‹ Œuvres complètes de Emile DeschampsChapitre 39 sur 42 · LA VIE DE CHATEAU · texte numérisé non relu

LA VIE DE CHATEAU

Or, quand j'approchai de quinze ans, on me retira du collège, où j'avais eu tous les hivers les talons crevés d'engelures, et la fièvre tierce le reste du temps. Je vous laisse à juger de mes études et de mes récréations! une partie dB barres tous les deux mois; un occessU tous les deux ans, telles furent mes joies et mes gloires d'écolier. Eh bien, je regrette souvent ces années de pension. Le maître était si bon! et je recevais de si bonnes lettres de mon père!... Je croyais qu'il n'irait jamais au pays d'où l'on n'écrit plus... Bref, je n'avais pas quinze ans, qu'on me retira du collège, tout maigre et tremblant de fièvre. Et me voilà, pour refaire ma santé, dans un grand château près de Blois, chez des parents très-riches, très-hospitaliers et trèsgais, toutes qualités qui ne sont guère de la même famille, comme je m'en suis aperçu depuis dans le monde. Il me semble que c'est hier que je suis entré par cette longue avenue de peupliers qui, de loin, avec leurs plumets verts, se tenaient droits et alignés comme un régiment de dragons gigantesques, et pourtant il y a de cela... vous ne le saurez pas, et je voudrais bien ne pas le savoir moi-même.

Le château était habité, et on y menait joyeuse vie : c'est-à-dire que jusqu'à cinq heures, tous les hommes allaient à la chasse, et que ces dames se renfermaient dans leurs chambres pour étudier leur piano, ou se réunissaient au salon pour broder je ne sais quoi, et faire des histoires bien méchantes contre je na sais qui, enfin, ce qu'on appelle de bonnes causeries. Puis on montait s'habiller pour le dîner, et, le soir, un vieil ami de la famille faisait une lecture à quatre joueurs de tric-trac qui ne décoléraient pas dans un coin, à huit ou dix chasseurs qui s'étendaient éreintéssur tous les sofas, et à toutes ces dames qui, pour s'encoura-

288 GEUVRES D'ÉMJLl!; DESGHÂMPS.

ger à veiller et à vivre, se regardaient de minute en minute dans le petit miroir de leurs corbeilles à ouvrage, et puis, de quart d'heure en quart d'heure, se levaient, traînant les pieds dans toute la longueur du salon, et se balançant le corps et interrogeant des yeux toutes les portes et toutes les fenêtres, comme si quelque prince d'Orient ou quelque beau page blond allait entrer avec un bouquet de pierreries ou un bouquet de fleurs. — Personne n'entrait, et on revenait à la corbeille d'ouvrage et au petit miroir. — Remarquez que la lecture continuait toujours, au grand plaisir du lecteur, qui ne voyait que son livre, et qui fondait en larmes ou se pâmait de rire tout seul. Il avait pourtant soixante-quinze ans. Gela ne fait rien du tout.

Le lendemain se levait et se couchait parfaitement semblable à la veille. Seulement, quelquefois, une carrossée de voisins arrivait au château. Alors grand ennui de promener et d'héberger tout ce monde, ennui dont on se dédommageait, le soir, en s'en moquant à belles dents. Ces soirs-là, le lecteur faisait sa lecture tout bas, les autres se suffisaient à eux-mêmes; ils étaient en verve et tout gaillards. Mais ce beau feu s'éteignait avec les bougies, et le château retombait, au bout de vingt-quatre heures, dans cette vie iporte que vous avez entrevue plus haut. C'est égal, je vous assure que tous ces gens-là se trouvaient fort heureux. Une bonne chère, de bonnes voitures, de belles toilettes, pour peu qu'avec cela on n'ait pas beaucoup de cœur et guère d'imagination, que faut-il de plus pour le bonheur? On se dit bien en soi-même : « Je ne m'amuse pas extrêmement ; je m'ennuie même à périr le plus souvent. » Mais on ajoute aussitôt : « Comment font donc les autres qui n'ont ni mes chevaux, ni ma table, ni mes diamants? » et on redevient content par vanité et par comparaison. Car le luxe ne prévoit pas de jouis* sance hors de lui. C'est une grâce d'état. Ne plaignons donc pas trop les heureux du siècle ....*...

Note de Véditeur, «- On aurait Toola donner, à la fin de cette seconde partie, un choix varié de correspondance inédite.

