IV
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la plus animée et la plus amusante. Au deuxième étage, sont les logements des enfants et des amis. Quant aux mansardes (avant la première révolution), elles étaient habitées par Tabbé, un musicien, un homme de lettres et trois perroquets attachés à la maison. — Telle fut jadis Tancienne distribution de Thôtel, qu'on a depuis divisé en autant d^appartements quMl a d'étages. Voilà ce que m'expliqua un petit vieux concierge, qui, du fond de sa loge, avait vu entrer, briller, gesticuler et disparaître douze propriétaires et cinquante locataires, comme autant d'acteurs dont le rôle est fini. Lui seul était resté, avec les jambes torses, un œil de moins, cinquante ans ie plus, des douleurs par tout le corps, pauvre comme Job et gai comme Piron. Il avait, en outre, une femme acariâtre et sept enfants sans ouvrage. — Si cet homme-là était triste, comme il serait malheureux ! — Mais Dieu est juste. — En descendant, je lui demandai pourquoi on avait laissé dans des chambres démeublées deux douzaines de grands portraits de famille, a monsieur, c'est la famille de tout le monde; ils sont à louer avec le reste... excusez que je remette mon bonnet de coton de soie noire... Mon maître actuel, s'étant fait marquis en 1816, avait acheté des aïeux, sur le quai, pour 20 ou 25,000 francs... A présent, ceux qui en ont vendraient leurs vrais aïeux pour moins que ça, n'est-ce pas monsieur?... — Eh! mais, mon ami, vous êtes un savant, et je vois que vous marchez avec le siècle. — Tout comme un autre, » reprit-il en boitant des deux jambes.
J'ai visité, je crois, dans le même quartier, des appartements vacants pour 1,500,000 francs de loyer. Et les propriétaires qui ont horreur du vide, comme les philosophes cartésiens ! Mon Dieu, mon Dieu, où en sont-ils logés! Soyons justes pourtant, il y a, de ce côté, quatre ou cinq hôtels parfaitement occupés et qui même, dit-on , sont retenus d'avance ; ce sont les hôtels du ministère de l'intérieur, du ministère de la guerre, du ministère des cultes, du ministère des travaux publics, du ministère, etc.
Sir Edouard m'ayant recommandé d'étendre mes
recherches dans tous les quartiers comme il faut, je ne pouvais pas oublier la place Royale, qui, dans son temps, a remplacé Tîle Saint-Louis, en qualité de quartier à la mode, et qui, plus tard, a été remplacée ellemême par le faubourg Saint-Germain, qui Ta été par le Palais-Royal et la place Vendôme, qui l'ont été par la chaussée d'Antin, qui l'a été par le faubourg Saint- Honoré, qui le sera par Beaujon et la villa François I*'. Paris va toujours s'allongeant au sud-ouest vers Auteuîl et Neuilly, tandis qu'il est comme paralysé du côté de Gharenton et de Saint-Mandé, et que la vie se retire peu à peu de ses extrémités nord^est. Toute ville, par une pente irrésistible, suit le courant de sa rivière; elle est, pour ainsi dire, embarquée. Les deux préfets, soutenus du conseil général municipal, tenteraient en vain, pendant quinze ans, de reculer de quinze toises la barrière du Trône, et demain Passy sera dans Paris, sans que personne y ait songé ; mais la Seine est là qui commande. G'est une loi naturelle que les populations exécutent aveuglément et d'instinct. On ne fait pas plus rebrousser les fleuves et les villes que rétrograder le temps : il faut que tout le monde en prenne son parti ; c'est le meilleur parti qu'on ait à prendre.
Revenons à la place Royale. Il tombait une pluie fine et serrée quand j'y arrivai ; mais, grâce aux longues arcades qui régnent tout autour, j'ai pu faire à pied sec mes perquisitions. — Ces arcades de larges pierres écrasées sous leurs grosses maisons de briques ; la teinte garance des façades, d'une construction assez irrégulière, quoique uniformes entre elles ; ce vaste carré qu'elles décrivent ; la grille carrée qui, au milieu de la place, entoure quatre allées d'arbres taillés et plantés carrément ; le bruit faible et monotone des quatre fontaines épuisées qui pleurent aux quatre angles de ce maigre jardin ; tout cela, par un temps de brouillard, a quelque chose de mélancolique et de monacal, comme Louis XIII, dont la statue n'était pas possible ailleurs. Gependant, cette tristesse a de la majesté ; cette architecture, quoique d'un ordre peu harmonieux, a encore un caractère et une physionomie qui décèlent une
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époque et une école. A tout prendre, ces constructions sont infiniment supérieures aux faces de plâtre de nos maisons blafardes. C'est la différence de l'architecte à l'entrepreneur.
La disposition des hôtels de la place Royale ne ressemble en rien à ce que j'avais vu précédemment. — Ici, l'on entre d'abord sous un portail assez bas, où débouche le grand escalier ; après le portail, la cour entourée de trois côtés par des bâtiments ; au fond de la cour, le jardin emprisonné dans une grille. Les escaliers sont beaux, sans avoir rien de très-remarquable, si ce n'est leurs rampes qui, ainsi que les balustrades des balcons, sont tortillées et embrouillées, comme des logogriphes de fer. Le plus bel appartement que j'aie visité est un premier étage qui se trouvait encore occupé ; à cela près de poêles et de cheminées immenses qui auraient avalé en quinze jours le bois de Boulogne quand il avait des arbres, de quelques tapisseries à jets d'eau, à guirlandes et à Dianes poudrées, et de solives saillantes et dorées sous quelques plafonds, tout y est moderne et presque à la mode. Un domestique très-âgé, très-goutteux, et surtout très-prévenant, s'offrit â me conduire. Quand nous entrâmes dans le salon, une dame, jeune encore, brodait un meuble au métier, en souriant à ses deux filles, déjà grandes, dont l'une peignait des fleurs et l'autre faisait de la porcelaine du Japon avec des découpures de robes, tandis qu'un cousin leur lisait des vers que je reconnus à une rime pour être de mes amis. Je traversai le salon, en baissant la tête et en me faisant petit, comme un conscrit qui passe au milieu des balles. On me conduisit de là vers la chambre du fils de la maison. Ce grand jeune homme travaillait avec son maître d'allemand ; je ne fis qu'entr'ouvrir la porte et je la refermai honteusement, comme un voleur qui se trompe. Nous passâmes ensuite dans le cabinet du père; c'était une bibliothèque de quatre mille volumes. Un vieillard, poli et coiffé comme autrefois, vint à moi avec une physionomie sereine et un sourire grave ; puis, après m'avoir dit deux mots de l'appartement qu'il quittait, il saisit l'oc-
casion de sa bibliothèque pour m'entreprendre sur la littérature. On voyait que c'était sa grande affaire. Il en avait suivi toutes les révolutions, sans être jamais abandonné du goût qui critique et du goût, bien plus rare, qui admire. Aussi conservait-il la jeunesse et la mobilité des impressions, n'ayant de la vieillesse que l'expérience et la mémoire. On peut dire de lui : il a tout appris et rien oublié. J'oubliais les heures dans son entretien, et la pendule, en sonnant, me réveilla d'un songe, pour me rappeler que j'avais manqué l'heure d'une affaire trèsHBssentielle. — Tant mieux.
De la poésie qu'on écoute, au lieu du Journal des Modes!.., un maître d'allemand au lieu d'un tailleur ou d'un chien de chasse... une bibliothèque de quatre mille volumes dans le siècle des cabinets de lecture... et un domestique de quatre-vingts ans!... Oh! oh! me dfs-je, en reprenant mon cabriolet, nous sommes bien loin du centre de Paris ; bien loin des quêteurs de places, des quêteurs d'argent, des quêteuses de regards et de frivolités. C'est à la place Royale que s'est réfugiée la vie de famille, la vie du cœur et de l'intelligence ; on ne vit noblement qu'à la place Royale. Aussi n'est-elle guère peuplée. Tous les poètes devraient y aller demeurer.
Continuons. — Pendant une semaine entière, je ne sortis pas de la Chaussée-d'Antin. Là, malgré le haut prix des loyers, on voit peu d'écriteaux ; les locataires y sont beaucoup plus communs. Nous ne nous arrêterons qu'à la rue de Londres, qui est la plus nouvelle expression de ce riche quartier. D'ailleurs, ne serait-ce pas tout concilier que de loger sir Edouard, à Paris, rue de Londres ? — C'est donc là que fut Tivoli I Tivoli, les délices des soirées de 1799 ; le jardin des feux d'artifice et des amours du Directoire ; le rendez-vous des muscadins, ces prédécesseurs classiques des dandies ; Tivoli, l'aristocrate, le parfumé, l'illuminé l le salon d'été, la promenade nocturne de l'ex-bonne compagnie; l'endroit de l'Europe enfin où les femmes honnêtes ont étalé les plus belles épaules et attrapé les meilleures fluxions de poitrine ! A peine reste-t-il quel-
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ques tilleuls mourants avec leur lampion mort; et ces belles épaules, où se cachent-elles?... Mais rien ne périt, tout change. Quel magicien, venu d'Orient, a bâti dans une nuit ces portiques, ces belvédères, ces colonnades, ces kiosques, ces maisons-pagodes, qu'on appelle la rue de Londres? — Voici la plus extravagante et la plus jolie. Entrons. Aux formes élégamment bizarres de l'architecture, à l'extrême délicatesse des murs et des toits, à l'air d'étrangeté fantastique de tout l'édifice, on croirait voir une charmante décoration de Daguerre ou de Ciceri. Quelqu'un siflQa dans l'arrière-cour et je trouvai que le changement à vue se faisait attendre. Si l'on peut faire du. feu dans ces cheminées, si un porteur d'eau peut monter par cet escalier sans qu'il croule avec lui dans la cave, si dans cette rotonde magique et sous ce plafond aérien il ne faut pas dîner, la moitié du temps, avec lin parapluie, si enfin tout cela est habitable, c'est une délicieuse habitation.
La divinité de ce temple était en plein déménagement, mais elle paraissait n'en rien savoir. Étendue sur un sofa dans la seule pièce encore meublée, elle écoutait les propos de quelques Jeunes élégants et la romance d'un vieux fat au piano, et elle bâillait fréquemment en signe d'attention, tandis qu'un petit singe lui dénouait ses souliers et les emportait par toute la chambre. J'entrevis cette scène à travers une porte en glace« et je passai rapidement aux autres parties de la maison. Cependant, douze laquais, en bas blancs et en gants blancs, avec des aiguillettes sur l'épaule, présidaient à l'emballage de tout le mobilier. Ce n'était que vaisselle et surtout de vermeil, fauteuils de velours et d'or, lustres et candélabres, tableaux et statues à remplir un palais, que sais-je ? Deux carrosses s'arrêtèrent à la grille de la rue ; deux ambassadeurs en sortirent et coururent à la déesse, que ses domestiques n'abordaient qu'avec un religieux respect. Je me dis : C'est une princesse ou une danseuse de l'Opéra.
