‹ Œuvres complètes de Emile DeschampsChapitre 4 sur 42 · IV · texte numérisé non relu

IV

L'Opéra-Comique a repris Robin des Bois, qui fait rage. Honneur encor à M. Castil-Blaze qui a popularisé ce chef-d'œuvre, dont la vraie place est au grand Opéra.

Les Puritains de M. Bellini sont dignes de leur succès et de leurs chanteurs. Que pourrais-je ajouter à cela? On remarque dans cette partition la même suavité, la même tendresse que dans les autres œuvres de M. Bellini, avec plus de caractère et de virilité.

Le Conservatoire a repris ses matinées. C'est toujours la même perfection dans l'orchestre et le même enthousiasme dans la salle. Qui n'y a pas entendu vingt fois une symphonie de Beethoven ignore la musique. On a remarqué que les chœurs chantaient cette année avec beaucoup plus de vigueur et de précision ; j'y ai admiré une mélodie de Schubert, la Religieuse, chzxïtée par Nourrit avec l'âme et l'art que vous lui connaissez. A l'un des derniers concerts, M. Dorus s'est fait entendre sur la flûte. C'est un talent de vingt ans, plein de goût et d'inspiration ; il honorera encore un nom que sa sœur, M"« Dorus-Gras, a rendu difficile à porter.

M. Ferdinand Hiller, un des jeunes compositeurs les plus célèbres de l'Allemagne, s'est uni à M. Baillot, notre grand violon, pour donner deux soirées de quintetti, de quatuor et de trio des grands maîtres; ce sont de véritables solennités musicales. M. Hiller pourrait placer ses propres compositions sur son piano à côté des œuvres d'Haydn et de Beethowen, et personne ne s'en plaindrait.

M"* Pleyel s'est fait entendre chez elle dans un magnifique concert. Les Allemands ont MM. Liszt, Chopin, Kalkbrenner, nous avons M"" Pleyel, nous n'envions rien à personne. C'est une Musé et une Grâce.

Je vous envoie, pour finir, Nizza, canzonetta de M. Rossini, le Moine et Racket, deux romances de M. Meyerbeer. Que n'avez -vous là M"'* Dambreau- Cinti, M. Levasseur ou M. Geraldi et M^^" Falcon qui les chantent si admirablement! Puis j'y ajoute Jane Gray, autre romance de M. Niedermeyer, l'auteur du

Lac, qui se fera une gloire dans tous les genres qu'il voudra traiter; puis l'Album de M"* Duchambge, toujours si spirituelle et si poétique; et enfin la Sérénade et V Hirondelle, deux nocturnes délicieux de M. de Ginestet. — Chantez tout cela, madame, c'est la dernière mode de Paris.

Paris, 15 mars 1835.

Un grand opéra français, madame, est quelque chose de complexe et de multiple. La belle musique y a besoin d'un beau poëme, qui a besoin de belles décorations et de beaux costumes qui ont besoin de belles danses, et toutes ces beautés ont besoin d'une mise en scène où régnent à la fois l'imagination et la fidélité.

Spectacle tout magique,

Et qui de cent plaisirs fait un plaisir unique.

Mais la musique, même dans un grand opéra français, est la condition principale ; les autres arts font cortège à cette reine. La poésie est secondaire dans un opéra, comme la musique l'est à son tour dans un ballet. Cependant n'oublions pas qu'il n'y a que la poésie qui puisse à elle seule compléter un spectacle sans aucun secours étranger. Que faut-il pour une tragédie? un poëte, voilà tout. C'est que la poésie est Tart suprême. C'est la musique qui pense et la peinture qui marche. Revenons à l'opéra. Vous avez souvent remarqué, madame, que, toutes proportions gardées, l'impression musicale était beaucoup moins vive au théâtre de la rue Le Peletier qu'au théâtre Favart. Qu'on transporte les mêmes ouvrages et les mêmes artistes d'un théâtre à l'autre, cette différence subsistera encore. Cela vient précisément de ce qu'un grand opéra français est un spectacle multiple comme je viens de le dire. Les danses, les décorations, toutes ces splendeurs sont de

L'Opéra-Comique a repris Robin des Bois, qui fait rage. Honneur encor à M. Castil-Blaze qui a popularisé ce chef-d'œuvre, dont la vraie place est au grand Opéra.

Les Puritains de M. Bellini sont dignes de leur succès et de leurs chanteurs. Que pourrais-je ajouter à cela? On remarque dans cette partition la même suavité, la même tendresse que dans les autres œuvres de M. Bellini, avec plus de caractère et de virilité.

Le Conservatoire a repris ses matinées. C'est toujours la même perfection dans l'orchestre et le même enthousiasme dans la salle. Qui n'y a pas entendu vingt fois une symphonie de Beethoven ignore la musique. On a remarqué que les chœurs chantaient cette année avec beaucoup plus de vigueur et de précision ; j'y ai admiré une mélodie de Schubert, la Religieuse, did^xïtée par Nourrit avec l'âme et l'art que vous lui connaissez. A l'un des derniers concerts, M. Dorus s'est fait entendre sur la flûte. C'est un talent de vingt ans, plein de goût et d'inspiration ; il honorera encore un nom que sa sœur. M™» Dorus-Gras, a rendu difficile à porter.

M. Ferdinand Hiller, un des jeunes compositeurs les plus célèbres de l'Allemagne, s'est uni à M. Baillot, notre grand violon, pour donner deux soirées de quintetti, de quatuor et de trio des grands maîtres; ce sont de véritables solennités musicales. M. Hiller pourrait placer ses propres compositions sur son piano à côté des œuvres d'Haydn et de Beethowen, et personne ne s'en plaindrait.

M"* Pleyel s'est fait entendre chez elle dans un magnifique concert. Les Allemands ont MM. Liszt, Chopin, Kalkbrenner, nous avons M™* Pleyel, nous n'envions rien à personne. C'est une Musé et une Grâce.

Je vous envoie, pour finir, Nizza, canzonetta de M. Rossini, le Moine et Rachel, deux romances de M. Meyerbeer. Que n'avez -vous là M*"* Dambreau- Cinti, M. Levasseur ou M. Geraldi et M^^« Falcon qui les chantent si admirablement! Puis j'y ajoute Jane Gray, autre romance de M. Niedermeyer, l'auteur du ^

Lac, qui se fera une gloire dans tous les genres qu'il voudra traiter; puis l'Album de M°" Duchambge, toujours si spirituelle et si poétique; et enfin la Sérénade et l' Hir onde lie j deux nocturnes délicieux de M. de Ginestet. — Chantez tout cela, madame, c'est la dernière mode de Paris.

Paris, 15 mars 1835.

. Un grand opéra français, madame, est quelque chose de complexe et de multiple. La belle musique y a besoin d'un beau poëme, qui a besoin de belles décorations et de beaux costumes qui ont besoin de belles danses, et toutes ces beautés ont besoin d'une mise en scène où régnent à la fois l'imagination et la fidélité.

Spectacle tout magique,

Et qui de cent plaisirs fait un plaisir unique.

