Les Cent et Un, livre publié par l'éditeur Ladvocat
APPARTEMENTS A LOOER. 55
« Toutefois, je n'userai pas des pleins pouvoirs que vous me donnez. Je ne ferai que prendre note des appartements qui me paraîtront le plus selon votre goût, et j'irai les revoir avec vous à votre arrivée, et c'est vous, s'il vous plaît, qui choisirez parmi tous ces candidats ; je ne me réserve que le droit de présentation. Car, il est aussi difficile de loger quelqu'un que de le marier. On a beau savoir qu'il .veut un appartement de tel prix et de telle grandeur, une femme de telle dot et de telle taille, il y a toujours quelque petite chose qu'on ignore dans l'ami que l'on connaît le mieux, et c'est ordinairement une très-petite chose qui détermine nos préférences ou nos antipathies ; cela tient à l'organisme humain. Le plus sûr est donc de se marier et de se loger soi7même. — Et encore! ■
« Ne craignez pas, mon ami, qu'on nous enlève, dans l'intervalle, les appartements que j'aurai notés. Hélas 1 dans tout Paris, en l'an de colère et de choléra, 18..., les écriteaux sont fidèles aux loyers de 10,000 francs ! C'est la solitude des palais de Venise, avec de bons impôts français !
« Puisse du moins notre Paris...., ce qui reste de notre Paris, suffire à distraire votre mélancolie et le souvenir de vos chagrins I J'en retiens la moitié pour ma part ; c'est déjà un allégement. Qu'en dites-vous, mon cher Edouard?
« A bientôt, à toujours.
a Votre ami, etc., etc. »
Sir Edouard S*** avait fait son entrée pour la première fois à Paris, le 31 mars 181/i, avec toute l'Europe; il était alors le plus jeune capitaine de cavalerie de l'armée anglaise. Le maire du 1*' arrondissement, ou le destin, si vous l'aimez mieux, voulut que cet officier nous fît une visite, par billet de logement ; la visite se prolongea un peu, elle dura trois mois ! Et pourtant, lorsqu'il se leva pour s'en aller, nous lui dîmes tous : « Quoi, déjàl mais il n'est pas tard! » C'est qu'on n'a jamais vu d'ennemi plus amical, de vainqueur plus
attentif. Il comprenait, il ménageait toutes les susceptibilités de notre patriotisme blessé. Je me rappelle qu'il n'entrait jamais dans le cabinet de mon père avec son habit rouge. Il y avait dans ses manières quelque chose de la vieille politesse française; du reste, blond, silencieux et instruit, comme un officier anglais. Pour moi, à peine sorti du lycée, où j'avais dépensé dix ans à mal apprendre un peu de latin, je continuais, ou plutôt je recommençais mes études dans ma famille, et tout ce qui se passait ne me donnait pas cœur à l'ouvrage, pauvre petit bonapartiste que j'étais! Sir Edouard, tout en causant fort peu, m'apprit l'anglais. Sans lui, je croirais encore, avec mon vieux professent de seconde et avec la moitié de l'Académie, que Shakespeare est un barbare I
Depuis cette époque, sir Edouard est revenu dix fois à Paris, et je l'aime dix fois davantage. Deux traits de sa vie : En 1814, il coupa de son sabre étranger la première corde que des Français avaient attachée au col de leur empereur de bronze, pour le jeter à bas, et il cria : « Du trône, very well, mais de la colonne, horror ! » — Dix-sept ans après, vers le mois de février 1831, il reconnut la même corde qui traînait dans quelque ruisseau la croix d'une église ; de son pied hérétique il arrêta le sacrilège, et dit à cette populace : « Vos bazars et vos théâtres ont tous leurs enseignes ; et Dieu lui seul ne pourrait pas avoir la sienne sur ses temples I Quelle égalité! quelle liberté!... » — Point de coups de pied au lion ou à l'agneau tombés! la .vérité à tous les pouvoirs de la terre et l'encens à Dieu seul 1 voilà votre politique, sir Edouard. — Vous avez fait sagement de venir au monde avec de la fortune. Vous n'auriez pas habité de sitôt un appartement comme celui* que je vais vous chercher.