En sortant, j'eus la curiosité de regarder plus fixement. — Ehl mais... oui... oh! non, — si fait!... c'est Agathe, la gentille grisette d'autrefois, maintenant la
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prima donna, — Gomment, c'est toi , belle Agathe!... Comment, c'est vous, madame ! — Oh ! comme tu étais fraîche et pauvre I... Comme vous voilà riche et fardée î — A peine avais-tu un petit jeune homme pour t'aimer le dimanche dans ta chambrette, et votre hôtel, madame, ne désemplit pas de courtisans et d'adorateurs, — Tu avais dix-huit ans, tu étais mince et grasse, tes joues faisaient honte aux pêches de Montreuil, tu portais deux colliers de perles dans ta bouche et un ruban de velours au col, .et tu donnais à un seul tout ton amour, pour quelque fleur ; car, qui connaissait la pauvre Agathe?... Vous avez, • madame, l'âge qu'une femme n'a jamais ; votre col est éblouissant... de perles et de diamants ; votre blancheur, votre fraîcheur, vos paroles d'honneur et d'amour, toutes ces choses ne sont pas très-vraies ; et la moindre de vos faveurs est, dit-on, hors de prix, car, qui ne connaît pas la célèbre prima donna ? — On te plaisait avec la moindre chose, un rien, bonne Agathe, quand tu valais des trésors... Aujourd'hui, madame, on jette à vos pieds des trésors, quand vous ne valez plus... Ohl double sottise des hommes ! ce n'est pas le cœur, ce n'est pas la beauté, c'est le nom d'une maîtresse qu'ils convoitent ; ils n'aiment plus par amour, plus même par les sens, mais par vanité ! Ce ne sont plus des plaisirs secrets, mais du scandale public qu'ils achètent. — Adieu donc, ma petite Agathe!... Va, je ne t'aurais pas changée pour tout l'or que vous avez gagné, madame, depuis que vous Têtes tant !
Arrêtons- nous un peu et réfléchissons. Ce serait grande pitié, que de toutes ces courses il ne nous restât dans la tête que des écriteaux, des numéros et des portiers. Autant vaudrait voyager comme ces Anglaises qui ont fait trois fois le tour du monde, et n'en ont rapporté que leur ombrelle.
Donc Paris, à ce que j'ai pu voir, est une œuvre qui ne brille point par l'ensemble et la composition, mais par la richesse et le charme des détails. C'est une ville qui manque d'harmonie et d'unité. Regardez-la bien, elle n'a d'autre caractère que le caprice, d'autre physiono-
mie que la mobilité. Ce sont de belles parties qui ne se coordonnent point entre elles. Il y a de tout à Paris, et cela ne forme pas un tout. Les différents quartiers de Paris, comme les provinces de France, n'ont rien d'homogène. Le type parisien, le type français, pour la nature comme pour l'art, est peu saisissable. C'est un thème qui disparaît sous les variations. Mais, en cherchant un peu, vous trouverez dans les monuments, dans les figures, dans les sites et les productions de ce peuple et de ce pays, des modèles perfectionnés de tous les genres de beautés et de mérites qui sont divisés entre vingt autres peuples. La spécialité de Paris et de la France, c'est ^universalité.
Si Taspect des rues et des maisons offre tant de contrastes heurtés, tant de bigarrures architecturales, c'est sans doute parce que Paris n'a pas été fait dans un jour. Sorti de son berceau romain, il a passé par une adolescence gothique pour arriver à sa virilité. Mais, à cette raison chronologique, il faut ajouter une autre cause, tirée de l'irrésolution même du goût français ; car, des constructions de dates pareilles n'ont bien souvent entre elles que cette seule analogie. Encore une fois, les Parisiens n'ont point de parti pris sur les simples choses. Sont-ils Grecs ou Gaulois, anciens ou modernes, hommes du Nord ou du Midi? Us ne se rendent pas bien compte de ces petits détails. De là les variétés et les indécisions de leur architecture domestique. Rien n'y est franchement abordé. Sous le prétexte fort léger d'un climat tempéré, on y a négligé le plus essentiel; les cheminées, par exemple : toutes fument et aucune ne chauffe ; ce sont deux grands défauts sans doute pour des cheminées, mais p'ksse encore pour cela. — Ce qu'elles ont d'impardonnable, c'est qu'elles sont abominables. Les toits de Paris sont monstrueux et barbares, et si j'étais le Diable boiteux, je les ferais sauter d'un coup de béquille, moins pour voir ce qu'il y a dessous que pour ne les plus voir ellesmêmes. Je ne suppose pas d'architecture possible avec toutes ces oreilles de plâtre ou de fonte, dressées sans symétrie et sans grâce sur la tête de nos habitations^
Nos plus jolies maisons ne seront-elles jamais que des élégantes mal coiffées ? Dans les pays chauds, le peu de cheminées dont on a besoin se trouve facilement caché derrière les grandes corniches des toits dits à Vitatienne ; dans les pays froids, où le gothique est resté en vigueur, les cheminées, sculptées et disposées artistement, se groupent dans un ordre pittoresque autour des toits en clocher, et simulent à Fceil comme un grand jeu d'échecs, dont les figures verticales remplacent, par d'autres agréments, la pureté des lignes horizontales de l'architecture grecque. Mais nous, dans notre pays tiède, avec les toits simplement inclinés de la plupart de nos maisons modernes, comment dissimuler nos horribles cheminées, ou comment en faire un ornement qui s'harmonise avec le reste de l'édifice? — Et comment aucun architecte n'a-'t-il tenté la solution de ce problème, en se rappelant surtout que le toit est le trait caractéristique et, pour ainsi dire, le générateur de tout ordre d'architecture ?
Puisque, par mille raisons d'économie, de climat ou d^habitudes impérieuses, les toits à Vilatienne, ainsi que les toits gothiqiteSj ne peuvent être appliqués à nos maisons ordinaires, le gouvernement devrait ouvrir un concours solennel sur la question suivante :
« Proposer, pour tes habitations bourgeoises de Paris, une forme de toit appropriée au climat et qui donne la possibilité ou de cacher les cheminées ou de les employer comme ornement architectural. »
Pendant que nous y sommes, j'ouvrirais encore un autre concours en ces termes :
« Proposer, pour les monuments de Paris, plusieurs ordres d'architecture nationale et actuelle^ de manière à ce qu'on puisse distinguer extérieurement une église d'un théâtre, un musée d'une Bourse et une Chambre des députés d'une halle. »
Telles étaient mes petites réflexions en courant d'appartements en appartements. J'achevai ma tournée par les magnifiques quartiers du cœur de Paris, entre la rue de Richelieu et la place Vendôme (la place Yen-
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dôme, Louis XÎV et Napoléon tout à la fois) ; entre le boulevard des Capucines et les Tuileries. On y remarque peu d'hôtels à jardins, mais un grand nombre de belles maisons à plusieurs locataires, et dont beaucoup de gens fort riches préfèrent les premiers étages à des hôtels entiers dans d'autres parties de la ville. C'est encore le contraire de Londres, où le moindre bourgeois un peu aisé a sa petite maison pour lui, dont il emporte la clef dans sa poche et où il rentre, le soir, tout seul comme un égoïste. Ce que j'ai vu de logements dans ce Paris central, serait à tuer mille fois de lassitude un homme mille fois plus fort que moi, s'il n'y apportait que l'esprit locataire. Mais la philosophie nous soutient dans toutes les circonstances de la vie ; et un philosophe ne se fatigue point tant qu'il observe. — Savez-vous qu'il n'y a pas de commissaire de police, dans les temps mêmes de grande liberté, qui puisse lutter de persécutions et de visites domiciliaires avec le plus simple particulier qui cherche des appartements? C'est un inquisiteur qui pénètre partout et à toutes les heures, et qui poursuit les plus chastes mystères du domicile, jusque dans le fond des gynécées, sans aucune pitié des pénates effarouchés. — Combien de jolies demoiselles se sont-elles enfuies à mon approche, de peur que je ne reconnusse, sous le tablier de Cendrillon, les nymphes couronnées de nos bals 1 Combien ai-je entendu, à travers quelque indiscrète cloison, de gentilles pensionnaires babiller hardiment sur des choses... elles qui, encore hier au soir, osaient à peine répondre : Oui, monsieur. Combien de beautés, de diamants et d'amabilités du soir, qui le matin ne sont que mauvaise humeur, créanciers et jaunisses 1 — J'ai trouvé devant un déjeuner splendide trois banfqueroutiers qui ont fait mourir de faim trois cents familles ; j'ai trouvé, sur une mauvaise couchette sans rideaux, un jeune fashionable qui répand l'or sur toutes les tables de bouillotte. Et nos grands politiques, nos profonds diplomates, qui, dans les cercles ébahis, pèsent et traînent leurs paroles, houa ! houa ! et qui hochent la tête et se grossissent les épaules, oh ! oh I comme s'ils
portaient le fardeau du monde et le secret de Dieu I combien en ai-je trouvé de ces messieurs, gravement occupés chez eux à de misérables futilités dont nos petites filles ne se mêleraient plus I
J'ai eu vraiment du bonheur, j'arrivais toujours aux bons moments, comme au signal d'une fée qui voudrait
Étaler devant mol les cœurs, la vie à nu, Bt des types humains 'le revers inconnu;
d'une fée qui m'aurait dit de grand matin :
Viens, et lorsqu'il se glisse à peine hors du lit, Prenons Paris entier, comme en flagrant délit.
Mais, je l'ai souvent pris aussi en flagrante vertu; et, dans mes visites domiciliaires, je me suis convaincu de tout le bien que fait, avec peu d'argent, l'ingénieuse charité. C'est le vice qui est cher ; l'or s'y abîme comme dans un gouffre ; tandis que le denier de l'aumône prospère et se multiplie miraculeusement comme les pains de l'Évangile. Les riches, qui, en général aiment à s'enrichir, ne devraient pas chercher d'autres plaisirs que la bienfaisance, ne fût-ce que par économie.