Il n'y a pas un poète, pas un écrivain contemporaiD, avec qui Emile Deschamps n'ait échangé quelques lettres. On était bien sûr d'en trouver plus d'une, par exemple, chez M. Charles Asselineau ; car nul n'ignore que l'aimable et savant critique est un des plus fidèles dévots du romantisme.

Mais le temps a manqué pour faire à tous les amis de l'auteur l'appel nécessaire ; de plus, on s'est souvenu qu'il a toujours été lui-môme fort opposé à l'idée d'une semblable publication.

Nous devons pourtant à l'obligeance toute spontanée de M. Antoine de Latour deux lettres que nous sommes heureux de reproduire ici. Le nom du sympathique poète à qui elles ont été écrites en double pour nous le prix.

Les autres lettres, à l'exception de celle qui termine le volume, sont adressées à un jeune ami, alors encore au collège'. Elles n'ont pas littérairement une grande importance, mais elles montrent bien la touchante prédilection du poète pour les jeunes gens, et l'infatigable indulgence avec laquelle il accueillait et encourageait leurs débuts.

Versailles, 9 mai 1864.

Monsieur,

Votre jeune association sollicite, dites- vous, mon patronage et mes conseils. Voilà un honneur auquel je me cherche en vain des titres, et dont je suis aussi flatté que surpris. Comment avez-vous songé à moi? Comment

1. M. Achille Taphanel, auteur d'une notice sur Emile Deschamps, récemment publiée (Paris, Lecoffre, 1872).

jv. 17

m'avez-vous choisi, parmi tant d'autres qui vous eussent été d'un bien meilleur secours? Enfin puisque vous le voulez, j'accepte de grand cœur.

Rien au monde ne m'est plus doux que la sympathie des jeunes gens touchés au front par la Muse. Tels vous êtes. Monsieur, vous et vos aimables confrères de la Société littéraire de Saint-Louis. Et ne croyez point que je vous dise là une de ces banalités grossières qu'on nous accuse volontiers, nous autres vieux poètes, de prodiguer à tout venant.

Vous voilà, en effet, à cet âge d'adolescence que la Muse préfère. Plus tard l'infidèle ne revient guère ou ne revient plus. Mais en vérité tout ce qui constitue la poésie,, c'est-à-dire mille illusions naïves et fraîches, l'aptitude à l'enthousiasme et à la rêverie, la mélodie naturelle des idées, la nouveauté des impressions, vous avez tout cela, et ce sont les prestiges et les privilèges de la quinzième année.

J'ai lu avec un vif intérêt le compte rendu Imprimé de vos séances des 20 décembre et 17 janvier derniers. Il n'y a pas jusqu'à l'innocent tumulte de vos débats qui ne me plaise et ne m'afi*riande. C'est de la verve, c'est de la vie, c'est de la jeunesse l C'est ce que nous avions lors du premier cénacle, de 1826 à 1830.

Vivent les jeunes gens qui s'animent, s'emportent et se disputent pour les choses de l'art et les opinions littéraires I — Fi de ceux qui n'ont de colère et d'énergie que pour leurs intérêts ou leurs plaisirs I

J'ai trouvé dans vos vers, Monsieur, l'idée, l'image, le sentiment, l'expression pittoresque, enfin tout ce que donne la nature sans laquelle tout art est stérile. Il y a en vous des germes excellents : c'est au travail, à l'étude consciencieuse, à la culture enfin qu'il appartient de les féconder et de les amener à leur parfaite éclosion.

La forme n'est pas encore chez vous au niveau du fond; pas toujours du moins, car vous avez des endroits irréprochables. Or, la forme n'est rien, moins que rien par elle-même, mais il n'y a rien sans elle, rien de solide et de durable.

C'est l'amphore puissante qui conserve le nectar en le rendant meilleur : le nectar s'évapore par les fissures d'un vase débile et peu consistant. Vous avez trop de rimes indigentes ou incolores (verbes ou épithètes), puis des répétitions de mots et quelques assonances fâcheuses, — Et cependant si le labeur vous manque un peu, Vintuition chez vous est exquise.

Je ne trouve rien à redire à certaines strophes, celleci entre autres :

c Ohl ce que je souhaite à cette pauvre femme... » etc.

Elle est parfaite de façon et d'idée. — Soyez donc toujours comme vous êtes souvent : c'est vous-même que je vous propose en exemple.