Mais la musique, même dans un grand opéra français, est la condition principale ; les autres arts font cortège à cette reine. La poésie est secondaire dans un opéra, comme la musique Test à son tour dans un ballet. Cependant n'oublions pas qu'il n'y a que la poésie qui puisse à elle seule compléter un spectacle sans aucun secours étranger. Que faut-il pour une tragédie? un poète, voilà tout. C'est que la poésie est Fart suprême. C'est la musique qui pense et la peinture qui marche. Revenons à l'opéra. Vous avez souvent remarqué, madame, que, toutes proportions gardées, l'impression musicale était beaucoup moins vive au théâtre de la rue Le Peletier qu'au théâtre Favart. Qu'on transporte les mêmes ouvrages et les mêmes artistes d'un théâtre à l'autre, cette différence subsistera encore. Cela vient précisément de ce qu'un grand opéra français est un spectacle multiple comme je viens de le dire. Les danses, les décorations, toutes ces splendeurs sont de

trop puissantes distractions. On regarde tant qu'on écoute beaucoup moins. Enfin, le défaut de spécialité, l'absence d'homogénéité qui existent dans le spectacle, se retrouvent dans les spectateurs, dont la plupart n'y vont pas précisément pour la musique. Il en résulte de l'indécision dans l'ensemble des représentations et dans la masse du public, tandis qu'à l'Opéra-Italien, le théâtre et la salle, les acteurs et les spectateurs, tout est musical, et n'est que musical. On ne peut y donner et on n'y va chercher que le charme de la musique : avantage inappréciable pour les compositeurs et les chanteurs d'un vrai talent. Et remarquons à quel point cette pauvre musique pourrait être opprimée sur notre grand théâtre, si l'on y flattait trop sensuellement l'organe de la vue ; car tout le monde voit, et peu de gens savent entendre. C'est une observation que nous soumettons à l'administration si intelligente. et si habile de l'Académie royale de musique. Nous ferons observer, en outre, que si la musique seule n'a pu y soutenir la vogue d'aucun grand ouvrage, toutes les magnificences de la mise en scène n'y ont jamais fait vivre un opéra sans la supériorité de la musique et l'intérêt du poëme ou libretlo, comme on voudra l'appeler. C'est l'accord, la fusion de tous ces éléments, dans de justes proportions, qui fait le succès durable. La Muette et surtout Robert en seront longtemps deux preuves irrécusables. Et alors l'Opéra français, dans son ensemble, est le premier spectacle de l'Europe.

Ces réflexions me conduisent tout naturellement à la Juive de M. Halévy. Et d'abord, enregistrons avec orgueil ce nouveau succès indigène sur notre grande scène lyrique si souvent et si longtemps desservie par des compositeurs étrangers. La réputation de M. Halévy, qui s'était fondée d'une manière si brillante au Théâtre- Italien par l'opéra de Clari, et ensuite popularisée à l'Opéra-Comique par le Dilettante cf Avignon, vient enfin de recevoir sa troisième et plus éclatante consécration au grand Opéra.

Vous avez appris, madame, par tous les échos qui arrivent à votre château d'Auvergne, quelles sont les

splendeurs du cortège et de . la procession, le luxe du banquet impérial, la pompe inouïe de la fête militaire et funèbre, qui font une vraie, magie des premier, troisième et cinquième actes de la Juive, Mais ce qu'on ne peut décrire, et ce qu'on ne peut trop admirer, c'est le goût artiste, la science infinie, la vérité idéalisée qui président à tous ces costumes, à toutes ces cérémonies, à cette résurrection du moyen âge. La richesse de cette mise en scène est étonnante, et c'est la richesse qui m'a le moins étonné. Ce que j'en aime surtout, c'est l'art. M. Duponchel, par ses études consciencieuses et son exquise intelligence, a tellement perfectionné la mise en scène au grand Opéra, qu'il en est et qu'il en restera le créateur. Mais je le défie lui-même dé continuer son système de progrès après la Juive, On peut en dire autant des décorations de MM. Feuchère, Filastre et Gambon. Elles ne sont pas seulement magnifiques; elles sont inventées et toujours imprévues.

La musique de cet opéra, comme toute grande œuvre, a été l'objet de bien des jugements ; et comme il arrive à toute musique forte et sévère, plus on l'entend, plus on y découvre de beautés et de secrets. L'Introduction, qui n'a rien d'ambitieux, est remarquable par la délicatesse des nuances dans lesquelles se plaisent toutes les oreilles connaisseuses. La romance à deux mouvements, « Loin de son amie », est délicieuse de naïveté. Tous les salons de Paris en retentiront bientôt. Le chœur à boire qui suit offrait de grandes difficultés au compositeur. Le souvenir des chœurs du Comte Ory et de Robert étaient là comme deux fantômes efirayants. M. Halévy est sorti triomphant de cette rude épreuve. Toute la scène est traitée avec une originalité surprenante. Un critique fort éclairé a même remarqué qu'au moment où le chœur syllabique des hommes se réunit au chant ténu de soprani, il devrait naître de la beauté de ce contraste une explosion d'enthousiasme dans la salle. Le public n'a pas encore bien compris. A plus tard l'explosion. — L'acte vraiment musical est le second, parce que tout se passe dans une chambre modeste entre quelques personnages, et que rien ne fait

diverger l'attention. La prière juive qui ouvre cet acte, la romance, « Il va venir », le duo a Lorsqu'à toi je me suis donnée », et surtout le trio final : « Désespoir! anathèmel » où Nourrit et M^^« Falcon se montrent si grands chanteurs et si grands tragédiens, feraient à eux seuls la gloire d'un maître. Il existe peu de morceaux d'une facture si vigoureuse et d'une éloquence si entraînante que ce trio. — Je ne regrette qu'une chose dans le second acte, c'est le concours de quelques voix de basse ou de baryton. Deux voix de femmes et deux ténors s'y succèdent ou s'y mêlent continuellement. Il en résulte de pénibles lacunes dans l'échelle des sons et une teinte trop uniforme. C'est un inconvénient que la distribution des rôles et la marche de l'action, telle qu'elle est, rendait inévitable; mais M. Halévy devait à son art et à son talent d'exiger du poète quelques modifications toujours faciles, surtout à l'esprit souple et inventif de M. Scribe, et qui auraient permis l'introduction d'une corde grave au milieu des quatre chanterelles du second acte. Il faut tout le mérite de la composition et toute la magie de l'exécution pour faire oublier ce malheur réel, auquel on ne songe que lorsqu'on est rentré chez soi. C'est encore trop tôt. — Le troisième acte s'ouvre par un air à cadences à roulades, espèce de concerto pour la voix, que bien peu de cantatrices pourraient chanter comme M"»* Dorus-Gras. C'est merveille que d'entendre cette jeune artiste se jouer avec tant de grâce des traits les plus difficiles et des gammes chromatiques ascendantes et descendantes dont cet air abonde. M™* Dorus-Gras s'est placée dans la Juive au premier rang des talents de vocalisation, comme elle avait pris sa place parmi nos premières chanteuses dramatiques en créant avec tant de charme et d'expression le beau rôle d'Alice dans Robert. — Le finale de ce troisième acte est plein de vigueur, et le récitatif obligé, si puissamment rendu par Levasseur, est d'un effet extraordinaire. Cet excellent chanteur y développe toute la beauté de ses moyens et toutes les ressources de son art. Je suis fâché que les mots anathème! anathème!

soient encore le cri du cardinal comme ils ont été le cri du juif dans le trio du second acte. Ce dernier anathème s'affaiblit un peu par le souvenir du premier. C'est une répétition qu'il fallait éviter. — Le morceau qui avec le grand trio partage les honneurs de la représentation est l'air d'Éléazar au quatrième acte. Il est impossible d'imaginer une mélodie plus tendre et plus douloureuse, et de la dire avec une expression plus déchirante que ne le fait Nourrit. — Enfin, madame, je vous envoie la partition de la Juive, dans laquelle vous découvrirez bien des mérites de tout genre que je ne puis pas même vous indiquer, et vous accueillerez le nom de M. Halévy sur votre piano avec l'enthousiasme que nous lui avons prodigué autour de son orchestre. — Encore un mot avant d'en finir avec la Juive. Je me suis convaincu de nouveau que le récitatif continuellement instrumenté alourdit un opéra ; il ne se détache pas assez de l'instrumentatipn du chant. J'en reviens toujours à mon récitatif au piano pour les scènes posées et le dialogue familier. Il faut en croire les Italiens làdessus comme sur beaucoup d'autres choses. Cette mélopée simple, et soutenue seulement de quelques accords, vous maintient dans la région musicale sans vous saturer de bruit et d'harmonie. D'ailleurs c'est un contraste de plus : grand bénéfice en musique. Quand la situation s'agrandit, ou se passionne, le récitatif orchestré reprend, et on le retrouve avec plaisir au lieu de l'écouter tout le temps d'une manière distraite. D'ailleurs, avec le récitatif au piano, le dialogue étant tout démasqué devant le public, les poètes s'accoutumeraient à y mettre du soin, de l'esprit, du style, de la poésie... Pourquoi pas? et les spectateurs s'accoutumeraient à y faire attention, et à s'amuser et à s'intéresser entre les morceaux de musique. — Le beau malheur 1

Marino Faliero de Donizetti succède en ce moment aux Puritani de Bellini à l'Opéra-Italien. C'est toujours la même exécution foudroyante. Je vous parlerai dans ma prochaine lettre de cette nouvelle partition du célèbre auteur d'A?ma Bolena.