Les chagrins de mon honorable ami sont bien anglais ;ie vous laisse en juger : il y a un an que le père de sir Edouard, se trouvant à Naples, fut insulté de la façon la plus scandaleuse par un seigneur sicilien, flf C'est de la mort qu'il s'agit entre nous, lui dit-il ; pour de telles offenses, on prend deux bons pistolets
et on se les tire à bout portant dans la poitrine ; c'est la seule manière dont je consentirais à me battre avec vous. Mais, des affaires impérieuses me rappellent à Londres, il est indispensable que j'y mette ordre avant de mourir ; qui sait ensuite où et quand nous nous retrouverions?... Il est un moyen plus simple et plus certain d'en finir. Jurons ici que le 2 novembre prochain, jour des Morts, à six heures du soir, nous monterons, moi sur le toit de mon hôtel de Poriland- Place, vous sur la terrasse de votre palais de la rue de Tolède, et que chacun se précipitera du haut en bas, la tête la première. Acceptez-vous ce duel? ou, sinon... Vous acceptez; bien. Je jure par l'honneur de la marine anglaise ! jurez par telle madone que vous voudrez. » Et il quitta brusquement le Sicilien tout effaré, sans même attendre sa réponse. Le vieux gentilhomme revint à Londres, s'occupa de trois procès avec son sang- froid ordinaire et extraordinaire, et le 2 novembre, au moment où la famille allait se mettre à table pour dîner, on entendit un bruit affreux, comme la chute de quelque cheminée... C'était lui qui venait de se jeter par la fenêtre dans la rue. — Un billet de son écriture, laissé ouvert sur son bureau, expliquait la chose et pourquoi, et avec qui il s'était battu. — Malgré cette précaution, les hommes de justice ne voulurent jamais reconnaître qu'il eût été tué en duel ; et ses amis furent obligés de le certifier insensé^ afin de soustraire son cadavre au supplice des suicidés.
Les malheurs arrivent par légions, dit le poète. En effet, peu de temps après, le jeune frère de sir Edouard tomba fabuleusement amoureux de dona Léonora, jeune veuve espagnole d'une conduite équivoque, mais d'une incontestable beauté, qui venait à Londres chercher UH second mari ou un vingtième amant. Quoi qu'il en soit, le gentleman ne voyait rien... que ses yeux de velours noir et ses mains de satin blanc. La dame, qui le trouvait riche et sans doute aimable, mais qui en espérait de moins aimables peut-être et de plus riches encore, tenait son amour en haleine avec un art merveilleux. Le tout pour elle était de gagner du temps.