Due autre vérité dont je me suis convaincu encore, en étudiant, avec ma méthode expéditive, le langage et les manières de tant de propriétaires ou locataires, si différents de professions, de naissance et de fortune, c'est qu'un étranger, sir Edouard par exemple, qui voudrait se former à Paris une société charmante d'instruction et d'éducation, devrait prendre çà et là dans tous les états et dans tous les étages, comme l'abeille compose son miel du suc de mille fleurs. Il n'y a plus, comme autrefois, de castes, de rangs, de professions, qui présupposaient l'élégance ou la vulgarité des mœurs, l'érudition ou l'ignorance, l'esprit délié ou l'intelligen ce épaisse. La société entière a été déclassée par les révolutions; le fort et le faible, le commun et le distingué, sont épars et mêlés sur les divers degrés de l'échelle sociale. Vindividu est tout par lui-même au-
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jourd'hui et peu de chose par sa position. On demande beaucoup moins : qui est-il f et beaucoup plus : comment est-il f c'est presque le dernier mot de la philosophie chrétienne. Voilà pourtant le progrès moral qui s'est accompli graduellement depuis 1789, à travers toutes les turpitudes de l'esprit de parti , le plus bête des esprits (je le répète), quelque drapeau qu'il prenne. Il faudra bien que la politique, qui est toujours en arrière du mouvement intellectuel, reconnaisse à son tour que l'argent même a perdu de son poids, dans la balance de l'opinion,. et que l'aristocratie flottante du mérite personnel est la seule aristocratie de l'avenir.
J'en étais là de mes prophétiques méditations, lorsqu'un équipage à quatre chevaux m'éclaboussa depuis la cheville droite jusqu'à l'œil gauche, pour me rappeler que l'argent garde encore quelques-uns de ses privilèges. Tacheté comme un zèbre, je me réfugiai sous une grande porte cochère... Est-ce bien l'ancienne maison que nous avons occupée vingt ans?... Oui... c'est elle, c'est notre chère maison de la rue Saint-Florentin I Et notre vieux appartement est vacant? Oh! j'y monterai I J'y monte, j'y suis monté! Je veux en baiser tous les murs, regarder par toutes les fenêtres; m'asseoir dans tous les coins, là... là... comme autrefois..., quitte à en mourir de Joie ou de douleur! Le toit de notre enfance, l'appartement de nos belles années, c'est une patrie ; tout autre, c'est l'exil ; un exil Êien désert , bien froid ! hier, hier toujours! jamais demain!... Voyons, voyons : on ne t'a point changé; j'avais peur qu'ils eussent voulu t'embellir, les barbares! Personne ne t'habite, ohl non, personne ne t'habitera, n'est-ce pas ? Ferme religieusement tes portes. Ce sont des ombres qui t'occupent; trois fantômes adorés ont passé avec toi le bail éternel de la tombe; et moi, je reviens demeurer avec eux! Je te ramène nos fraîches amours, qui ne devaient point se faner, et nos rires et nos fêtes poétiques;... mais, pourquoi donc ne les vois-je pas, ces trois pauvres ombres... dans cette glace au moins, comme dans un tableau magique!
Ohl qui me rendra ma jeunesse,
Ma jeunesse de dix-huit ans !
Qu'avec tous encor je renaisse
Première saison, heureux temps;
Où l'azur du ciel se reflète
Au fleuve indolent de nos jours ;
Age, où la famille est complète;
Age, où l'on aime pour toujours!
Auprès d'une mère et d'un père.
Quel malheur peut nous effrayer? etc., etc.
Ces stances me reconduisirent, tout en pleurs, jusque chez moi. J'y trouvai sir Edouard qui descendait de sa calèche de poste et je Tabordai en souriant, et môme en riant... « Toujours gail me dit-il. — Toujours lui répondis-je... quand je vous vois. — Je devrais être ici depuis deux heures, ajouta-t-il, mais j'ai fait le tour de Paris, pour entrer par la barrière de l'Étoile. Aucune capitale du monde n'a une entrée comme celle-là. Si nous pouvions la transporter à Londres !... Ah çà, mon ami, m'avez-vous retenu un logement? — Mais, vous avez le mien d'abord; nous verrons les autres ensemble. — Pourquoi? Je ne comptais que sur votre choix. C'est mal. En est-ce assez !... mon père et mon frère, morts si cruellement!... Mathilde à peine entrevue, emportée je ne sais où par son mari avec mon cœur qui n'a osé rien direl... et maintenant un ami oublieux et négligent!... »
Je revisitai, avec lui, les soixante- quinze appartements que j'avais mis en réserve, sur trois cent trente; aucun ne lui convint. Quand je vous le disais I — Un jour, nous entrâmes dans une nouvelle maison à louer, dont les domestiques étaient en demi-deuil. Une dame, d'un certain âge, nous pria fort poliment de revenir le lendemain, parce que sa fille, qui occupait le rez-dechaussée, était en conférence avec des hommes d'affaires. Il fallait que je partisse le soir même pour quinze lieues et pour quinze jours, de sorte que sir Robert dut y retourner seul. — J'étais à peine arrivé au but de mon petit voyage, que je reçus le billet suivant :
« Revenez vite, my dear, c'était la mère de Mathilde I ... Mathilde est veuve depuis près d'un an!... Mathilde rv. 5
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m'aimait!... Qui eût pu imaginer tant de hasards?... Enfin, je prends l'appartement, et Mathilde y reste. Vous aviez raison : il n'est pas plus diflScile de se marier que de se loger. »
— Ils sont mariés depuis hier : c'est un des ménages les plus unis que je connaisse.
Quand les Romains prenaient possession d'un pays, ils commençaient par y bâtir des thermes ou palais de bains; comme plus tard, à peine débarqués sur une terre nouvelle, les Espagnols y bâtissaient une église, et les Français un théâtre; tandis que les Turcs jettent tout par terre, ces grands bâtisseurs de décombres ! Donc, autrefois, Lutèce avait les thermes de Julien, et c'est à peu près la seule antiquité romaine de Paris. J'ai tout lieu de croire que leurs baignoires de marbre ou de pierre ne recevaient que des corps et des jambes de conquérants, depuis le proconsul parfumé jusqu'au rude centurion, et que nos pauvres aïeux gaulois n'en voyaient que la fumée et les gouttières, car nulle part l'histoire ne dit ( il est vrai qu'elle ne dit rien) s'il y fut coulé un seul bain après la fuite des aigles et la mort du peuple ëlemeL Les thermes de Julien sont restés à sec pendant un millier d'années, subissant toutes sortes de transformations jusqu'à ce qu'enfin ils fussent loués, il n'y a pas très-longtemps, à un tonnelier ou marchand de vin du faubourg Saint-Jacques; c'était au moins une espèce de retour vers leur destination primitive, à cause des antiques relations des marchands de vin de Paris avec l'eau de la Seine. Honneur à nos autorités municipales qui veillent, comme elles y ont toujours veillé, à la conservation des monuments an-
ciens! Celui-ci, dit-on, a encore ses quatre murs debout. Gela fait Tëloge des constructions romaines, et de ce fameux ciment qui est perdu comme le feu grégeois, et le beau bleu sur porcelaine ; perdu comme le secret d'Archimède, comme le génie de Selon ou la vertueuse éloquence de d'Agueaseau; perdu... comme le paradis.
Quoi qu'il en soit, bien des siècles avaient noirci et rajeuni Paris, sans que les thermes de Julien eussent été remplacés par un autre établissement de bains publics. C'est un agrément nécessaire dont ila fallu que la capitale se passât dans les plus beaux temps de la monarchie. Alors, les grands seigneurs qui étaient tous fort riches, et les gens fort riches qui seront toujours des grands seigneurs, avaient une salle de bain dans leurs hôtels ; et les basses classes du peuple avaient la rivière, sans enclos réservés, sans toile tendue, sans aucune précaution ni enjolivement, la rivière toute sèche. Quant aux classes moyennes, qui, en fait de baignoires, n'ont jamais possédé, dans leur intérieur, que des cuvettes de six pouces de diamètre, et qui n'auraient pas compromis leur prudence ou leur dignité sous les arches des ponts, je ne m'explique pas... décidément, je crains que, dans l'ancienne France, les bourgeois proprement dits ne fussent un peu sales.
Ce n'est guère que dans le siècle de Voltaire, sous le règne de madame de Pompadour ; enfin, quand Louis XV était roi, que les bains d'Albert furent établis sur le quai d'Orsay, vers l'endroit à peu près où l'on construit tout doucement cet hôtel commencé sous l'empereur pour le ministère des affaires étrangères, qui depuis a dû être, le palais ou le musée de l'industrie, et qui sera fini je ne sais quand, pour je ne sais quoi. Cet établissement unique, fort médiocrement tenu, fut fort admiré. On eût dit un phénomène comme la machine de Marly; on ouvrait de grands yeux; on n'en revenait pas... on y allait beaucoup cependant, et le bourgeois, une fois l'an, se baigna pour son petit écu, comme un fermier général ou comme un duc et pair. Puis vinrent les bains chinois sur le boulevard des Italiens; puis les bains Poitevin, sur la Seine, auprès du pont Royal; puis
les bains Saint-Sauveur^ dans le quartier Saînt-D^nis... et le bourgeois se baigna, pour quarante sols, tous les trois mois, après avoir payé son loyer : puis, comme par enchantement, jaillirent les bains du Mail, les bains Saint-Honoréj les bains Taranne, dans les trois rues de ces trois noms; les bains Turcs, rue du Temple, et tous les bains Vigier sur toute la rivière, et les écoles de natation, et les bains de la Paix, et les baim Montesquieu, et les bains Grecs et les bains Égyptiens, et les bains de tous les pays et de toutes les rues, tellement qu'il y eut à Paris presque autant de moyens et d'occasion de se laver que de se salir. Et pour le coup, le bourgeois n'eut qu'à se baisser pour en prendre, et il trempa et continuera de tremper, une heure ou deux par semaine, moyennant la bagatelle de vingt sols, quinze sols et dix sols. Et ce n'est pas tout; voilà les bains portatifs qui s'en mêlent et qui, traversant Paris dans toutes les directions, s'en vont relancer à domicile •les retardataires et les podagres de tous les étages de toutes les maisons. C'est une véritable inondation, un second déluge, un magnifique crescendo aquatique; si bien que, d'après les derniers relevés, la proportion des baigneurs d'aujourd'hui aux baigneurs d'autrefois est de quinze cent dix-sept contre un, sans compter les bourgeois qui se jettent à l'eau, dont le total présente un progrès pour le moins aussi satisfaisant. Que voulez-vous ? c'est le siècle des bourgeois. Il n'y en a que pour eux. On a calculé que cinq mille personnes, dont trois mille hommes et deux mille femmes, sont employées à l'exploitation et au service des bains de Paris, et qu'il s*y verse, chaque année, plus de seize millions de francs : ce sont autant de Pactoles qui roulent de l'or.