— L'Opéra-Comique a donné la Marquise, de M. Adam.

32 OEUVRES' D'EMILE DESCHAHPS.

C*est, je crois, le trente-troisième succès à ce théâtre depuis un an. La musique de M. Adam n^en a pas moins un mérite très-réel.

Le Conservatoire est toujours le rendez-vous de tout ce qui aime la grande et forte musique. Dernièrement la symphonie pastorale de Beethoven, ainsi qu'un quatuor du môme maître, exécutés par tous les violons, altos et violoncelles de cet admirable orchestre, ont ravi l'auditoire au septième ciel. Le chœur d*Euriante de Weber a également électrisé l'assemblée, qui a voulu l'entendre deux fois. J'aurais tort de passer sous silence une grande composition vocale de M. Glapisson, qui s'est fait connaître avec beaucoup de distinction cette année. La mélodie, l'harmonie et le rhythme, ces trois qualités de la musique, en sont fort remarquables, et ont été fort remarqués.

Une matinée musicale bien intéressante est celle qu'a donnée M. Ferdinand Hiller dans les grands salons d'Érard. Des quatuor et trios d'instruments, des airs ou lied pour la voix, des études et fantaisies de piano, des chœurs allemands, M. Ferdinand Hiller a fait passer devant nous un choix brillant de toutes ses musiques. Déjà nous avions entendu l'année dernière une de ses belles symphonies au Conservatoire. Nous connaissons maintenant quelque chose de tous les secrets de ce jeune et déjà 'célèbre compositeur, et nous désirons vivement connaître le reste. On est frappé de la gracieuse et expressive naïveté de ses liedj à côté du style énergique et de l'étonnante instrumentation de ses quatuor. Ses chœurs, à la mélodie si large, et aux modulations si heureusement nuancées, forment un contraste puissant avec ses fantaisies de piano, si capricieuses et si habilement variées. Cette solennité musicale s'est terminée par un duo de piano, que Fauteur, et M. Chopin, ce talent magique, ont exécuté avec une délicatesse et une verve prodigieuses. Tous les maîtres de l'art et la première société de Paris assistaient à cette matinée, et tout le monde en se séparant aurait voulu se donner rendez-vous à un prochain opéra de M. Hiller.

Je savais bien, madame, que vous seriez contente de mon dernier envoi de nocturnes et de romances : j'y ajoute aujourd'hui le Benégat de M. Donizetti, qui peut faire le pendant du Moine de Meyerbeer ; puis Kitty- Bell et Chatlerlon^ de madame Pauline Duchambge, ballade empreinte d'amour et de pureté, et dont la couleur est merveilleusement harmonisée avec les personnages et le sujet ; puis une barcarolle de M. Mazas : Partons, c'est V heure, 11 y a un très-grand talent dans cette petite production, comme dans tout ce qui porte le nom de M. Mazas, dont la science et Tinspiration mélodique feraient, j'en suis certain, la fortune d'un opéra. — Puis encore la Pauvre Fille, romance qui mérite d'être distinguée dans, la foule des romances, par la sévérité du style et le sentiment musical qui y dominent. Elle est d'un jeune compositeur, M. Adolphe Barault, qui aura bientôt un nom s'il continue ainsi. — Enfin, madame, je vous adresse les Concerts de famille de M. le vicomte de Ginestet. Ce sont douze quatuor où le chant rivalise avec l'harmonie, et qui sont d'un effet délicieux; ils ne présentent point de diflScultés de vocalisation, et demandent seulement de la précision et des nuances bien observées. Ces Concerts de famille font fureur dans les salons de Paris, et seront d'un agrément indispensable dans les châteaux autour des tables rondes ou sur les terrasses fleuries. L'éditeur Petit, rue Vivienne, en fait faire en ce moment un nouveau tirage, et je conseille fort à vos voisins de campagne de se dépécher s'ils veulent être servis ; car tout le monde désire ces quatuor.

Paris, 15 mai 1835.

Les Italiens sont partis et le Conservatoire est fermé 1 Adieu les miracles du chant et de la symphonie I Adieu Paris I tout ce qui a un cœur dans sa poitrine d'homme

34 OEUVRES D*ÉMILE DESCHÂMPS.

OU de femme, et quelques louis dans sa poche ou dans le coin de son mouchoir, se hâte de quitter cette fourmilière criarde, où l'on ne rencontre plus guère dans les rues que des courtiers de commerce, des marchandes de plaisir, des chefs de bureau et des sergents de ville. La musique est maintenant dans les montagnes, dans les bois et dans les prairies. Elle est dans votre grand parc d'Auvergne, madame, empruntant la voix de vos cascades et de vos jeunes fauvettes ; et c'est vous qui désormais pourrez nous donner des nouvelles de cette reine devenue bergère.

Mais elle nous a fait de superbes adieux, et n'a point voulu ménager nos regrets, la divine cruelle 1 Les dernières soirées de l'Opéra-Italien, les dernières matinées du Conservatoire, étaient bien les premières solennités musicales du monde. Jamais ces voix du ciel et cet orchestre magique n'avaient fait tant de bruit et un bruit si admirable.

La vogue des Puritains s'est accrue jusqu'à la fin, ce sont les Puritains qui ont clos la session mélodique au théâtre Favart, et vous auriez vu tous les bouquets pleuvoir des loges ou jaillir du parterre sur la scène. C'était une grêle embaumée, un délicieux bombardement. Tamburini et Rubini ont été couverts de ileurs, comme ils le sont tous les jours d'applaudissements. M"* Grisi a eu pour sa part plus de vingt couronnes; et ce n'est pas trop, elle a chanté plus de vingt fois cet hiver. Enfin, par un contraste singulier, une rose pompon est allée se nicher dans la vaste chevelure de Lablache : ce n'est vraiment pas assez.

Vous avez maintenant, madame, la partition des Puritains et celle de Marino Faliero, Cette dernière partition est certainement l'œuvre d'un maître bien habile et qui connaît et domine toutes les ressources et toutes les puissances de son art. Cependant, vous devez comprendre les préférences dU public pour l'ouvrage de M. Rellini, dont les mélodies ont une suavité, une tendresse, une jeunesse qu'on ne trouve point au même degré dans l'ouvrage de M. Donizetti : qualités qui dans un opéra l'emportent nécessairement sur toutes les au-

très. Pour les chanteurs, il faut d'abord du chant et puis encore du chant. Nous ne rappellerions pas cet axiome très-naïf, [pour le moins, si quelques compositeurs actuels ne l'oubliaient pas trop dédaigneusement.

Une demi-heure après que les portes du Théâtre-Italien ont été fermées pour six mois, M™'' Malibran est arrivée à Paris!... N'y reviendra- t-elle pas quand elles se rouvriront! Que de chefs-d'œuvre n'ont pu être représentés cette année faute d'une prima donna, mezzosoprano ou contralto f et comme cette cantatrice, cette actrice de génie compléterait le plus magnifique ensemble musical qu'aucun théâtre ait jamais présenté ! Sans doute, l'administration des Italiens, avec les traitements considérables qu'elle donne déjà, et avec ses recettes bornées, ne pourrait subvenir à ce nouvel engagement. Mais le ministère, mais la ville de Paris, ne devraient-ils pas y pourvoir? dût-on supprimer pour avoir M™* Malibran quelques dromadaires ou quelques ours du Jardin des plantes ! En tout cas, la municipalité de Paris rentrerait bien vite et au delà dans ces avances, par la masse d'étrangers et de capitaux circulant qu'attirerait le phénomène de cette unique réunion de talents. Et à défaut de l'autorité, si elle reste sourde à notre voix et même à celle de M"" Malibran, une souscription de plus de cent mille francs serait remplie en moins de quinze jours par les dilettanti de la capitale. Qu'on essaye. Le plaisir en vaut bien la peine. Quant à la sublime chanteuse, on ne saurait trop lui répéter que la gloire est plus belle à Paris que partout ailleurs. Voilà l'Angleterre qui vient de l'engager pour la saison ;* la France restera- t-elle en arrière? , . *