Les divers travaux insérés dans votre compte rendu me plaisent tous à titres divers : Le Juif^ de M. Paul L***, a des passages éloquents; cela est très-ému, très* senti, mais avec de trop nombreuses défaillances dans la facture. Le morceau de prose intitulé le Sommeil et les Songes m'a paru original et très-bien écrit. Je félicite vivement son auteur. C'est une promesse qu'il vient de faire aux lettres et qu'il tiendra, j'espère.

Laissez-moi vous répéter en finissant, cher jeune ami, que ma sympathie vous est entièrement acquise. Prenezla pour ce qu'elle vaut, mais prenez-la sans défiance; elle est très-franche et très-vraie. Nul n'aura plus de joie et d'empressement que moi à suivre vos travaux, à constater vos progrès et surtout à les applaudir.

Et maintenant quand vous verrai-je? J'ai une extrême envie, je vous le jure, de serrer cette main qui écrit de si charmants vers pour tous et de si charmantes lignes pour moi !

Beaucoup de gens ne s'aiment pas quand ils se connaissent ; les poètes, au contraire, s'aiment déjà avant de s'être vus. Je ne sais quel fluide attractif se dégage de leur âme.

Lorsque un bon vent vous amènera à Versailles, vous me trouverez très-sûrement chez moi de midi à une heure.

292 OEUVRES D'EMILE DESGHAMPS.

Agréez, Monsieur, avec Texpression de ma gratitude et de ma prochaine espérance, les sincères témoignages de mes sentiments les plus dévoués de bonne et douce confraternité,

Emile Desghamps.

Pardon de la mauvaise écriture. Je suis souffrant depuis bien des mois, et j'écris de mon lit; le lit est un mauvais pupitre.

Versailles, 26 mai 1864.

Monsieur et très-cher poète.

Quatre mots pour vos huit grandes pages trop courtes.

Les tristes caprices de ma santé, dont vous avez vu un bien mauvais échantillon, me privent des meilleurs plaisirs, et par conséquent m'interdisent un long entretien écrit avec vous.

Mais veuillez suppléer à mes impotences en disant aux jeunes académiciens de Saint-Louis et en vous disant à vous-même que mon cœur est touché et heureux au delà de toute expression des témoignages de sympathie dont vous me comblez tous, et que j'en concevrais même beaucoup d'orgueU, si votre affection n'était là précisément pour tout expliquer.

Les détails dans lesquels vous entrez me ravissent.

J'assiste d'ici à vos séances, à vos promenades dans le Luxembourg, et je me reconnais à votre âge. Tel j'étais, tel nous étions au bon temps, avant 1830! Puissiez-vous être ce qu'ont été les grands d'entre nous, que j'admire de la même admiration qu'alors : Lamartine, Victor Hugo, Alfred de Vigny, Alfred de Musset, Sainte-Beuve... Je n'ai cultivé la poésie qu'afin de mieux sentir et de plus applaudir la leur. — Je suis resté littérairement et poétiquement fidèle à mes Dieux, et je le proclame en toute occasion, sans arrière-pensée étrangère à l'art; l'art était à mes yeux une foi suprême.

Les quatre stances que vous me transcrivez ont eu chez moi le même succès qu'à votre séance. Je les ai lues tout haut à plusieurs, et vous avez pu entendre nos bravos. Tout cela est très-senti et exprimé trèspoétiquement. Prenez garde, je vous le répète, à certaines rimes; je suis intraitable sur ce point. Cherchez la rime riche et pittoresque ; elle est le générateur du vers français. — Les infinitifs demandent, comme élégance, la syllabe complète : Couvrir et ravir ne font pas bien. — Mais, encore une fois, je suis pénétré de votre poésie fraîche et brûlante tout ensemble. — C'est de la belle jeunesse.

Je ne m'étonne pas des marques d'intérêt que vous donnent d'éminents écrivains, et particulièrement M. Édourd Laboulaye.

Il n'est pas possible d'avoir le sens littéraire ou poétique sans être porté de cœur et d'imagination vers des jeunes gens qui se détachent si brillamment du fond terne de leur génération.

Je voudrais bien que les forces me revinssent un peu, et qu'il me fût possible d'aller au milieu de vous ; mais je ne l'espère plus.

Recevez la nouvelle assurance de mes sentiments les plus dévoués et les plus affectueux,

Emile Deschamps.

Ci-joint toute une cargaison, que je vous prie d'agréer et de faire agréer.

HT

Versailles, landi 30 mai 1864.