sans que lui crût perdre le sien. C'étaient donc chaque jour des jalousies inconcevables, des épreuves inimaginables, des exigences impossibles... Mais tout s'aplanissait et s'exécutait avec une grâce et une facilité désespérantes. Toute la science de la coquetterie venait échouer contre la naïveté d'un premier amour ; il n'y avait plus moyen de reculer... Poussée à bout par tant de résignation, elle s'avisa de prendre en haine la jument adorable sur laquelle il volait à sa porte, soir et matin : un Anglais, se dit-elle, renonce à tout, excepté à ses chevaux, qu'il aimera toujours plus que femme et maîtresse. Le malheureux gémit comme un cerf aux abois, mais le lendemain Sylphide était vendue et il arriva dans un landau. — Bon ! dit-elle, mais si je cède à votre amour... et au mien, qui me répondra que bientôt après je ne serai point seule à me promener dans ce landau, tandis que vous courrez sur quelque nouveau cheval, faisant admirer ses jambes et les vôtres? Cette idée me tue. — Faut-il, Léondra, vous signer de mon sang que je ne monterai jamais à cheval, donnez-moi cette aiguille d'or... tenez, êtes-vous contente? — Elle étancha le sang avec ses lèvres; il posa les siennes sur les yeux de velours noir, et il partit triomphant. Un soir de la même semaine, Léonora revenait d'une longue promenade, dans une voiture bien fermée, avec ce monsieur moins aimable, mais plus riche, qu'elle avait enfin trouvé, lorsqu'elle aperçut, à deux milles de Londres, son jeune amant qui galopait sur une bête d'assez mauvaise mine. Oh 1 la bonne rencontre ! Le pauvre enfant, avant de se coucher, reçut un billet dans lequel on lui disait : « Vous m'avez trompée indignement... je ne puis croire à aucun de vos serments... ne remettez plus les pieds chez moi... je veux mourir seule 1 » Il eut beau répondre dans vingt lettres : « Mais, c'est un mauvais cheval de louage que j'avais pris pour courir au château de ma mère, afin d'obtenir son consentement à notre mariage, ou de lui jurer désobéissance ! » Tout lui était renvoyé recacheté. — Ah I c'est ainsi, dit-il, nous verrons I — Pendant un mois, amis ni parents ne surent ce qu'il
était devenu. — Au bout de ce temps, il se rend chez Léonora, frappe avec autorité à la porte, écarte tous les domestiques sur son passage... On entendait sur le tapis de l'escalier, pouf, pouf, toc, toc, il entre dans le salon : « Eh bien! Léonora, dit-il avec une émotion qui laissait percer l'assurance, vous m'avez défendu de remettre les pieds chez vous ; je n'y en mets qu'un. Voyez : j'ai trouvé un chirurgien qui a bien voulu me couper une jambe, pour que je ne lui brisasse pas la tête. Craindrez- vous encore que je monte trop à cheval, avec une jambe de bois? ô ma chère Lé... — Ah! mon cher, quelle sottise vous avez faite làl Vous étiez mille fois mieux avec vos deux jambes. ' Mais, prenez garde de vous blesser en descendant... et de marcher sur les pieds de lord B*** que j'entends monter. » Le pauvre jeune homme tomba raide mort. Que vouliezvous qu'il fît I
Quant à Mathilde N***, c'est une jeune Parisienne, que sir Edouard rencontra aux eaux de Barth, avec son mari, il y a plus de quinze mois. Il m'écrivit alors qu'un regard de Mathilde avait décidé de sa vie entière. — Je croyais donc qu'il n'y pensait plus. Mais les Anglais ont le cœur entêté.
Avec tout cela, nous nous amusons (nous amusonsnous ?) et nous ne cherchons pas d'appartements ; commençons :
Si vous voulez bien connaître une ville, il faut avoir, comme moi, un Anglais qui vous a prié de le loger. Jusque-là, à l'exception des lieux publics et de quelques domiciles amis, vous ne connaissez que l'écorce des cités. Cela est vrai, surtout de Paris, qui cache souvent au fond de ses cours et derrière quelque insignifiante façade un majestueux château avec son parc ou quelque gracieuse maison d'Athènes avec ses grands vases de fleurs et son petit bois sacré. On dit qu'il n'y a qu'un Paris dans le monde, on devrait dire qu'il y a deux Paris bien distincts dans Paris même : la ville des boulevards, des quais, des promenades, des magasins, des monuments, la ville officielle en un mot ; et puis la ville intime, belle aussi, mais voilée et variée à l'infini,
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et toujours imprévue I Londres a je ne sais combien de rues magnifiques, bordées de bâtiments alignés et assez réguliers ; mais sans caractère architectural et dont les intérieurs sont fatigants de convenance et d'uniformité. Un étranger qui s'est promené dans Londres a vu les plus belles rues de l'Europe et peut se vanter de connaître Londres à fond. Au contraire, il y a telles rues de Paris, d'un aspect assez mesquin, qui ne sont composées que d'hôtels splendides ou d'habitations charmantes ; mais, vous n'en voyez que les murailles extérieures ou les communs. On n'en a jamais fini avec Paris ; c'est une capitale dont l'observateur doit faire le siège maison par maison. Il faut sauter par-dessus les murs pour surprendre des palais tels que ceux qui vous sautent aux yeux dans les rues de Gênes et de Berlin. J'habite depuis six^ ans la même maison et je sais depuis six semaines que j'ai pour voisin, porte à porte, un Trianon, un palais de féel...