Quant au Conservatoire,' la vogue a toujours été pour Beethoven, et c'est justice. Nulle part cet empereur de la symphonie n'est aussi bien fêté. Il y a des orchestres plus nombreux dans quelques autres capitales, il n'y en a pas d'aussi sonnant, d'aussi intelligent, d'aussi vigoureux. On ne dirait pas cent vingt instruments, on dirait un seul instrument qui a un volume de sons comme cent vingt. Chose étrange ! les symphonies allemandes sont peu senties en Italie ; et les mélodies italiennes peu

goûtées en Allemagne. Ce sont pourtant les deux patries de la musique. Il est vrai que Tune est la reine du chant et l'autre 'de l'harmonie. Leur injustice réciproque s'explique par la différence de leur point de vue dans l'art et par leur rivalité même. Elles sont trop dissemblables et trop égales pour s'entendre. La France, qui est beaucoup moins intéressée dans la question, est bien meilleur juge. Aussi se pàme-t>-elle le matin avec Beethoven et le soir avec Rossini. Encore a-t-elle deux publics pour ces deux extases ; car il y a bon nombre de fanatiques du Conservatoire qui traitent fort cavalièrement rOpéra-Italien; et en revanche, bien des belles dames enthousiastes des virtuoses de la salle Favart, et qui s'ennuient bien franchement dans la salle de la rue Bergère. Pauvre humanité, qui ne peut suffire à deux admirations l Cette triste vérité a son application dans le sein même du Conservatoire. Il y a douze ans qu'on en fermait les portes et qu'on se fermait les oreilles aux symphonies de Beethoven, du barbare, du sauvage, du frénétique Beethoven; qui avait l'audace insensée de vouloir usurper l'orchestre d'Haydn et de Mozart. Maintenant, les mêmes personnes, dans le même lieu, ne rêvent plus, ne demandent plus, ne reconnaissent plus que Beethoven, et tolèrent Mozart et Haydn par respect humain! L'admiration vulgaire n'admet un nom nouveau qu'à la condition d'en rejeter un ou deux anciens. Cela ne fait jamais que son petit nombre et quelquefois même il y a bénéfice. — Eh bien, nous avons entendu, dans un des derniers concerts, une symphonie de Mozart, etl'andante d'une symphonie d'Haydn, avant et après la belle symphonie en re de Beethoven, et si l'instrumentation des deux célestes doyens de l'harmonie nous a paru moins puissante que celle de leur sublime héritier, leur style, leur chant, leurs accords n'ont rien perdu à la comparaison ; et nous nous sommes convaincus pour jamais de cette vérité, que la bonne musique est toujours fraîche et qu'elle ne vieillit pas. Il est à remarquer même que les honneurs du bis ont été pour Haydn et Mozart. C'est d'un excellent augure ; les préjugés et les exclusions sont les fléaux des arts.

Des peaumes de Palestrîna, VAve verum de Mozart, de magnifiques motets de M. Chérubini, ont royalement couronné la saison du Conservatoire. Il serait digne de M. Chérubini de faire montei pour Tannée prochaine les plus beaux morceaux de la Création d'Haydn, et du Triomphe d'Alexandre deHaendel; ce cygne mélodieux, ce colosse d'harmonie, que Choron seul nous a révélé. Les chœurs du Conservatoire, malgré une amélioration sensible, sont loin encore de la verve nuancée que Choron avait inspirée à ses élèves; cela tient sans doute à un vice dans renseignement, et nous ne savons pas à quoi tient ce vice, mais il est pénible de penser que le chant soit si inférieur aux instruments dans notre grande institution musicale.

Après le Conservatoire, est venue immédiatement, cet hiver, la société des concerts de la rue Chantereine, où l'on a fait d'excellente musique vocale et instrumentale.

C'est là qu'on entendait M. Géraldi, jeune artiste plein d'âme, de goût et de talent, une des plus franches et des plus expressives basses- tailles qui ait jamais résonné. C'est là qu'on a entendu le fameux sextuor de M. Bertini, très-grand pianiste et plus grand compositeur. Ce sextuor, ainsi que toutes les études de M. Bertinî, sont des modèles de style, d'harmonie et d'inspiration dramatique. Ce compositeur, dont la science et le mérite sont relevés par une rare modestie, nous paraît appelé à la plus haute renommée, et tous les connaisseurs le regardent comme une des plus belles espérances de notre scène lyrique. M. Véron, qui a les prévisions si justes, ne doit pas hésiter à lui confier un poëme. Quant à rOpéra-Comique, nous ne comprenons pas comment il ne court pas après M. Bertini.

En attendant, le Cheval de bronze ira loin et longtemps. La musique de ce nouvel opéra est remarquable par l'esprit, la facture et la vérité dramatique. Sans cela, serait-elle de M. Auber? On y a repris d'abord quelques^ réminiscences du Philtre et du Dieu et la Bayadère : tout le monde se souvient de ces charmants opéras ; pourquoi l'auteur ne ferait-il pas comme tout le monde? Puis; quelques parasites cavatines à roulades : ne fallait-il IV. 3

38 OEUVRES D'EMILE DESGHAMPS.

pas faire chanter Inchindi, madame Casimir et M. Ponchard? Enfin, trop de mouvements de contredanse; mais, en résumé, les défauts de ce nouvel ouvrage de l'auteur de la Mvstte appartiennent au genre, aux exécutants, aux spectateurs de TOpéra-Comique; tout cela fait fausse route musicale. Les beautés du second acte surtout, et le charme d'un grand nombre de morceaux sont bien à M. Auber seul. Cosi fan tutti de Mozart, le Mariage secret de Cimarosa, le Barbier de Séville de M. Rossini, sont aussi des opéras-comiques. Mais (tout génie à part) le style, la coupe de cette musique, en font une chose aussi grande que les plus grands opéras sérieux, tandis que nos opéras-comiques de la place de la Bourse ne sont que des comédies à ariettes, des vaudevilles un peu plus et un peu mieux chantés. Il y a là un péché originel qui est inhérent au genre même. Nous y reviendrons plus tard.

Le concert au bénéfice des réfugiés polonais a tourné au bénéfice des auditeurs. 11 a été supérieurement ordonné et exécuté. M. Chopin s'est surpassé lui-même en faveur de ses compatriotes. Il a dit un concerto de sa composition qui a électrisé l'assemblée par l'originalité et le coloris du style, et par la fraîcheur des mélodies dont lui seul peut rendre, sur son piano, la grâce ingénieuse et l'exquise finesse. Vous connaissez M. Chopin, madame ; vos souvenirs feront plus que tous mes éloges. Ce concert était long et il a paru court. C'est une compensation pour tant d'autres qui sont et qui paraissent tout le contraire de cela.

Nous vous avons particulièrement regrettée, à la solennité qui, sur l'appel de M. Liszt, a rassemblé, dans la grande salle de THôtel-de- Ville, la plus brillante société de Paris. On avait à juger une nouvelle composition à grand orchestre, de ce célèbre pianiste, fantaisie symphonique qu'il a écrite sur deux thèmes de M. Berlioz (la ballade du Pêcheur et la chanson des Brigands). M. Liszt s'est placé d'un seul coup au premier rang des harmonistes de nos jours, par les transformations aussi délicieuses qu'inattendues qu'il a fait subir aux thèmes si simples et si grandioses de son rival et

ami. Le travail des violons et des basses, les entrées des instruments à vent, le sage et pittoresque emploi des instruments à percussion, toute cette instrumentation, lucide et compliquée, comme un fleuve profond et clair, enfin la péroraison foudroyante où M. Liszt luttait seul sur son piano avec son colossal orchestre, et ces inextricables difficutés d'exécution qu'il emporte et renverse devant lui, comme Achille faisait des bataillons et des redoutes de Troie, cette double magie de l'exécutant et du compositeur, a entraîné la salle toute entière, et l'exaltation de l'artiste a passé dans son public, au point qu'il serait injuste de dire que M. Liszt a obtenu un immense succès; il faut dire, un véritable triomphe. A voir le jeune inspiré dont les regards reflètent les rayons d'harmonie qui s'échappent de ses doigts, ce n'est plus seulement de la musique, c'est de la poésie, et je me suis pris à redire :

Voilà le merveilleux enfant, homme à présent 1 Au trépied musical poète improvisant; Liszt, Liszt^ qui changerait, sans changer de délire, Les notes pour les vers, le clavier pour la lyre 1

Quant à ceux qui prétendaient qu'il ne devait pas composer parce qu'il exécutait trop admirablement, il leur a fait une réponse sans réplique. D'ailleurs, Mozart était le plus grand pianiste de son temps.