Monsieur et très-cher poète,

11 faut que je vous remercie à mon tour de tant de remercîments que je n'ai pas mérités. — Je me plais trop à vous aimer, à vous le dire et à essayer de vous le prouver, pour qu'il y ait à cela le moindre mérite. — Mais l'expression si affectueuse de vos sentiments m'est

294 GEOVRES D'EMILE DESCHAMPS.

d'une très-grande douceur : il est évident que ma modestie en souffre, mais il est certain que ma vanité s'en arrange... Voilà, j'espère, de la belle psychologie!

Vous m'envoyez un sonnet qui vaut beaucoup mieux qu'un long poëme : d'abord, il n'y a paâ trente mille vers ; et puis il est charmant.

Oui, certes, vous avez mis en œuvre mes recommandations jansénistes pour la rime. Les deux quatrains surtout sont faits de main d'ouvrier, — Voyez comme la pensée est à l'aise et en relief sous ces huit rimes opulentes et pittoresques I Le fond gagne toujours à la forme. — Quant aux tersets, dont le sentiment et les images sont irréprochables, j'y trouve deux rimes molles {mères et frères)^ molles pour le son comme pour le sens. D'ailleurs, les deux vers qui les possèdent pèchent un peu par la façon et l'idée.

Si vous voulez me faire un très-grand plaisir, vous retournerez ces deux vers de manière à amener la rime riche et colorée avec des mots moins parents que mères Qi frères; et vous me ferez parvenir cette variante.

C'est moins en faisant de nouveaux vers qu'en perfectionnant ceux qui sont déjà faits, que le poète parvient à assouplir son talent, et à faire toujours et tout de suite bien. Il ne se présente plus à son esprit que des formes belles et correctes.

J'aime à vous dire ces choses, et rien ne me fatigue quand le plaisir et la sympathie guident ma plume. N'ayez donc là-dessus nul souci, et ne songez plus à écourter vos lettres afin d'abréger mes réponses. Je me fâcherais.

Rappelez-moi bien au souvenir de mes jeunes amis de la rue de Fleurus.

Votre tout dévoué,

Versailles, 20 juin 1864.

Monsieur et cher poète,

Je rentre et on me remet votre lettre. — Une fêtel — J'en avais grand besoin pour me consoler un peu de votre douce visite manquée par moi.

Voilà que vous me comblez encore des plus flatteuses amitiés et des plus charmantes poésies. C'est mon ami, vrai poëte aussi, Alexandre Cosnard, qui porte à Paris ce mot pour vous. Il a applaudi autant que moi ces vers si variés de ton et si égaux de talent, et auxquels je réserve une place choisie dans mon plus précieux coin poétique.

Le récit de votre nombreuse séance de dimanche dernier m'intéresse et me ravit au dernier point. — Mais quoi! allez-vous réellement être interdits? Je ne puis comprendre que l'on songe à vous appliquer la loi sur les réunions publiques. Qu'y a-t-il de subversif à lire des sonnets et à traiter des questions d'histoire ou de doctrine littéraire?

Hélas I

Soyez mille à jurer, à boire, et caetera...

Mais vingt à vous instruire ensemble... On vous fera Traquer et disperser comme animaux nuisibles. G temps! ô mœurs t — O lois brutalement risibles!

Venez me voir; nous causerons et nous aviserons... Votre premier jour de liberté est celui que je choisis pour vous prier de venir vous asseoir à ma petite table. Je serai à vous jusqu'à neuf heures du soir. C'est le terme extrême de mes possibilités.

Je vous serre la main bien cordialement,

EMILE Deschamps.

Versailles, 7 juillet 1864.

Monsieur et très-cher poète,

Vous me chagrinez fort par l'annonce de votre indisposition. — Mais, à votre âge, la santé n'a que des giboulées; le bleu revient très- vite. — Je suis du moins heureux d'apprendre que vous passez ce temps d'épreuves à Saint-Gloud chez M. votre père. L'air de la famille, c'est l'air natal par excellence.

J'ai lu tout haut, à trois amis poètes (Paul Juillerat, Alexandre Cosnard, Prosper Delamare), les nouvelles strophes que vous m'avez envoyées. Je ne sais rien garder pour moi de ce qui me charme. L'effet a été excellent.