Pour mon compte, lorsque je suis cruellement agité de corps et d'esprit (et cela m'arrive régulièrement six jours par semaine et je ne me repose pas le septième), il faut que j'aille au bain ; il n'y a que le bain qui puisse me tempérer, et détendre un peu cette crampe qui est devenue mon état habituel. Quelle mauvaise habitude! Qu'est-ce donc que je fais dans ce monde? Je me
baigne, et puis, je me baigne. Du moins, ai-je varié autant que possible la monotonie de ce procédé hygiénique. La nécessité m'a rendu ingénieux. Condamné à l'unité d'action, j'ai brisé sans pitié l'unité de lieu, et je me suis rafraîchi ou réchauS'é dans tous les bains de Paris, comme un voyageur qui a voulu boire de l'eau de tous les fleuves connus. Et n'est-ce pas un voyage véritable que je fais ainsi tous les jours? La baignoire n'estelle pas un esquif dans lequel on s'embarque pour tous les pays, selon le vent qui soufQe ou le nom du bâtiment I L'imagination est le pilote, partons. La traversée sera vive et heureuse. Suis-je aux bains Turcs?,,, à peine m'a-t-on laissé seul dans mon petit kiosque aux vitres de quatre couleurs, d'où j'aperçois les croissants des toits voisins ; à peine ai-je commencé à dépouiller mes vêtements européens, que je suis le fils aîné du grand vizir dans un des quatorze pavillons de ses jardins de Scutari ; j'entre mollement et presque endormi dans l'onde tiédie et parfumée de la senteur des roses, et je rêve aux cinquante houris de mon harem, peuplé de toutes les beautés que j'ai tant aimées dans nos bals et qui ne l'ont jamais su. Un pirate ou un magicien me les a enfin vendues ou données, qu'importe? et elles vont savoir de quel amour je les aim£, moi qui n'osais leur dire un mot d'amour 1 surtout 1 ohl surtout cette belle et fière... j'allais la nommer de son vrai nom! cette belle et fière Djînna, comme on l'appelle au sérail... Oh I qu'elle vienne avec ses grands cheveux noirs roulant, comme son voile, sur ses blanches épaules 1 a Ma souveraine, vous êtes mon esclave. L'homme est obéi dans tout l'Orient et je veux être aimé. » Qu'elle vienne donc la superbe Djinna I Qu'on me l'amène appuyée sur deux noirs d'Afrique, précédée de trente musiciens et suivie de toutes ses femmes, comme la lune du long cortège des étoiles 1 — et ma main a vivement agité la clochette argentine, et j'entends qu'on approche et la porte du kiosque s'ouvre, et une voix me dit : « Monsieur veut-il la Quotidienne ou le Conslilulionnel ? » — Ahl traître, que n'es-tu un muet? Me voilà tout désorienté,,. Allons! un peignoir et deux serviettes, et n'en
78 OBOVRES D*ÉMILE DËSCHAMPS.
parlons plus. Adieu, Djînna, ma sultane, adieu jusqu'à cette nuit... dans mes rêves!
J^aime les bains Grecs, rue Saint-Lazare. C'est une salle immense où le jour tombe d'en haut; un grand cirque oblong, comme l'Opéra, avec trois étages de loges .. qui sont toutes des baignoires, par exemple. La première fois que j'y suis allé, il me sembla que mon vaisseau mouillait dans les eaux de l'Archipel, et que j'étais venu là, du pays des brouillards, après m'être arrêté à Gênes et à Naples, ces splendides terrasses de la Méditerranée, et que j'arrivais au secours des Hellènes avec trois millions, mon fusil et surtout ma lyre, et que j'étais lord Byron enfin! — il n'en coûte pas davantage. La civilisation grecque allait encore se lever brillante à un appel de poëte. La Grèce renaît; on peut mourir, surtout quand on est immortel ! Mais si je la veux libre et heureuse, cette héroïque terre, ce doux pays de Grèce, je ne veux pas que l'on tue ni que Ton renvoie la race des Osmanlis. J'ai le cœur trop poëte et trop artiste pour cela. L'humanité est une belle chose, mais les turbans sont bien beaux aussi! Par Allah! point de fracs, de chapeaux ronds ni de gants glacés dans la ville des Sept-Tours, dans la musulmane Stamboul, dans la capitale des croyants! Rois de l'Europe, ne décolorez pas l'Europe. Empêchez les Turcs d'être méchants, mais au nom de la poésie et de la peinture, au nom de tout ce qu'il y a de pittoresque, ne les empêchez pas d'être Turcs. Rognez les ongles du lion; mais laissez lui sa robe et sa crinière et son rugissement impérial. Oui, qu'on puisse voir encore, de ces vieux pachas, avec leurs lo.ngs dolmans, leurs longues pipes, leurs longues barbes, vénérables scélérat?, accoudés sur un tigre; tandis que les gazelles du sérail défilent une à une devant le mouchoir indécis!...
Je me rappelle qu'un jour, en sortant des bains Grecs, j'aperçus à l'horizon du couchant ces gros fils noirs, ces grands cordages de pluie qui semblent appartenir à quelque vaisseau aérien et qui s'avancent et arrivent sur nous, dix fois plus rapides que les navires
de rOcéan. Pour éviter un second bain, je n'eus que le temps de me jeter dans un omnibus, où je me trouvai côte à côte d'un savant helléniste. 11 était décidé que ce jour-là je ne sortirais pas de la Grèce. Mon helléniste paraissait avoir du chagrin. Il ne me cacha point qu'il avait Tâme navrée en songeant à ce qu'était devenue la langue de Sophocle et de Platon... du grec moderne! Du grec moderne! répétait-il avec indignation, un misérable jargon, enfant bâtard et dégénéré !... Je tâchais de le consoler un peu, en lui exprimant combien je prenais part à sa douleur; mais j'y perdais mon latin, quand je vis monter dans la voiture M. Coraï... « Tenez, dis-je à mon désolé savant, voici un Grec qui est digne de vous écouter et de vous répondre. — Bon! reprit l'helléniste, encore quelque grec moderne , je parie! » et il tourna la tête. — sainte préoccupation, vous êtes le génie... quand vous n'êtes pas la folie!
Le temps est voilé, mais l'air est doux et tépîde; car le soleil était brûlant ce matin, et de ses flèches enflammées il a percé les abîmes du fleuve et réveillé le sang glacé de leurs poissons engourdis. Je prendrai mon bain à VÉcole de natation. Ne dirait-on pas deux cents fantômes mythologiques avec leurs visages et leurs robes pâles, qui rôdent sur le bord du gouff're infernal ; puis une force aveugle les y pousse tour à tour; quatre ici, trois là, dix plus loin, et les voilà tous se débattant, plongeant, remontant, disparaissant et luttant des deux bras contre le courant, comme des gladiateurs désespérés, ou fuyant avec le flot, roides et immobiles sur le dos, comme les statues gothiques des vieux rois ensevelis. (]'est un cercle du Dante, n'importe, j'y entre jusqu'à la bouche exclusivement, et je me mêle avec joie à tous ces damnés, bien sûr que mes folles illusions ne m'abandonneront pas, et qu'à peine dans l'eau, je serai Léandre traversant, la nuit, l'orageux détroit, pour être longtemps essuyé sous un vojle de caresses ; ou Paul fendant les vagues en fureur de l'océan Indien, pour arriver jusqu'au vaisseau de Virginie; ou ce chevalier sicilien qui se précipita dans la gueule de Garybde et en rapporta la bague de la reine, laquelle lui ayant
ctemandé ce qu'il voulait pour salaire, lui donna sa main à baiser, après avoir ôté son gant. — Je verrais bien, si je voulais approfondir la chose, qu'il est fort possible que je ne sois rien de tout cela; mais pourquoi approfondir la chose? Le monde aussi est plein de gens qui vous disent : Prenez garde, votre maîtresse médite une infidélité, examinez de près sa conduite... Si j^avais une maîtresse, moi, j'examinerais de près ses yeux, son sourire et toutes ses grâces, et je serais fort heureux, en attendant! Mon Dieu! mon Dieu! des illusions, des songes, des beaux fantômes, c'est ce qu'il y a de plus sûr! Ne demandons pas à Tamour, à la gloire, à la vie, plus qu'ils ne peuvent donner; ne sondons pas la destinée jusqu'au tuf, ne creusons pas les cœurs jusqu'au roc. Tout homme est un nageur : le secret de ne pas se noyer, c'est de glisser à la surface de l'onde.
Toutefois, les illusions, les rêveries ont aussi leurs dangers et leurs désagréments très-réels. Cette vérité est sortie à mes yeux du fond des bains Chinois, où je reviens plus souvent qu'à d'autres, parce qu'il n'y en a pas de mieux placés, de mieux tenus, de plus fraîchement décorés, et que les salles y sont plus spacieuses, l'eau plus claire (on ne la dirait pas tirée du fleuve Jaune), et les consommés plus gras que partout ailleurs; et parce que, si l'on a du temps à soi, on peut se donner une chambre élégante et un lit bien chaud pour se sécher après le bain et faire la sieste espagnole pendant les heures brûlantes du soleil. Mais revenons au danger des illusions. Je me trouvais donc aux bains Chinois, l'onde chauffée à 27 degrés, chaleur du sang et par conséquent, d'après mon système, je me croyais un lettré, et en ma qualité de lettré, je lisais, et comme je lisais un très-vieux livre, j'étais délicieusement absorbé dans ma lecture, et l'heure fuyait inaperçue, et je tournais la page, toujours, toujours et encore; et le robinet, jamais ! jamais le robinet d'eau chaude! tellement qu'au bout de deux heures et demie, ma tête ardente s'aperçut qu'elle tenait à un corps glacé... J'apf^elai, je sonnai et l'on me porta, tremblant la fièvre, dans un de ces bons lits que vous savez, et le
médecin de rétablissement arriva et il me soigna si bien que j'eus une fluxion de poitrine dont je ne suis pas mort. Mais il me défendit, à cause de mes lectures et de mes imaginations, de retourner au bain tout seul.