Il était difficile, après M. Liszt, de ramener l'attention et de recommencer l'enthousiasme de l'auditoire. C'est pourtant ce qu'a fait M. Massart dans un solo de violon. Qu'on joue très-bien du violon, qu'on fasse trèsbien beaucoup d'autres choses, ce n'est point là l'embarras aujourd'hui, mais de franchir cette ligne étroite, cette immense barrière qui, dans tous les arts, sépare le bien du beaUj voilà le vrai mérite, et la nature le donne à peu d'artistes. M. Massart est un de ces rares privilégiés qui ont franchi la barrière. Le style large et puissant de son jeu rappelle la grande manière de son maître Kreutzer, et il y joint une délicatesse d'expression et une vélocité merveilleuse qui sont un des progrès du siècle. Aux unanimes et bruyants applau-

dîssements du public, s'est mêlé un suffrage qui, pour M. Massart, vaut seul tous les autres, celui de M. Baillot. Notre grand violoniste était là, dans l'orchestre, et n'a cessé de donner à tous le signal des bravos, après chaque trait habile ou charmant de son jeune émule. M. Massart ne saurait trop souvent se faire entendre, dans l'intérêt de sa gloire et de nos plaisirs.

M. Liszt, à la fin de la soirée, épuisé de fatigues et d'émotion, s'est évanoui au milieu de son dernier duo avec mademoiselle Vial. Toute la salle, d'abord si alarmée, a été bientôt tranquillisée sur les suites de cet accident qui nous a toutefois privés d'applaudir assez longtemps mademoiselle Vial, à côté même de M. Liszt. Ce duo nous a été rendu dans un autre concert donné par le jeune Hermann, âgé de 13 ans, qui l'a joué miraculeusement avec son maître. Ce jeune élève est la preuve que M. Liszt joint à tous ses autres mérites celui d'excellent professeur.

M. Berlioz, dont nous parlions plus haut, a eu l'heureuse idée de nous redonner ce grand concert dramatique qui a fondé sa réputation il y a quelques années. Tout ce qui aime la forte musique, tout ce qui admire ce jeune compositeur si original et si passionné, tout ce qui lui conteste encore sa place, s'est précipité en foule, et longtemps d'avance; la salle du Conservatoire était retenue par les enthousiastes et les récalcitrants. Il n'y a que les talents supérieurs qui excitent ces vives sympathies et ces non moins vives oppositions. La médiocrité va toute seule, c'est à qui la laissera passer. Aussi passe- 1- elle vite. Vous voyez de loin ce qui a dû arriver. La symphonie fantastique aura été reçue avec de véhémentes acclamations, et le lendemain des réclamations honteuses et isolées se seront encore efforcées d'attacher une épine au laurier du vainqueur. Les choses suivent leur cours naturel pour M. Berlioz. Les suffrages, d'année en année, augmentent de nombre et d'intensité; les invectives deviennent plus rares et moins hardies. Il ne restera bientôt plus que la critique honnête et éclairée que tout grand artiste doit rechercher et remercier.

Voici, madame, quelques romances nouvelles et qui sont cependant neuves : Grenade, le Giaour, paroles et musique de M. Émilien Pacini, que vous féliciterez de son double talent qui ne s'arrêtera pas là; puis les Adieux à la Bretagne, par M. Edmond Ellové, jeune amateur déjà connu par des productions d'un comique excellent, dont tout Paris raffole, et qui débute dans le genre tendre et mélancolique par une mélodie qu'on ne peut écouter sans pleurer.

Voici enfin Nella, canzona de M. Meyerbeer. Cet auteur nous dispense de tout éloge. Nous ne (dirions pas plus haut que son nom. Nous dirons seulement que Nella est une digne sœur du Moine et de Rachelj et une digne rivale de la Nizza de M. Rossini, dont elle est destinée à faire l'harmonieux pendant pour le charme et pour le succès de vogue.

Permettez-moi de joindre à cet envoi (comme touchant par un point à ma spécialité musicale) deux livres de poésie qui font grand bruit en ce moment : Le Souper chez le Commandeur, par M. Henry Blaze, compoposition d'une haute philosophie et d'une imagination épique, inspirée par cet immortel Don Juan de Mozart ; et les Dernières paroles, de M. Antoni Deschamps, qui avoue lui-même que c'est la musique qui le fit poëte, lorsqu'il dit en parlant de Cimarosa :

Or, j'ai toujours aimé ce roi de mélodie ;

C'est lui qui réveilla mon enfance engourdie,

Qui vint me prendre au cœur et par son art puissant,

Avant un autre amour fit bouillonner mon saog.

Certes, si la musique a fait éclore ce jeune talent si fort de pensée, de sentiment et de style, elle a droit à de nouveaux hommages. Je ne sais pas pourquoi je ne dirais pas cela, bien que M. Antoni Deschamps soit mon frère. 11 faut être juste envers tout le monde.

P.-S. J'apprends que M. Meyerbeer arrive à Paris pour commencer les répétitions d'un grand opéra que nous applaudirons au mois de septembre prochain. C'est, je crois, un épisode de la Saint-Barthélémy. — J'apprends

aussi qu'il est question de monter une musique religieuse pour tout l'été dans l'église de Neuilly. MM. Rossini et Hiller sont les maîtres de chapelle. Que de bonnes nouvelles à la fois !

Une bonne méthode poétique, c'est-à-dire une prosodie bien raisonnée, traitant des premiers rudiments de la versification, pour s'élever de chapitre en chapitre jusqu'aux formules transcendantes de l'art, est un Hvre d'éducation qui manque à notre pays. Nous avons des prosodies élémentaires et techniques qui nous disent combien il faut de pieds dans chaque espèce de vers les plus usités ; quel doit être l'entre-croisement des rimes masculines et féminines ; ce que c'est qu'une césure et un hémistiche; comme quoi il faut éviter l'hiatus et certaines inversions et assonances; de quel nombre de vers se composent le sonnet et le rondeau, etc.. Mais, comment ces pieds doivent-ils marcher selon les genres et les sujets; comment il faut rimer; quelles sont les rimes à rechercher et celles à éviter pour faire d'une chaîne une parure ; quelle est la grâce ou le pouvoir des rhythmes, des césures mobiles, des rejets étudiés, des enjambements, etc., aucune prosodie ne nous dit rien de cela, et c'est cela qui est tout. Nous avons aussi des rhétoriques qui donnent des exemples, plus ou moins complets, des différents genres de poésie ; mais comme elles ne joignent point d'argumentation, de démonstration à l'appui, ce sont des exemples sans utilité pour l'enseignement du beau poétique.

Avec des prosodies trop matérielles comme avec des rhétoriques trop vagues, l'esprit flotte et se fatigue entre des règles arides, sans application, et de vaines citations sans analyses normales. On sent qu'il y a dans cette région la place d'un livre intéressant et utile, mais ce livre

ne pourra être fait que par un poëte doué de l'esprit critique et de la philosophie de son art. La réunion de ces conditions est indispensable; voilà pourquoi une vraie prosodie est si longtemps à se faire.