Il se trouve à louer en totalité ou en partie, et c'est par là que j'ai commencé mes perquisitions. Un grand . valet de chambre m'en a fait les honneurs avec une prévenance très-digne. En me conduisant de pièce en pièce, il ne manquait jamais de me dire avec un ton de respect orgueilleux : a Ceci est le cabinet de M. le duc... voici l'appartement de madame la duchesse... l'appartement de mademoiselle est auprès... ces trois pièces étaient occupées par M. le vicomte, quand il venait en semestre, etc. » Puis il ajoutait, en baissant son diapason : or A gauche est le billard, plus loin la bibliothèque, à droite la salle de bain, et dans le fond, là-bas, un oratoire avec son prie-Dieu, mais dont la personne qui prendrait l'appartement, continuait-il avec une intention marquée, pourrait facilement faire un boudoir. » Du reste, grand vestibule, salle à manger en marbre, salons en boiseries dorées, tentures de damas, partout enfin, un de ces beaux hôtels du faubourg Saint-Honoré, qui sont les frères cadets de ceux du faubourg Saint-Germain, presque aussi grandioses, avec des distributions plus commodes, des ornements plus modernes, et les mêmes valets de chambre. — Je
sortis par le jardin, qui va se perdre dans les quinconces des Champs-Elysées.
« Cocher, au faubourg Saint-Germain, par le pont Louis XVL.. c'estrà-dire le pont de la Révolution... non, le pont de la Concorde 1... je disais bien, le pont Louis XVI,... enfin ce pont aux grandes statues. » Nous passâmes au milieu de cette double haie de grands hommes, qui se termine à la Chambre des députés; et nous voilà dans la rue dé Lille. — Une haute et large porte cochère de bois de chêne, sculptée comme le chœur de la cathédrale de Reims, encadrée de colonnes corinthiennes et surmontée d'armoiries de pierre, qui se découpent blanches sur le ciel bleu. — J'entre dans une cour spacieuse, semi-circulaire; tout à l'en tour, de grosses bornés enchaînées; des deux côtés, des arcades dessinées comme des arches d'aqueducs; au fond l'hôtel, ou pour mieux dire le château avec ses deux ailes et son vaste perron. C'est l'architecture un peu vague, mais noble et sévère, de la fin du siècle de Louis XIV; des colonnes plates, des balcons saillants, des fenêtres énormes, dont quelques-unes ont encore de petits carreaux; un toit à mansardes aussi élégantes que mansardes peuvent l'être, et des cheminées monumentales. A l'intérieur, même style : d'abord, au rezde-chaussée, une salle d'armes, avec des faisceaux et des trophées en bas-reliefs; puis, des antichambres, salle à manger, salons de 22 pieds de hauteur, et partout doubles portes et doubles croisées ; plafonds peints et corniches d'or. (Moi, je me trouverais pourtant mieux là-dedans avec une banquette de jonc et une peau de tigre, que dans nos jolis appartements, bourrés de meubles et si commodément distribués.) Je montai au premier étage par quarante marches longues de deux toises. Un aigle volerait à l'aise dans la cage de l'escalier. Là sont les chambres à coucher d'hiver et d'été pour monsieur et madame, avec toutes leurs dépendances : les unes, sur la cour, au midi ; les autres, au nord, sur le jardin et la Seine. C'est, avec les maisons de la rue de Rivoli, la plus belle position de Paris, comme celles du boulevard Italien ont la vue