Je suivis Tordonnance sans aucun retard. Pour cela, je m'assurai d'un jeune cousin qui nous avait été expédié de Cahors; un parent éloigné comme vous voyez. Il ne faisait que d'arriver à Paris, et je ne l'avais encore vu qu'une minute et ne lui avais dit qu'une parole, mais j'allai chez lui tout exprès et il consentit tout de suite à- m'accompagner dans mes bains; on lui avait ordonné à lui-même d'en prendre beaucoup, c'était donc pour le mieux. Et puis, me disais-je, un jeune homme de vingt ans, une tête méridionale, le feu sacré est là; ses vives reparties, sa conservation animée, me dédommageront de mes rêveries solitaires. Nous commençâmes par les bains Saint-Sauveur ^ qui sont des plus beaux et des plus considérables de Paris. Nous voilà dans notre petite salle à deux baignoires. — « Eh bien ! Adolphe, ceci vous rappelle quelque chose, n'est-ce pas? — Non, mon cousin. — Est-ce que vous n'avez pas été l'autre année avec votre mère, aux eaux de Saint-Sauveur, dans la vallée de Barége? — Si, mon cousin. — C'est un magnifique spectacle les Pyrénées! — Elles ne sont pas trop belles, en haut; c'est tout pelé, mon cousin. »
Allons, me dis-je en moi-même, le jeune homme n'est pas paysagiste. Et, changeant de ton, je repris :
9 Au moins, vous avez dû y voir beaucoup de jolies femmes et la plus agréable société pendant toute la saison? — Mon Dieu, mon cousin, je vous assure que la société, aux eaux, dépend beaucoup des personnes qui s'y trouvent. »
Je le regardais fixement et je ne vis sur sa figure qu'un air de santé et de satisfaction intérieure : c'est bien triste.
« Adolphe, continuai-je, pourquoi donc vos parents, vous envoient-ils à Paris? — Pour perfectionner mon instruction, mon cousiu, et suivre toute sorte de cours.
82 OEUVRES D'EMILE DESGHAMPS.
— Et VOUS aimez l'étude? — Beaucoup, mon cousin, mais ce qui m'a retardé, c'est que je ne peux rien faire entre mes repas. — Je conçois que cela est gênant. A quoi vous occupez-vous de préférence? — Mais, mon cousin, tel que vous me voyez, on dit que j'ai le sang lourd, et alors je monte à cheval tous les matins pendant trois grandes heures au grand galop ; j'espère qu'à la longue ça me fera faire un peu d'exercice. — Je l'espère comme vous, mais cela doit vous donner appétit aussi. Dix heures sonnent à Thorloge des bains, voulezvous prendre quelque chose ? — Merci, mon cousin, je ne prends jamais rien à jeun. »
Décidément, le grand cousin n'est rien à côté de mon petit cousin. Eh bien! c'est un garçon qui aura de bonnes terres là-bas, et qui fera un bon mariage. Je lui fis cependant comprendre qu'il s'agissait de déjeuner réellement dans. le bain, et alors il dévora trois côte- Isttes, une moitié de volaille, deux grosses tranches de jambon et les poires de tout un poirier. Moi, selon l'habitude de mon pauvre estomac, je ne mangeai rien de tout cela; je pris un peu de soupe pour tout potage, mais je pris en outre la ferme résolution de ne plus retourner au bain avec le cousin de Cahors. J*aime mieux la chance d'une seconde fluxion de poitrine que la certitude de sa conversation. Une bête a son agrément, de loin en loin, quand on est plusieurs pour soutenir le choc et pour se regarder en riant. Mais là, tête à tête tous les jours avec une bête, dans une petite chambre de six pieds carrés!... j'espère que Satan n'a point songé à ce supplice pour ses hôtes.
Depuis ce jour, j'en fus donc réduit à mes excursions solitaires, car il n'est pas facile de rencontrer un homme d'esprit qui se baigne tous les matins à la môme heure que vous. Mais je pris de grandes précautions contre moi-même, et d'abord je ne hantai plus que des bains très-ternes, très-prosaïques, qui n'éveillent aucuns souvenirs, aucune illusion, tels que les bains de la rue Contrescarpe, de la rue Jean-Pain-Mollet, de TÉchaudé, quesais-je encore? Et puis, pour toute lecture, je lisais dans le Moniteur les séances de la chambre des députés,
les jours où tout le monde est d*accord. Je vous réponds que, de cette manière, je maintenais continuellement mon bain dans un éfat de tiédeur tout à fait en harmonie avec Tordre de mes pensées. C'est ainsi qu'on se porte bien, et j'engraissais à vue d'oeil, et je ne mourais pas d'ennui, cependant, parce que, sollicité par l'instinct de la conservation, j'avais imaginé un moyen d'amusement philosophique qui remplaçait avec assez d'avantage tout ce qui me manquait d'ailleurs. C'était, avant et après chaque bain, d'attendre un quart d'heure dans le vestibule, et d'examiner avec l'œil de l'observateur ' toutes les figures d'hommes et de femmes qui entraient ou sortaient. Savez-vous qu'avec ce système d'inconstance journalière appliqué à la passion des bains, un habitué comme moi finit en peu de temps par connaître toute la population un peu propre de chaque quartier de Paris? Et puis, que de petites intrigues, que de grands secrets on apprend ainsi I Combien de dames qui sont allées se baigner à sept heures et demie du matin et sont rentrées chez elles à onze heures sonnées, et qui ne sont restées au bain que dix minutes! Le bain, c'est la garde nationale des femmes, et cela revient beau* coup plus souvent. Dans le Dictionnaire des bains, rencontre, voyez RENDEZ- vous; hasard, voyez arrange* MENT. Aussi, que de choses à dire! que d'histoires à faire! je le ferais bien, mais je les ferais mal.
D'ailleurs, depuis quelque temps, je suis toutsouff'rant d'une grande inflammation d'estomac, et tout travail de tête m'est interdit, à cause des relations intimes qui existent entre le cerveau et les régions abdominales. Les bains même ne suffisant plus, j'ai eu recours aux médecins qui ont fait avec moi beaucoup de médecine, comme l'on dit, si bien que d'une légère affection dans dans les premières voies digestives, j'arrivai insensiblement, ou plutôt très-sensiblement, à une gastrite aiguë. Mais il m'a fallu trois mois de traitement pour cela: les remèdes ne vous font pas mal tout de suite. Alors, il fut question de m'envoyer aux eaux ; mais comme, pour trois ou quatre raisons qui ne toucheraient personne, je ne pouvais pas quitter Paris, j'obtins, par amende
84 OEUVRES D*ÉMILE DESGHAMPS.
ment, de me rendre aux eaux de Tivoli. — Baréges, Bagnères, Plombières, Aix, les Monts-Dores, Spa, Bath, Néris, Saint-Amand, Baden, que sais-je encore? toutes les eaux minérales, sulfureuses, aromatisées, brûlantes, glacées, eaux à boire, eaux à prendre en bains, en douches ou en vapeurs^ eaux de tous les pays et de toutes les espèces... la chimie les a décomposées et recomposées par la magie de ses procédés analytiques et synthétiques, puis elle les a copiées, en les perfectionnant, comme tout art copie la nature, de sorte que toutes les sources de toutes les montagnes coulent depuis quarante ans, sur la pente de la butte de Glichy, dans les cent bassins de Tivoli I Avec cela, un jardin si frais, des appartements si chauds, salons de lecture, de conversation et de musique, tables d'hôte ou tables particulières, une solitude ou une société charmantes; en vérité, c'est plaisir que d'y être malade, surtout quand on se porte bien, comme la plupart des personnes qui s'y retirent pour raison de santé. Il n'y a donc pas de lieu plus enchanté, plus varié, plus amusant, et par conséquent plus salubre que les bains de Tivoli... si ce n'est les Néothermes, Mais les Néothermes I Quel malheur
qu'ils existent pour Tivoli I
Les Néothermes, ces jeunes rivaux, qui ont établi leur camp rue de la Victoire, tout auprès de l'autre, c'est encore Tivoli, sans doute; mais un Tivoli plus actuel, d'une civilisation plus avancée, d'un.e qualité plus exquise. C'est cela et ce n'est pas cela. Entre ces deux établissements, il y a cette petite ligne... cette énorme différence, qui sépare le bien du beau, Virréprochable du charmant, l'immense talent du génie ; qui sépare toutes les danses de celles de mademoiselle Taglioni et tous les ténors du ténor Rubini. Prenez le superlatif à& Tivoli, portez Tivoli à la seconde puissance, et vous aurez les Néothermes. Puis, c'est aux Néothermes que sont les fameux bains Égyptiens, C'est là que des muins agiles vous frictionnent et vous parfument vos rhumatismes, et vous massent des pieds à la tête, comme au grand Caire. Les douairières sortent de là, dît-on, avec des pieds roses comme ceux de l'aurore ; et de vieux
spéculateurs, mais des plus coriaces et des plus racornis, en sont revenus avec aisance dans les jointures et une souplesse d^épine dorsale à faire envie aux sauteurs bohémiens, et même aux solliciteurs libéraux.
Un soir que j'en sortais fort tard, je rencontrai sur le boulevard des Capucines un jeune homme qui me dit ; « Parbleu, mon cher, vous devriez bien m'accompagner aux bains Vigier, j'ai à vous conter quelque chose de fort intéressant. » — De fort intéressant pour lui, cela va sans dire. N'importe, je ne recule jamais devant un bain, comme vous avez pu vous en apercevoir. « Je voulais, ajouta-t-il, vous consulter sur mon mariage qui vient d'être décidé... » (C'est toujours à ce momentlà que l'on consulte), a qui vient d'être décidé avec une veuve que... —Que vous aimsz, n'est-ce pas? — Sans doute, car elle est belle, tendre, spirituelle, vertueuse, pleine de grâces et de talents, parfaite. — Sans doute, car vous l'aimez. » En parlant ainsi nous arrivâmes auprès du pont Royal et nous descendîmes ce svelte escalier des bains Vigier, que tant de personnes ont descendu. Arrivés dans notre petite chambre à deux baignoires, il me parlait toujours de son affaire ; mais la nuit était si calme et si splendidel A notre droite, la lune courait si blanche dans le ciel et dans les eaux du fleuve, et les magnifiques hôtels du quai, par leurs fenêtres éclairées de mille bougies, semblaient nous regarder avec des yeux si ardents; tandis qu'à notre gauche le petit jardin des bains, avec ses grands saules, ses grands peupliers et ses frais gazons, se dessinait si vaporeusement aux lueurs de quelques lampes, qui rendent la verdure si noire et si fantastique ! Ce triple spectacle si contracté, Paris, le ciel et la campagne, tout cela témoignait si hautement de la puissance de Dieu et des hommes, que l'amour lui-même (l'amour d'un autre, bien entendu) me semblait peu de chose; et j'écoutais à peine, tant je regardais. Puis, vinrent des chanteurs allemands, qui s'établirent sous les arbres et en animèrent le silence de leurs vives ou mélancoliques tyroliennes... Si j'avais la science musicale de M. Scudo, et l'art de la populariser, comme il fait, en
feuilletons ou en volumes aussi spirituels et aussi intéressants que s'ils n'étaient pas très-savants, je vous dirais des choses charmantes sur Torigine, la nature et le style de ces airs étrangers... Mais dans ma profonde insuffisance, je répétais seulement avec Shakespeare: « L'homme qui n'a dans son âme aucune musique, et quî n'est pas ému de l'harmonie des tendres accords, est capable de trahisons, de stratagèmes et d'Injustices; les mouvements de son âme sont lents et mornes comme la nuit, et ses affections sont noires comme le Tartare; ne vous fiez pas à un pareil homme!... Écoutons la musique! »
— Et nos amis ensuite, reprit notre amoureux, toujours tout à son affaire. Comme je vous le disais, ajout«i-t-il, en articulant très-ferme, pour forcer mon attention, elle a peu de fortune et mes parents disent que dans ma belle position... Que me conseillez-vous? — D'épouser, si l'on vous aime comme vous aimez. A quoi donc servirait la richesse, sinon à choisir partout la femme selon notre cœur ? — Si l'on m'aime! si l'on m'aime! répéta-t-il avec une satisfaction béate! si ma Suzanne m'aime!... »
En ce moment une ombre blanche glissa le long de l'escalier des bains, traversa le petit jardin et s'arrêta une minute sous la lumière du bureau, et tout à coup cette improvisation poétique s'éleva de la baignoire de mon jeune compagnon:
Sur la vitre douteuse incessamment fixé, Mon œil a reconnu son ruban rouge et jaune ; Oui c'est ellel... son front vers la terre baissé, Son front que l'on devrait rencontrer sur un trône ! Son cœur semble rêver bien loin d'elle, et ses pas Font tout seuls un chemin qu'elle n'aperçoit pas. Mais elle a fuit dans l'ombre, et mon âme éperdue Caresse encor longtemps son image perdue, Et le flot de mon bain, bouillonnant et grossi, Me dit que ses attraits se baignent près d'ici.