Et il ne faut pas croire qu'elle ne serait profitable qu'au public, ce qui cependant donnerait déjà assez d'extension à ses bienfaits. Elle serait encore d'un grand profit pour les jeunes poètes. Sans doute la forme toute! seule n'est rien ; mais, dans les arts, il n'y a rien sans la forme. Sans doute aussi tout poëte de génie crée sa forme avec son œuvre et au niveau de sa pensée ; mais il est des poètes qui, sans être des génies créateurs, ont plus d'idées, de sentiments et d'imagination qu'il n'est nécessaire pour vivre dans la mémoire des hommes, et dont le nom meurt tout jeune, faute par eux d'avoir su jeter les élans de leur verve dans les moules conservateurs; faute d'un bon système de versification; faute, en un mot, de guides et d'avertissements. La poésie, on ne saurait trop le répéter, c'est l'indépendance de la pensée et de l'imagination, avec une soumission fanatique à la forme. Voyez Virgile, Horace, Dante, Goethe, Byron, Victor Hugo, etc. Une bonne prosodie, comme nous la comprenons, offrirait donc de grands secours aux jeunes esprits qui se dirigent vers la poésie, en écartant leurs premiers pas des fausses routes, des mauvaises manières dont on se tire plus tard si difficilement — quand on s'en tire.

Les professeurs et les critiques y trouveraient égalelement de bien précieux avantages. Il en est parmi eux d'une instruction littéraire très-étendue et très-solide, d'une très-haute portée d'esprit et d'un talent d'écrire du premier ordre, qui cependant sont gênés, on le sent, quand ils ont à parler d'ouvrages de poésie : aussi en parlent-ils le moins possible; ils n'osent pas trop s'y hasarder : l'exquise connaissance du mécanisme poétique, la science de l'art leur fait défaut. Qu'une prosodie, comme nous l'entendons, vienne à paraître, et qu'ils s'appliquent à l'étudier avec leur vive intelligence, il ne leur manquera plus rien.

Et certes, le moment est bien opportun pour la pu-

44 OEUVRES D'EMILE DESGHAMPS.

blication d'un pareil travail. Les règlements doivent arriver après les œuvres. Or, depuis André Chénier jusqu'aujourd'hui, tous les secrets du rhythme et de la facture ont été retrouvés ou révélés par quelques poètes de génie, et mis en œuvre par de beaux talents. Les grandes formules poétiques du xvi* et du xvii* siècle ont été continuées et complétées admirablement de nos jours. Il ne reste plus qu'à en faire le procès-verbal éloquent.

En attendant cette prosodie supérieure, que nous avions longtemps appelée de tous nos vœux*, voici quelques considérations qui mériteraient peut-être qu'une plume habile les développât.

La poésie a ses mélodistes et ses harmonistes, ses dessinateurs et ses coloristes, comme la musique et la peinture. Il n'est donné qu'à bien peu de réunir au même degré les deux manifestations de l'art. Ainsi Raphaël est supérieur par le dessin et Cimarosa par la mélodie, comme Rubens par la couleur et Beethoven par l'harmonie. Cette division existe également dans l'art d'écrire, et surtout en vers. Les uns, emportés par l'idée et la passion, ne sont pas essentiellement préoccupés de la forme et du rhythme ; les autres, au contraire, écornent quelquefois leur pensée pour la faire entrer dans leurs moules merveilleusement ciselés. Cependant, aucun talent vrai n'est dépourvu de l'une ni de l'autre partie de son art; ce n'est qu'une question de plus ou de moins, et si une qualité domine, l'autre se trouve toujours en bonne proportion; sans cela ce serait un talent manqué. En effet, pour nous en tenir à la poésie, des moules sonores et brillants, avec des pensées vulgaires, ne seraient autre chose qu'une liqueur insipide renfermée dans un vase précieux; et, par contre, de belles idées ballottant dans un vers mou, dans une strophe débile, ressembleraient à lin vin généreux qui

1. Nos désirs ont été exaucés: M. Wilhem-Tenint a publié sa prosodie de l'École moderne, œuvre d'un ingénieux savoir, d'un goût excellent et d'un enseignement applicable et transcendant à la fois.

( Note de V Auteur.)

s'évapore et perd sa valeur dans un vase fêlé ou mal fermé. Les poètes de l'école de Voltaire ayant presque entièrement abandonné la forme, la poésie s'en allait de toutes parts, lorsque nos jeunes poètes, heureusement réactionnaires, l'ont ramenée dans les canaux dorés de ses rhythmes primitifs : coupes étudiées ou hardies, tours variés, harmonie pittoresque, coloris prismatique, élégante opulence de la rime, sobre liberté de l'enjambement, travail curieux et charmant du vers et de la période; toute la magie du style et de l'art a été déployée depuis un quart de siècle parmi nous. Peut-être même quelques adeptes trop fervents, ou quelques talents incomplets, trouvant à leur disposition et sous leur main le procédé poétique, la machine à versification, les ont-ils imprudemment employés à chanter sans rien dire, à répandre de vives couleurs sur des traits vagues et effacés, si bien qu'ils nous ont donné des palettes au lieu de tableaux. De là, car un excès produit toujours son contraire, cette tendance qui se manifeste, à l'heure qu'il est, chez plusieurs beaux talents, vers la manière lâchée du xviii* siècle. Tout n'est qu'action et réaction. C'est aux esprits sages à tenir un juste équilibre entre ces extrêmes, à ne pas adopter la négligence inélégante, en haine de la parure affectée, à ne pas se jeter dans un abîme par la crainte d'un écueil.

La France a eu sa poésie avant d'avoir sa langue*, ses chants inspirés sur un instrument incomplet ou à demi barbare. Clément Marot, Du Belley, Ronsard, Rémy Belleau, d'Aubigny, et quelques autres poètes de la pléiade du xvi* siècle, étaient, à vrai dire, des Théocrites, des Horaces, des TibuUes, pour la grâce, la verve, la fraîcheur et le coloris. Ils se servaient miraculeusement d'un idiome rebelle et d'une grammaire

1. Voir, tome II, page 263, la même idée exprimée presque dans les mêmes termes (Variante d'un passage de la préface des Études). L'auteur, en plus d'un endroit de ce morceau, reproduit encore des opinions déjà émises dans sa préface. Nous avons dit qu'il ne comptait pas la publier, (^ote de l'Éditeur.)

46 CEOVRES D'EMILE DESCHAMPS.

défectueuse, sans avoir poui^tant la force ou la volonté de les régulariser et de les épurer. Enfin Malherbe vint, et la belle langue française avec lui... mais, si Ton en excepte le théâtre, encombré de tant de chefs-d'œuvre tragiques et comiques, et admirablement poétiques à la fois, la poésie s'en alla peu à peu de notre littérature, à mesure que le langage se perfectionnait. L'instrument fut créé, mais il ne se créa plus guère de mélodies : le chantre avait fait place au luthier. Il n'y eut, dans la poésie non dramatique, d'autre exception que La Fontaine; mais ce poëte, le plus grand de tous, ne doit compter dans le xvii* siècle que chronologiquement; son génie, son style appartiennent au xvi*. Phénomène bizarre dans l'histoire des littératures I La poésie et la langue française sont nées à un siècle <ie distance, et n'ont presque jamais pu marcher ensemble (si ce n'est au théâtre) jusqu'à notre époque, où elles se sont enfin reconnues et embrassées sous la lyre d'André Chénier, pour ne plus se quitter. C'est que, dès l'origine, nous avons manqué d'une épopée. Il n'appartient qu'au poëte épique de créer à la fois la langue et la poésie d'un peuple.

V épique, le lyrique, l'élëgiaquej c'est-à-dire ce qui est la poésie même, étaient les parties faibles de nos deux siècles classiques. L'honneur de ces trois genres suprêmes, comme nous l'avons dit dans le temps des grandes querelles, revient presque tout entier aux poètes de notre âge ; assertion qui a passé à l'état de foi depuis que M. Villemain, dans un de ses rapports académiques, l'a consacrée par l'autorité de sa parole de grand maître dans la littérature comme dans l'université.

