses? En fait d'arts, il faut de la spécialité, un parti pris. Qu'importe que le récitatif ne soit pas toujours amusant? Il vous maintient en haleine de musique, et dans les conditions de l'art, et tant que l'Opéra-Comique n'en viendra pas là, j'ai bien peur qu'il ne meure de six mois en six mois, et enfin une bonne fois pour toutes, étouffé qu'il est par le Vaudeville, qui chante presque aussi bien et qui parle beaucoup mieux que lui.
Ce n'est donc pas le talent, mais Toccasion qui manque à nos compositeurs.
Il en est de même pour les exécutants. Comment répéter encore que les Français n'ont point l'organisation musicale, en présence des progrès rapides et des conquêtes brillantes du chant au grand Opéra depuis dix ans; en présence de l'orchestre du Conservatoire, le premier orchestre du monde 1 je dirai plus, en présence de la musique d'amateurs qu'on entend chaque soir dans vingt salons de Paris I Mais, dit-on encore, tous ces progrès s'obtiennent à force d'or ou de travail. La musique en France est une exception aristocratique ; le peuple est resté antimusical. — Et l'école de Choron qui prenait ses petits virtuoses dans son quartier, et qui, au bout de quelques mois, en faisait une seule âme harmonique, une divine symphonie de voix ! Qu'on la rouvre cette école qui a ruiné et tué son maître, l'homme d'art et de conscience I Qu'on en ouvre dans toute la France 1
Encore une fois, tout dépend de l'éducation. Prenez cent personnes dans notre haute société, qui n*a pas en général l'éducation artistique; il y en aura dix qui arment la peinture, quatre qui aiment la musique, une qui aime la poésie, et quatre-vingt-cinq qui aiment les courses de chevaux. Qu'on les élève dès l'enfance dans une atmosphère d'art et de littérature, et toutes ces disproportions s'effaceront, et l'habitude deviendra une autre nature.
Mais toutes ces questions, madame, demanderaient de longs développements, et je n'ai plus de papier que bien juste ce qu'il en faut pour quelques nouvelles.
L'Académie royale de musique n'a donné en 183/i d'autre nouveauté que Doii Juan, qui est de 1791, mais toujours plus jeune que ses cadets, V opéra des opéras^ comme l'appelait Hoffmann. Administration, chanteurs', public, tout a concouru au triomphe de Mozart, le Raphaël et le Shakspeare de la musique. — On attend la Juive sous peu de jours; et on l'attend très-impatiemment; la musique est de M. Halévy. On compte donc sur un bel ouvrage et sur un grand succès.