— Oh! oh! lui dis-je, mon cher Adolphe, je me rétracte, je n'ose plus vous conseiller d'épouser. — Et pourquoi cela donc, qu'est-il donc arrivé ? — Eh 1 mais . . .
VOUS ne vous étiez pas vanté d'être poète ; et quoique ces dix vers ne soient pas très-beaux, cependant, comme improvisés, ils suffisent pour me faire grand'peur. Les poètes, mon cher ami, ne sont pas heureux en amour, il y a longtemps de cela : quand Apollon s'approchait d'une nymphe, elle se changeait en laurier, la méchante!
— Ohl ma Suzanne ne changera jamais, surtout pour devenir un laurier. Je n'ai ni cette crainte, ni cet orgueil. D
A peine achevait-il ces mots, que nous entendîmes fort distinctement des paroles de femmes dans le cabinet voisin. Quand les dames descendent au bain, elles se mettent aussi le cœur à nu; les confidences, les indiscrétions, elles croient que tout cela tombera dans Peau. Mais les cloisons sont minces et perfides. Or, une voix de femme disait: « Voilà donc votre mariage conclu, ma chère, je croyais que vous ne Taimiez pas. — Que voulez-vous, répondait Tautre voix, tout le monde me dit qu'il faut que je l'épouse ; c'est un excellent parti; il est très-bon, très-confiant, il me rendra, je crois, plus heureuse que mon premier mari. Et puis vraiment, je n'ai point d'aversion pour ce pauvre Adolphe. — Et à quand la noce? — A jamais I cria d'une voix de tonnerre Adolphe en frappant sur la cloison de manière à faire chavirer tout le bateau des bains ; et en lâchant sans y prendre garde les deux robinets qui mugirent comme la chute du Niagara, que le voyageur prend à trente lieues pour les vagissements de cinquante mille taureaux qu'on égorge. — Et les voix de femmes se turent. Mais mon pauvre amil ... il était retombé dans son bain, les yeux aussi humides que le reste du corps. Il sanglotait, il suff'oquait... et s'il eût trouvé un canif sous sa main, nous aurions revu le bain de Sénèque. Il s'en tint aux larmes faute de mieux. « Allons, allons, lui dis-je. Dieu séchera ce qiCil a mouillé ; on trouve cet excellent axiome page 28 du Brahme voyageur. Je porte toujours sur moi ce livre trop court de Ferdinand Denis, parce qu'il renferme de grandes leçons de sagesse, exprimées avec un grand charme, et jetées dans
un cadre très-ingénieux. Je vous le prête, mais rendezle-moi dès que vous serez séché. »
Cette affaire fit quelque bruit! et depuis ce jour, sur la demande du directeur de Tagence matrimoniale, les directeurs de bains publics ont eu Tattention de laisser un grand espace vide, un terrain neutre, le côlé des hommeé et le côté des dames. Les jeunes personnes ou veuves qui vont s'établir pourront donc maintenant, dans toutes les baignoires de tous les cabinets possibles, parler à cœur ouvert de leurs futurs : ceux-ci n'en sauront pas plus que s'ils étaient déjà mariés.
Lorsque mon temps n*est pas réclamé par un devoir ou par un plaisir, et que tout mon être se trouve, pour ainsi dire, en disponibilité, je laisse quelquefois courir mes idées, ou du moins ma plume, sur des feuilles volantes dont je perds régulièrement les trois quarts, ce qui est toujours autant de gagné. Voilà bien deux ou trois ans que mon esprit, ou ce qu'on est convenu d'appeler ainsi, se permettait de loin en loin cet innocent exercice, et que mon paquet d'écriture allait grossissant peu à peu, sans que je m*en inquiétasse plus que de l'histoire ancienne ou de la gazette d'hier, lorsqu'un matin du mois dernier, mes pensées étant sombres et orageuses comme un ciel de printemps en 1823, je me rappelai les excellents conseils qu'autrefois nous adressait, en pure perte, un vieil ami de ma famille : c'était un homme d'un cœur si droit et d'une raison si sûre, que tout le monde l'appelait le vietix fou. Quoi qu'il en soit, il avait pour système qu'un travail mécanique, une fatigue corporelle, sont les seuls spéciQques contre les tumultes du cœur et les
fantômes ée rîmagîaation ; car, disait-il, Tâme a des maladies qui repoussent également la coupe des plaisirs et les baumes de la sagesse. Me trouvant donc malado dans ce genre-là, je me donnai le choix entre plusieurs remèdes violents, tels qu'un grand carré de jardin à défricher en pldn soleil, ou de grosses pierres à rouler, comme Sisyphe, sur un terrain escarpé, ou enfin, mes manuscrits épars à mettre en ordre. Je n'ai jamais été pour les demi-mesures en médecine; aussi, après quelques minutes de réflexion, je courus droit à mes cartons, bien persuadé que ce qu'il y avait de pis était ce qui convenait le mieux à mon état.
Quel chaos ! et comment en faire jaillir la lumière? — Des phrases décousues, des paragraphes sans suite, couraient confusément sur mille papiers en désordre : Tantre de la sibylle cessait d*être une fiction. Si je réunissais quelques feuillets, et que je voulusse y jeter les yeux, le sens m'échappait à chaque instant, la scène changeait à chaque page ; il me semblait voir se dérouler les rêves d'un fiévreux. Encore une fois, comment classer et coordonner tant d'éléments si discordants?... Une fée y aurait perdu sa baguette, ma persévérance en vint à bout. Gui, après douze heures d'un supplice que je craindrais de renouveler en le décrivant, je parvins à extraire de cet amas indigeste à peu près deux cents feuillets ayant le sens commun , et divisés par chapitres bien numérotés.
Ce travail terminé, il ne fut plus question de tristesses vagues ni de terreurs fantastiques. J'étais guéri radicalement... ou plutôt je ne fis que tomber d'une infirmité dans une autre. Il me prit fantaisie de lire, à tête reposée, quelques pages de mon manuscrit; la tendresse paternelle m'emporta, et je ne m'arrêtai qu'au dernier mot. Et je me dis ensuite : « Mais, en vérité, j'ai fait aussi de la prose, sans le savoir ; il y a là-dedans quelques critiques de mœurs, certains chapitres de morale, qui seraient fort utiles, et peut-être même assez agréables au public. Pourquoi ne pas lui donner ce petit plaisir? Et puis ces feuillets m'ont donné tant de peine à rassembler l... ce serait donc peine perdue? » Ce der-
00 OEUVRES D'EMILE DESGHAMPS.
nier raisomiement parut sans réplique à mon amourpropre d'auteur; j'oubliai complètement que tout ce mal n'avait été que le remède à un plus grand mal ; j'oubliai que j'étais ravi d'être soulagé ; je ne me souvins plus que j'étais parvenu à mon but ; je ne songeai qu^au pénible chemin qui m'y avait conduit, et dont il fallait me dédommager à tout prix. Ainsi l'homme marche à travers les événements de cette vie en prenant sans cesse un point d'arrivée pour un nouveau point de départ, jusqu'à ce qu'il arrive enfin à un certain point d'où l'on ne part plus.
Me voilà donc bien décidé à admettre le public dans la confidence de mes esquisses morales et de mes peintures satiriques... Une seule considération me retiendrait encore : c'est que je suis un peu jeune pour faire le Gaton. Ce n'est guère dans l'âge où l'on peut être grondé soi-même qu'on devrait s'ériger ea grondeur. — Mais, d'abord, je ne gronderai pas bien fort, et puis c'est aux ridicules et aux passions du xix"" siècle que j'aurai affaire; et il est bien jeune aussi le xix* siècle ! il ne trouvera pas étonnant que je ne le flatte point et que je m'explique avec lui en camarade. Il ne pourra pas prendre, du moins, mes vœux pour des souvenirs, et mes reproches pour des regrets. D'ailleurs, un jeune moraliste! c'est quelque chose d'assez bizarre, et voilà toujours une chance de succès dans le temps où nous vivons. C'est pourquoi je mets, sans plus d'hésitation, sous es yeux du lecteur le premier chapitre qui me tombe sous la main.
On a trop confondu de nos jours Vinstrtiction avec
1 éducation. Ce sont deux mots que beaucoup de gens emploient presque indifféremment pour exprimer deux choses fort diverses.
L'étude des langues, de l'histoire, des sciences, des lois, toutes les connaissances qui nous viennent des livres, voilà ce qui compose Vinstruction.
La religion, la morale, la connaissance du monde et de soi-même, le satmir-vivre enfin, sont les principaux éléments de Véducation, C'est de toutes les sciences, a
dit Rollin, la plus difficile et la plus importante, et celle qu'on étudie le moins. Il ne faut, pour Tacquérir, avoir sous les yeux ni dictionnaires, ni atlas, ni sphères, ni figures, mais de bons préceptes et surtout de bons exemples.
Dans les collèges , on ne nous donne guère que de Tinstruction... quand on nous en donne. C*est aux parenfs à faire eux-mêmes l'éducation de leurs enfants. Heureux les enfants qui, pour bien vivre, n'ont qu'à copier la vie de leur père !