Autant d'écrivains de talenti autant de styles; autant de vrais poètes, autant de systèmes de versification. Il y a cent façons d'écrire très-bien; il n'y a que deux manières de très-mal écrire : c'est d'écrire comme tout le monde, ou de tâcher d'écrire précisément comme quelqu'un. Il faut étudier les maîtres et non calquer leurs œuvres. Ce n'est pas en les imitant qu'on pourra

jamais les égaler; et il y a des gens qui se croient sérieux et qui croient qu'il n'existe qu'un vrai type de versification ou de style. Nous en connaissons qui voudraient, par exemple, que Racine eût écrit les tragédies de Corneille, et Massillon les oraisons funèbres de Bossuet.

De nos jours, on a rendu au vers l'indépendance de la césure et de l'^ijambement ; ce vers renouvelé nous paraît le seul possible pour le récit poétique : les repos réguliers et les formes carrées des autres vers ne peuvent être employés continuellement dans un poëme de longue haleine sans une fatigue extrême pour le lecteur. D'ailleurs, un mode n'exclut pas» l'autre, c'est tout bénéfice. L'art est de les combiner et de les faire jouer dans des proportions et à des distances justes et harmoniques. Lorsque après une page de narration écrite en . vers si faussement nommés prosaïques, se trouve une suite de vers pleins et cadencés, comme ceux de l'école classique, ils se détachent avec bien plus de grâce et de noblesse. C'est un chant suave et pur qui jaillit d'un récitatif habilement saccadé ; c'est l'oiseau qui sautillait et qui soudain prend son vol large et sonore.

' La poésie, ou plutôt la versification, dans chaque langue, aflTecte deux formes essentiellement distinctes ; le grand vers (l'hexamètre chez les Latins, ou l'alexandrin chez nous) et les rhythmes ou strophes. Dans tous les siècles, dans tous les pays, on trouve, pour les procédés de la forme du moins, des Virgile et des Horace, des Racine et des Malherbe. Les écrivains, et plus particulièrement les poètes du siècle de Louis XIV, avaient le culte de la spécialité : chacun ne s'appliquait guère qu'à un genre, qu'il portait à la perfection possible. Depuis, les digues ont été rompues, et des modèles en tout genre étant là pour servir de phares, il faut qu'un poète actuel, sous peine de passer pour un talent incomplet, tout en adoptant de préférence telle manière ou telle forme, se soit essayé dans toutes avec succès, 11 faut que chacun soit familiarisé avec tous les caprices dés rhythmes comme avec les allures plus simples du

48 OEUVRES D'EMILE DESGHAMPS.

grand vers. Et cela est également nécessaire aux amateurs pour leurs plaisirs, et aux professeurs et aux critiques pour l'utilité de leur parole et de leurs travaux.

Et maintenant bien des gens diront : Rêveries ou puérilités que toutes ces choses ! A quoi sert tout ce bagage poétique dans un siècle qui Test aussi peu que le nôtre? Bien des gens diront là une grande fausseté. Notre public n'est pas poétique, il est vrai ; c'est-à-dire qu'il n'est pas encore poétisé, mais cela lui arrivera bientôt. La poésie est dans l'air depuis la renaissance dite romantique ; c'est une affection endémique. Elle a d'abord frappé les sujets prédisposés; puis, de ces cas isolés, elle se propage déjà et se propagera longtemps dans les masses de la nation. D'ailleurs, une époque doit s'appeler savante, philosophique ou poétique, lorsqu'elle a de grands savants, de grands philosophes, de grands poètes, sans qu'on ait égard au nombre des adeptes. Un siècle, une nation, c'est quelques hommes, c'est quelquefois un homme seul. Les précurseurs inspirés marchent, le reste de l'humanité suit comme il peut. Oserait-on dire (s'il était permis de comparer les choses profanes aux choses saintes et divines) que les premières années du christianisme n'étaient pas uoe époque chrétienne parce qu'il n'y avait encore qu'une petite phalange des disciples de l'Évangile? Ce n'est pas le nombre, c'est la ferveur qui fait la force véritable. Certes, on ne niera pas nos grands poètes contemporains et l'enthousiasme de leurs admirateurs : donc, notre siècle est un siècle poétique, en dépit de tout le prosaïsme de la multitude.

Et encore lorsque cette multitude est assemblée et qu'une voix sympathique lui dit des vers, fussent-ils exquis, l'effet en est aussi prompt que juste. 11 se dégage de la foule compacte un sens collectif qui égale pour le moins le sens individuel le plus parfait. C'est un mystère, mais un mystère évident, c'est le vox populi, vox Dei,

Vous me demandez d'emporter cet Album pour le faire courir et vous le rapporter bientôt, enrichi des autographes de tous nos poètes vivants. mesdames, en grâce, demandez-moi autre chose... pas cela, je vous en prie I — Dites- moi d'aller vous cueillir dans les jardins de la princesse du Cathay cette fleur merveilleuse qui rajeunit de dix ans ceux qui la respirent sans tomber morts, ou d'aller chercher au fond des mers de Sicile cet anneau enchanté qui rend invisible (pourvu que vous n'abusiez pas de ce privilège), ou dites-moi tout uniment de vous amener par la bride le monolithe de Luxor... J'y volerai et j'essayerai... sans vous promettre pourtant de réussir. Mais, colporter encore un Album de quartier en quartier ! Recommencer dans tout Paris cette quête de poésie à domicile, ce recrutement d'autographes récalcitrants!... NonI et je vous refuse^ dans votre propre intérêt. Si vous saviez, si vous pouviez savoir combien il court d'Albums par le monde, qui arrivent éclopés dans les mains des huit cent quatrevingts-trois écrivains les plus distingués de l'époque! Combien d'années quelques-uns les gardent avant d'y laisser tomber leur signature avec un pâté d'encre pardessus! Que de messages, que de démarches il faut! quelle confusion î ... Que devient la liberté de l'âme dans ces perpétuels va-et-vientj au milieu de ces incessantes et mesquines préoccupations? Je crois que la supériorité des anciens sur les modernes tient beaucoup à ce qu'ils n'avaient pas d'Albums, de cors aux pieds ni de vaudevilles. — Si j'emportais votre Album pour cette moisson de vers, Dieu sait dans quel temps et dans quel état il vous reviendrait!... A peine si vous auriez tous les quinze mois des nouvelles du voyageur... C'est comme une montre qu'on a toujours chez l'horloger, et qui ne nous rentrera peut-être qu'à l'heure de notre

50 OEUVRES D'EMILE DESGHAMPS.

mort. Et puis, la responsabilité est trop grave : si le précieux dépôt s'abîmait, s'égarait, disparaissait! — la chose s'est vue. — Enfin, il y a environ un an, je causais avec deux amis (c'est beaucoup , n'est-ce pas?]... on frappe à la porte de mon cabinet, je vois entrer un commissionnaire qui me demande... l'Album. Or, j'en avais là trente-cinq, plus magnifiques et plus lourds les uns que les autres, et j'étais en règle avec tous, car je n'ai pas acquis le droit de négligence ; peu doit se donner vite, (f Et quel Album? répondis-je. — Damel ils m'ont dit comme ça... l'Album; c'est de la part de M™* de R***. » Moi, qui ne connaissais pas un seul propriétaire de tous ces Albums, lesquels m'avaient été remis par des tiers, ce nom ne me représentait absolument rien. « Mais, repris-je, pourriez-vous reconnaître celui que vous demandez? — Oh I oui, monsieur, car c'est moi qui l'ai apporté... ehl tenez, le voici I » Et il tira du tas un Album violet, qui avait effectivement un gros R gothique sur le flanc ; il le prit sous son bras et sortit. J'eus dans la matinée trente visites de ce genre, et le soir il m'en revint plus des trois quarts, à commencer par le messager de M"* de R***, avec tous les mêmes Albums, chacun me disant : « Monsieur, ce n*est pas le mien. — Monsieur, il y a eu erreur. — Monsieur, je viens faire un échange, etc. » Et c'était un pêle-mêle à n'y rien comprendre, et j'aurais perdu ma vie entière à débrouiller cette complication inextricable : jugez s'il m'eût fallu, par là-dessus, faire circuler le tout de poète en poète I L'éternité y eût passé. J'en avais plus que ma suffisance; je déposai les trente-cinq Albums chez un notaire, et je me sauvai à trente-cinq lieues , et, à mon retour, je me gardai bien de m'informer de l'état des choses.