Je vous signale encore au nom de tous quelques rimes insuffisantes, telles que solitaires et légères. Vous pouvez les changer sans craindre d'altérer la pensée qui est un peu faible en cet endroit. Toujours le fond suit la forme. Pénétrez-vous de cette vérité; aimez-la. Retournez le vers jusqu'à ce que vous arriviez à la rime irréprochable. C'est mon conseil, mon vœu et mon espoir.

Tâchez d'aller mieux, d'aller bien, et ne me le laissez pas ignorer.

Je]>uis tout à vous,

Emile Deschamps.

Versailles, 20 février 1865.

Ne vous étonnez pas, cher jeune poète et ami, de cette courte réponse au crayon. Je vous écris de mon lit, et l'encre m'est interdite. — Hélas! vous ne me

connaissez que depuis que je ne vaux plus rien. G*est mon refrain.

Toujours est-il que j'ai reçu, lu et savouré votre lettre amicale et charmante, ainsi que vos jolis vers. Mes amis poètes ont la bonté de venir autour de mon lit, et je les en récompense par des lectures. Tai été fort applaudi tout à l'heure.

Je suis bien touché de la recherche que vous avez faite de ma contrefaçon belge; édition imparfaite, et surtout incomplète, mais qui vous a encore donné, grâce à vos bonnes grâces, une trop bonne opinion de mes vingt ans poétiques. ^ Nous causerons de tout cela quand vous viendrez. Car je parle et j'écoute comme une personne naturelle. — Vous verrez. — Le dimanche que je veux, c'est le plus proche possible. Votre svelte comédie ne sera pas effarouchée, je pense, de la mise en scène un peu hôpital que je lui offrirai. Il n'y a point fièvre : mais il y aura délire, grâce â vous !

A dimanche, n'est-ce pas, vers midi?

Et à toujours,

Emile Desghahps.

Versailles, 2 janvier 1866.

Cher poète, jeune et trop aimable ami,

Deux mots pour votre longue et toujours trop courte lettre. •— Hélas I je succombe sous le poids et le nombre; et cette circonstance me ménage avec vous une retraite décente, car, en vérité, j'aurais tout le temps et toutes les forces du monde, qu'il me serait plus que difficile de répondre dignement à cette œuvre (je parle de votre lettre) si littéraire, si poétique, si philosophique.

Gela est parfait de pensée, de sentiment et de style, et j'en ferai part à votre public ordinaire, dont je vous envoie d'avance les sympathiques bravos.

'298 OEUVRES D'EMILE DESGHAMPS.

Recevez mes vœux fervents en échange de vos souhaits si bons, et veuillez, je vous prie, les partager avec tous nos jeunes amis.

Vous avez la bonté de me parler de mes œuvres éparses. Mon Dieu, quant à mes poésies et à mes nouvelles, romans ou articles de mœurs, on n'en trouve plus que sur les quais, de temps à autre.

Cinq ou six éditions ont été entièrement épuisées. Et voilà longtemps que je me propose de les reproduire dans mes œuvres complètes, avec tout mon théâtre, et mes proses et poésies encore inédites. — Mais les maladies, les chagrins et les complications de toute sorte m'ont entravé, et cette lourde besogne, qui sera achevée pourtant, si je ne finis pas avant elle, se traîne lentement et péniblement.

Maintenant, il n'y a plus de moi dans le commerce que Macbeth, chez Michel Lévy, rue Vivienne, et Roméo, chez Amyot, rue de la Paix.

Pardon de vous écrire si peu et si mal. Je suis dans un sombre orage où votre lettre a jeté quelques beaux et vifs éclairs,— et j'ai àpeinele temps de vous remercier.

Faites-moi le grand plaisir de venir partager, dimanche prochain, mon petit déjeuner. Nous nous mettrons à table vers onze heures; mais dès neuf heures, je serai sous les armes; vous arriverez toujours trop tard à mon gré. — Et apportez-moi votre album afin qu'il soit noirci de mes vers. — Je voudrais, je devrais aller à vous ; mais, quoique je ne souffre plus, la faiblesse me cloue à Versailles. Ma pensée, plus heureuse, s'envole où vous êtes.

Votre ami pour toujours...

Est-ce pour longtemps?

EMILE DeSGHAMPS.

P.-S. — Achille du Glézieux habite la Bretagne et quelquefois Paris ; — Antoine de Latour l'Espagne et Paris; — Ulric Guttinguer est infirme à Paris; ■— et Jules de Rességuier, mort à Toulouse, voilà plusieurs mois. J'ai toujours été leur ami, et de bien d'autres que je ne verrai plus!

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