Les Grecs et les Romains, dont un homme d'esprit a voulu nous délivrer, mais qui resteront toujours nos maîtres eu tout ce qu'il y a de noble et de beau, avaient sur l'éducation les notions les plus justes et les plus élevées. Les jeunes hommes de ces temps antiques passaient incessamment des combats du gymnase aux écoles des philosophes, des jeux du cirque au tumulte du forum ou aux émotions de la tribune : ainsi s'établissait entre la puissance physique et les forces morales et intellectuelles une sorte de concours salutaire, où l'esprit, le corps et l'âme s'exerçaient en même temps et triomphaient tour à tour. Le soleil et l'enthousiasme étaient alors pour quelque chose dans les belles années de l'adolescence. C'est que les anciens cherchaient à former des hommes et des citoyens. Nous sommes bien moins exigeants; nous ne voulons que des érudits.
11 faut que je me dépêche, de peur d'être taxé d'oôscurantisme par ceux qui ne me connaissent pas, de déclarer que réducation telle que je l'entends n'exclut nullement l'instruction. Celle-ci, au contraire, en est une partie essentielle; car sans lumières point de jugement, et sans jugement point de vertu solide. Le mal est que depuis trente ans on s'est trop accoutumé à prendre la partie pour le tout.
Et en cela, je regretterais presque, si je l'osais, ces vieilles corporations pour qui l'enseignement public était une vocation et non un niétier, et qui n'y voyaient pas les avantages d'une entreprise, mais l'accomplissement d'un devoir. A Dieu ne plaise que je cherche à réveiller ici l'inutile question du rétablissement des ordres
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enseignants. Leur suppression est un des grands coups de la politique moderne; elle a eu raison ou du moins ses raisons d'en agir ainsi, et tout ce qu^elle supprime est fort bien supprimé. Cependant ces doctrinaires, ces oratoriens, ces jésuites enfin, puisqu'il faut les appeler par leur nom, de quelque couleur qu'on nous les ait peints, n'étaient peut-être pas aussi diables qu'ils étaient noirs. Il n'est pas rare de rencontrer dans le monde d'anciens élèves des collèges de La Flèche, de Louis-le-Grand, de Pont-Levoy, qui, après de longues et tumultueuses années, vous parlent encore avec une vénération toute filiale des révérends pères dont on fait tant de peur à nos écoliers. L'amour des élèves est le plus bel éloge des maîtres. — Qui n'a entendu bénir le nom du père Yiel, de ce digne supérieur dont Juilly conserve la cendre et le souvenir? Séparé de ses jeunes disciples par nos premiers orages politiques, longtemps battu des flots révolutionnaires, il était allé réfugier ses vertus et ses chagrins sous les forêts américaines. Mais quand l'horizon d'Europe s'éclaircit, quand la tourmente anarchique fut apaisée, les vieux ans du père Viel rajeunirent de joie. Il quitta la terre d'exil, 11 revit la France, et courut dans son cher collège montrer ses cheveux blanchis et son sourire évangélique aux enfants de ceux qu'il avait appelés ses enfants. Ceux-ci avaient été, depuis vingt ans, jetés par les intérêts ou les opinions dans des carrières diverses et peutêtre dans des routes bien opposées ; mais, en moins de quinze jours, ils se rencontrèrent presque tous sur le chemin de Juilly, réunis par une môme pensée, et accomplissant avec la même ferveur le pèlerinage de la reconnaissance. Depuis, ils se sont plus d'une fois retrouvés sur ce chemin, et ils se saluaient en se criant : Chez le père Viel!,.. Hélas ! voilà deux ans qu'ils ne se rencontrent plus I
£h bien I pour en revenir au point qui nous occupe, il est de toute vérité que ces religieux instituteurs avaient trouvé le secret de faire prospérer à la fois l'éducation et l'instruction. J'ai ouï dire qu'ils consacraient une bonne partie des congés et des récréations
à des entretiens presque familiers, auxquels ils admettaient tour à tour les plus raisonnables et les plus laborieux de chaque classe. Ils allaient ainsi conversant et philosophant à travers les vastes gazons et sous les longues allées du collège ; et quand c'était le jour des rhé- . toricieriSj on eût dit un philosophe de l'antiquité conduisant le groupe attentif de ses disciples au fond des jardins de l'Académie, pour leur enseigner les préceptes de la sagesse, en présence du ciel et de la nature.
Ces entretiens, d'où n'étaient point bannies la gaieté douce et l'innocente plaisanterie, roulaient ordinairement sur des questions de morale, des traits d'héroïsme ou de vertu, et même des anecdotes piquantes appropriées à rage et aux idées des jeunes auditeurs. Il y était souvent parlé des douceurs d'une vie pieuse et charitable, des devoirs des enfants envers leurs parents, du dévouement des citoyens au roi et à la patrie, de l'obéissance aux lois, du respect pour le malheur et la faiblesse, de l'esprit de concorde et de bienveillance qu'on doit apporter dans la société, et des convenances à observer selon le rang ou l'état qu'on y occupe. Quelquefois le maître interrogeait ses écoliers sur des sujets qu'il avait déjà traités, pour juger de la mémoire et de l'aptitude de chacun ; d'autres fois, il lançait dans la discussion une question toute nouvelle, et il se taisait tout à coup pour laisser un champ libre aux raisonnements babillards et à la rapide imagination de son joyeux cortège; puis la cloche des classes sonnait pour mettre tout le monde d'accord. Le cours d'éducation se fermait; l'instruction allait reprendre les siens.
Voilà une manière d'élever la jeunesse qui n'est guère à l'usage des pensionnats d'où est sortie la génération actuelle. Et comment oserait-on exiger des soins si vigilants, un intérêt si paternel de la part de professeurs et de chefs d'institution qui ont bien assez à s'occuper de leurs propres enfants, des affaires de leur ménage et de l'arrangement de leur fortune? Ne faut-il pas qu'ils donnent un état à leurs fils, une dot et un mari à leurs filles? N'ont- ils pas au dehors des devoirs, des affections, des plaisirs? C'est beaucoup qu'ils tiennent avec autant
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d'ordre le matériel de leurs établissements, et qu'ils apportent à Tinstruction un zèle et des talents dont les brillants résultats ont acquis à un grand nombre d'entre eux une juste et honorable renommée. Mais pour Téducation proprement dite, cette étude de tous les moments, elle ne peut prospérer qu'entre les mains d'insti- . tuteurs séparés du monde par un vœu sacré, et dispensés des besoins de la vie par de sages dotations.
Encore une fois, je n'ai voulu envisager la question des ordres enseignants que sous un point de vue isolé, et toute abstraction faite des hautes considérations qui ont dû déterminer leur licenciement. Certes, il faut qu'on leur ait découvert de bien graves inconvénients pour avoir sacrifié si lestement de pareils avantages.
Mais les études sont plus fortes aujourd'hui qu'autrefois : tous les enfants le disent, il faut bien que cela soit vrai. Je crois donc fermement que, depuis 1789, le nombre des initiés aux mystères des équations et des binômes s'est accru, dans une proportion géométrique, en raison directe du carré des années révolues ; je crois aussi qu'il se commet par an quelques centaines de solecismes de moins sur toute la surface de la France. Grand triomphe, sans doute I Mais se commet-il plus de belles et bonnes actions? mais ces légions de géomètres règlent-ils mieux leurs passions, cottibinent-ils mieux leur destinée, cakulent-ils mieux nos plaisirs surtout? Et tous CCS petits latinistes en sont-ils de plus aimables Trançais? Non, répondent tous les vieillards, et c'est un certain poids dans la balance, que tous les vieillards I Convenons que s'il en était ainsi, les bénéfices du siècle ne seraient pas clairs.
C'est surtout dans le commerce du monde et dans les relations sociales que l'éducation se présente avec tous ses charmes et tous ses avantages.
L'aristocratie du nom, du rang, celle même de l'or, disparaissent en bonne compagnie devant la douce puissance de l'éducation. Elle y est reine comme la beauté.
On est tenté de croire que, dans la société, l'éducation seule pourrait, à toute rigueur, tenir lieu de l'in-
struction, tandis que Tinstruction n'y compensera jamais le défaut d'éducation.
Cidalise a cinquante personnes dans son salon; il n'y en a qu'une qui parle... et c'est un homme! Cléon est assis ou plutôt renversé sur un sofa, les jambes disgracieusement croisées, et balançant une botte sale sur un chenet nouvellement doré; sa main gauche est dans ses cheveux, et sa droite dans la tabatière de son voisin. Il prêche une douzaine d'hommes beaucoup plus âgés que lui, sur la politique, sur l'histoire, l'algèbre, l'astronomie, la physiologie; puis fait une excursion vers les langues mortes, et revient par les langues orientales aux dialectes modernes. Il ne dédaigne pas de laisser tomber quelques observations, qu'il croit légères, sur la poésie, la peinture et même la musique, pourvu que la gravité de son sourire doctoral n'en soit point altérée. Du reste, il parle fort bien de toutes ces choses : c'est l'encyclopédie incarnée. Mais qu'un de ses auditeurs lui fasse une question un peu naïve, avec quel silence pédantesque il lui répond! Qu'un autre hasarde une objection, comme il lui coupe la parole à une virgule, pour l'assommer â coups d'axiomes et de citations! Si une femme lance à travers ce ténébreux monologue l'éclair d'une saillie piquante, il ne s'en apercevra pas, de peur d'avoir à y répoudre. Sa massue ne pourrait pas combattre une épingle. — Cependant tout le salon est dans la stupeur; à peine si on ose, dans les angles les plus reculés, échanger 'quelques mots bien bas... La maîtresse de la maison lève enfin cette espèce d'interdit, en appelant tout son monde autour d'une grande table où sont exposés, pêle-mêle, l'ariettte du jour, le roman de la semaine, et son alhum^ qui se trouve là par hasard, et qu'elle a grand soin de cacher de manière à ce que personne ne le perde de vue. Cléon lui-même s'est avancé; mais chacun l'évite comme un théorème où comme un lexicon; les jeunes filles surtout s'enfuient à son approche, comme si elles craignaient qu'il ne jetât de l'encre sur leurs bouquets. Une conversation générale s'est établie, le rire a reparu sur tous les visages, on entend les voix des femmes, les bons roots volent à
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la ronde, les paroles gracieuses trouvent des oreilles bienveillantes, une réflexion philospohique passe entre deux plaisanteries, les anecdotes vont leur train ; du milieu d'un récit un peu grave jaillit tout à coup un propos flatteur, une allusion délicate, qui est payée comptant par un regard aussi doux que le propos. Puis si quelqu'un vient à raconter un trait d'humanité ou Thistoire d'une passion malheureuse, voilà soudain des larmes dans tous les beaux yeux qui tout à l'heure pétillaient de plaisir; car la vivacité des femmes est plus près qu'on ne croit de la sensibilité ; elle n'a horreur que du sérieux, —Où donc est Cléon? est-il parti? Non, il est toujours là, mais il se tait maintenant et cache son impuissance sous un air de supériorité dédaigneuse. Il n'est plus question de grec ni de mathématiques; il s'agit d'être galant avec délicatesse, sensible avec esprit, aimable enfin... Il n'a plus rien à dire. Cléon n'a que de l'instruction.