Une autre fois, l'Album de la princesse de B*** me fut confié, avec recommandation d'y écrire quelques vers le jour même, parce qu'étant sur le point de repartir pour la Russie, elle l'enverrait reprendre le lendemain avant midi : elle me demandait aussi d'en obtenir quelques-uns de mon ami M. Jules Lefèvre ; ce beau nom de poète lui manquait, et elle sentait parfaitement combien

cette absence appauvrissait sa riche collection; elle me priait enfin d'avoir grand soin de son Album, de ne pas le quitter un instant, et de ne le rendre qu'à un de ses domestiques, qui viendrait à l'heure dite. C'est qu'en effet, il n'y avait rien de si beau et de si complet que cet Album : de l'écriture de tous les poètes, littérateurs, savants, orateurs, hommes d'État de toutes les nations ; des pages de musique notée de la main de tous les maîtres de l'Europe; des dessins et des peintures signés-des plus grands artistes de toutes les écoles; que sais-je encore?... C'était un monument inappréciable comme valeur d'opinion, et même d'une très-grande valeur pécuniaire. Les recommandations furent suivies ponctuellement, et le lendemain matin, nous admirions encore, M. Jules Lefèvre et moi, les délicieuses aquarelles, lorsqu'un laquais à la livrée de la princesse de B*** se présenta et me demanda si j'avais eu la complaisance... Je ne le laissai pas achever, et je lui remis l'Album très-scrupuleusement enveloppé. — Une heure après, le chasseur de la princesse vint me demander son Album. Grande surprise! grande inquiétude! et bientôt grand désespoir! Le premier domestique était un voleur qui avait été mis, on ne sait comment, au courant de toute cette affaire. Bref, l'Album fut emporté en pays étranger, déchiqueté et vendu pièce à pièce. La princesse est parvenue miraculeusement à le recomposer presque tout entier, mais en rachetant fort cher tout ce que chacun avait été heureux de lui offrir en hommage.

Si dans mes humbles mains les Albums ont éprouvé de telles catastrophes, à combien de périls et de calamités ont-ils dû être en butte dans les 'mains célèbres où ils affluent de toutes parts! Donc, mesdames, conservez le vôtre, là, sur cette table ronde, autour de laquelle moi, chevalier indigne, vous avez bien voulu m'admettre ; et, si vous m'en croyez, vous ne le ferez remplir qu'au fur et à mesure des bonnes occasions qui se présenteront, et toujours sans déplacement. La Renommée racontera, chemin faisant, qu'il est à poste fixe au milieu de vous, et vous verrez peu à peu tout ce

52 OEUVRES D'EMILE DESGHAMPS.

qui sait tenir une plume ou un crayon venir briguer l'honneur que je dois à votre indulgence. Mais j'ai encore un conseil à vous donner, un seul : ne livrez les pages de votre Album qu'à de hauts talents. — Je ne vous l'aurais pas dit avant d'y avoir écrit moi-même. — Le siècle fourmille de petite poésie, de petite musique, de petite peinture, tout cela en assez bonne qualité; le procédé mécanique de chaque art s'est répandu comme une monnaie courante. Que de gens font bien, et qu'il y en a peu qui font mieux ! que de gens, dans tous les arts, expriment ou exécutent élégamment des idées vulgaires, et qu'il y en a peu qui aient de grandes idées I Accoutumez-vous à n'étudier, à n'admirer que le beau, et ne vous inquiétez pas du joli.

Voici une lettre que j'ai reçue vers le milieu du mois de juillet dernier :

« Londres, 4 juin 184..

« Après tous les chagrins que j'ai éprouvés ici, mon cher ami, j'éprouve le besoin de quitter ma belle Angleterre pour quelques années, et c'est à Paris que je désire passer ce temps d'exil. Quoique assez jeune encore, mon brick et ma calèche ont tant couru, que je connais tous les petits et grands États des quatre ou cinq parties du monde connu, aussi parfaitement que mon comté de M... ; et ce que j'ai rapporté de plus clair de mes voyages, c'est que, lorsqu'on ne voyage plus, il faut en revenir à votre Paris. On parcourt, on visite d'autres capitales avec plus d'intérêt peut-être, mais c'est Paris qu'il faut habiter, quand on ne peut pas habiter un bon château de la Grande-Bretagne. Paris, c'est le grand asile et la fête perpétuelle. Tout

le monde y trouve sa place, chacun y est le bienvenu, personne n'y gêne personne» Paris est réellement la patrie de tous ceux qui fuient la leur ; d'ailleurs, mon ami, vous y faites votre résidence habituelle, cette seule... » (Je passe quatre lignes de flatteries amicales, afin que personne ne puisse dire que j'ai inventé la lettre entière, tout exprès pour ces quatre lignes.)

« Et puis, vous le dirai-je? Mathilde N*** était de Paris !... Bref, aurez-vous le temps et la bonté de me chercher un grand et bel appartement non meublé, pour le mois d'octobre prochain? Ma mère et ma sœur m'y viendront voir tous les ans ; il faut donc quelque chose de très-complet. Vous connaissez mes goûts, vous savez le prix que j'y puis mettre. Voyez le plus de maisons que vous pourrez, et ce que vous aurez choisi sera bien choisi ; surtout un jardin, n'oubliez pas le jardin. Le quartier m'est indifférent, pourvu qu'il soit comme il faut ; avec des chevaux, on est voisin de tous.

« J'ai encore quelques affaires à régler, mais j'irai bien certainement vous serrer la main au commencement de l'automne. Que deviendrais-je, bon Dieu, si j'attendais à Londres les brouillards de novembre !... de ce mois néfaste, à l'approche duquel l'Anglais le plus heureux a toutes les peines du monde à ne pas se brûler la cervelle I

•« Tout à vous, for ever,

« Edouard S***.

»> « P.-5. Pour que cette lettre vous arrive plus promptement et plus sûrement, je vous l'envoie par une bonne occasion. Répondez-moi vite un mot. »

Je répondis en effet par le premier courrier le billet suivant, que j'eus l'attention, pour ne pas rester en arrière de politesse, d'écrire en anglais, tout aussi peu élégant que le français de la lettre de sir Edouard.

Voici la traduction de ma réponse :

« Paris, 19 juillet 184..

« Comme vous m'avez adressé, mon cher Edouard, par une occasion sûre et prompte, votre lettre du li juin, je ne la reçois qu'au bout de six semaines et dans un tel état d'avarie, qu'en l'ouvrant elle est tombée en mille morceaux ; on dirait du premier billet d'amour que vient de lire une jeune fille, ou du dernier miroir qu'une vieille coquette a brisé de dépit. Enfin, j'ai tout rapproché, tout recomposé ou deviné, et je vous envoie ce mot par la poste, la meilleure des occasions»

« Je sais les tristes motifs qui vous éloignent pour quelque temps de votre pays natal; j'approuve pour mille raisons, et surtout pour une qui, seule, vaut les mille autres, le choix que vous avez fait de ce cher Paris que je ne quitte jamais, et c'est moi qui vous remercie de la peine, très-légère d'ailleurs, que je vais prendre avec un grand plaisir pour vous trouver un appartement à votre convenance... j'allais dire confortable ; mdÂSy c'est un mot qu'on a tant répété avec un rire bête, qu'il ne faudrait maintenant rien moins que la torture pour le faire sortir de ma bouche. Ne plaignez pas le moins du monde mes ennuis ou mes fatigues. Je vous dirai en confidence que je suis le deiuc ceîit quarante- troisième des Cent et Un^ ; et en cette qualité, rien ne peut me dispenser d'avoir de l'esprit ou d'en faire, à telle époque, sur quelque sujet qui se rattache à Paris, comme disent nos grands orateurs qui ne s'attachent pas à bien parler. Or, l'échéance approche et j'ai le désert dans la têtel... Peut-être, en courant pour vous dans toutes les rues, attraperai-je quelques idées, accrocherai-je quelques observations... et le monde littéraire vous sera ainsi redevable d'un chapitre dont l'absence eût été vivement sentie par trois personnes : moi d'abord, mon libraire, et puis, je ne sais plus qui.

Page 1