Alcante était de la même société. Il n'a pas attiré l'attention sur lui comme Cléon; mais toutes les personnes avec qui il s'est trouvé en rapport se sont retirées contentes de lui et plus encore d'elles-mêmes. Il a parlé et parlé beaucoup, car on ne se rassemble pas pour se taire ; mais dans les discussions dont il s'est mêlé, s'il a eu tort, il s'est tu sur-le-champ : s'il prévoyait qu'il allait avoir trop raison, il se taisait d'avance; les combats à mort ne sont pas d'une bonne compagnie. Alcante a un grand talent: il* écoute; il a l'excellent esprit de faire ressortir celui des autres ; il ne dit pas tout ce qu'il sait, mais il sait tout ce qu'il dit. Il cède aux vieillards tout ce qu'il leur doit, et aux femmes tout ce qu'il peut, réservant toutes ses forces contre l'importance érudite ou l'ignorante fatuité. Enfin, il sait plaire aux mères, tout en se plaisant beaucoup plus avec leurs filles.— Alcante est un homme bien élevé.
On écoute souvent avec intérêt haranguer et discuter l'homme instruit; on aimera toujours à causer avec l'homme bien élevé.
La véritable éducation est aussi éloignée de l'affectation des manières que de la rudesse des formes.
Il y a des hommes qui ne savent rien... que mettre leur cravate et parler à leurs chevaux; il y en a qui savent tout... excepter plaire et parler aux femmes. Où est rhomme bien élevé dans tout cela ?
On peut acquérir de Tinstruction à tout âge; quand la première éducation vous manque, la vie n'est pas assez longue pour y suppléer.
Pourquoi regarde-t-on la naissance et la fortune, non-seulement comme un avantage, mais presque comme un mérite? c'est qu'elles supposent Téducation.
Aussi est-ce la monstruosité la plus révoltante que le spectacle d'un grand seigneur sans politesse, ou d'un riche grossier. — Tout ce que nous avons vu en ce genre n'a pas pu encore nous y accouiumer.
{Muse française, i8S3.)
L'Académie ayant maintenant des couronnes, c'est-àdire des médailles pour la vertu comme pour le talent, un conflit de juridiction a dû nécessairement s'élever, dans IskMuse fratiçaisCj entre le pinceau du jeune moraliste et la plume du critique littéraire, à l'occasion du compte à rendre de la dernière solennité. Après quelques contestations plus animées que le sujet ne semble le comporter, c'est moi qui suis resté maître du champ de bataille. On a considéré que la morale doit avoir le pas sur la littérature, et peut-être aussi que, toute abstraction faite des genres, il entre quelquefois plus de vertu dans les bonnes actions proclamées que de poésie dans les poèmes couronnés.
L'Académie française a été, de tout temps, le sujet des plus mauvaises plaisanteries et l'objet des plus IV. 6
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nobles ambitions. Il en est d'elle comme des femmes; plus on les aime, plus on en médit : c'est encore une manière d'en parler. Et puis, nous autres Français, nous sommes toujours en garde contre nos amours et nos admirations. Nous serions peut-être trop sensibles si nous n'étions pas un peu moqueurs, et il nous arrive souvent d'appeler une épigramme au secours de notre cœur qui saigne, ou de notre imagination qui bouillonne. Que de fois, prêt à m'égarer, sur l'aile des passions, dans les vagues régions du monde idéal, je me suis tout à coup armé d'un quolibet contre mon enthousiasme, comme l'aéronaute, pour redescendre sur la terre, perce d'une aiguille effilée le ballon qui l'emportait dans les nues ! Les peuples froids n'ont pas besoin de ces singulières précautions; aussi, passé le 61* degré de latitude nord, le nombre des bons mots diminue dans une proportion effrayante pour la sensibilité.
La distribution des prix de l'Académie était un grand événement avant la révolution. On en parlait pendant huit jours dans tous les salons, à moins qu'un opéracomique ou un ministre tombé ne vînt détourner l'attention et accaparer l'intérêt général. Aujourd'hui, tout est sans conséquence, et l'on assiste au couronnement d'un poète aussi tranquillement qu'à celui d'un empereur. La foule y va encore; mais elle y va, elle n'y court plus. — -
C'est pourtant un beau spectacle que la salle de l'Institut le jour de la Saint-Louis. Voyez de ce côté, comme un faisceau de gloire, tout ce que la France, et par conséquent l'Europe, doit avoir de plus grands écrivains, de plus illustres savants, de plus habiles artistes; de l'autre, comme une corbeille de fleurs, un demicercle de femmes brillantes de grâces et de parures ; au milieu, les jeunes vainqueurs dont la rougeur semble appeler le voile d'un laurier. Leurs mères sont là peutêtre qui attendent pour pleurer qu'on proclame le nom qui fait leur joie; et tout à l'entour siègent les statues des grands hommes, comme des symboles d'immortalité. Cependaut l'affluence des spectateurs se presse sur les amphithéâtres et dans les tribunes sus-
pendues. LMniagîDatioa s'épuise à rêver d'avance la pompe d'un si doux triomphe. Mais l'iieure approche, un murmure respectueux circule dans l'assemblée, un vaste silence lui succède, la salte entière écoute et regarde; une voix s'élève seule... oncroirait que c'est la fête qui commence : hélas I ce n'est qu'une séance qui s'ouvre. Quelque chose d'officiel dans l'air, des encriers et des programmes quand on cherche des lyres et des parfums, enfin le je ne sais quoi académique^ viennent déranger toutes les émotions et décolorer tous les rêves. Le triomphateur en est frappé lui-même; un froid inattendu le saisit sous ses palmes, et voilà le revers de sa médaille.
C'est à Toulouse qu'il y a fête! C'est aux Jeux floraux, avec le souvenir des trouvères, au milieu des brillants cortèges, parmi les flûtes et les guitares, quand vient le jour de la moisson des amarantes d'or et des beaux lis d'argent! On sent qu'une femme a passé par là, tant il y a de douceur dans cette gloire. La veille au soir, le blanc fantôme de Clémence Isaiire est encore venu déposer son bouquet sur le seuil de sa chère Académie; c'est en son nom qu'on va en distribuer les fleUrs aux jeunes poursuivants de la gaie-science; et les poètes, amoureux de ces fleurs, semblent en parfumer leur poésie, et mêlent toujours une suave et molle harmonie aux chants les plus sévères, se ressouvenant sans doute que dans les temps antiques, pour être bien accueilli des Muses, il fallait avoir sacrifié aux Grâces.
Mais rentrons dans l'Académie française, qui devrait bien prendre sa sœur, l'Académie des Arts, pour son maître des cérémonies. C'est ici que je m'embarrasse ; il faut aborder la question littéraire, et je ressemble au jeune navigateur qui regarde longtemps le ciel et la mer avant de poser le pied sur un rivage étranger. D'ordinaire, on implore l'indulgence de la critique, c'est la critique aujourd'hui qui a besoin de bienveillance. J'ai grand'peur, je vous assure, de tous ceux que je vais juger, et je demande grâce, la férule à la main.
Uabolition de la traite des noirs est un sujet essentiellement poétique, parce qu'il donne à la fois matière
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à de hautes pensées et à de grandes peintures : et d'ailleurs il est beau de voir la cause de Thumanité plaidée dans le langage des dieux. Cependant quelques esprits éclairés, quelques cœurs droits et purs, blâmaient presque l'Académie du choix d*un tel sujet pour son prix de poésie ; ils craignaient qu'elle n'eût ouvert la lice à ces imprudentes déclamations qui sont ellesmêmes un fléau presque aussi funeste que ceux dont elles prétendent nous délivrer, et ils n'osaient s'attendrir sur le sort des noirs, si près du massacre des blancs. Le rapport de M. le secrétaire perpétuel a dû faire évanouir toutes les craintes et jusqu'au moindre scrupule : l'éloquence de M. Raynouard aurait complètement justifié l'Académie si elle eût besoin de justification. Après avoir signalé la plaie de l'esclavage chez tous les peuples païens, il nous a montré Jésus-Christ la touchant pour la cicatriser, et plus tard les foudres pontificales tonnant sur les brigands d'Europe qui les premiers l'ont rouverte et envenimée chez les tribus africaines, et dont la main ne s'est pas séchée en présentant ensemble la croix et des chaînes. L'esclavage fut de tout temps une institution atroce ; dans les âges chré" tiens il est de plus une absurdité. Le sage académicien a ensuite établi une distinction aussi délicate que nécessaire entre l'abolition de la traite sur les côtes d'Afrique et la suppression subite de l'esclavage dans les colonies. Voulez-vous faire disparaître un fleuve? tarissez sa source, et le fleuve passera; mais si vous arrêtez son cours par une digue, il s'élance sur ses rivages, et les punit de sa captivité. Un mot affreux, parmi tant d'autres, a été prononcé dans notre révolution : Périssent les colonies plutôt qu'un principe! Oh I qu'il serait bien plus vrai de dire : Périssent tous les systèmes plutôt qu'un homme, fût-il blanc et Français.
La voix de M. Raynouard s'est élevée dès longtemps contre toutes les oppressions et tous les fanatismes. Il semble avoir pris pour devise un de ses propres vers :
Je me range toujours da parti qu'on opprime.
On aime à voir un beau talent à Thomme qui ne sépare point la littérature de la philosophie, ni la philosophie de la religion.
Il est fâcheux que les concurrents n'aient pu entendre M. le secrétaire perpétuel ayant de composer leurs pièces; ils auraient sans doute envisagé leur sujet de plus haut, et se seraient plongés plus profondément dans ce qu'il a de poétique et de moral. Le concours de cette année n'a pas été, à beaucoup près, aussi brillant que celui de 1822, qui comptait au nombre des vaincus les poèmes de M. Plchald et de mademoiselle Delphine Gay I A la place de l'Académie, je ne voudrais jamais d'autres vainqueurs.
La pièce couronnée est de M. Chauvet, qui, l'année dernière, avait obtenu le premier accessit. Les connaisseurs y ont rémariqué beaucoup d'élégance et de correction, souvent une heureuse précision dans les vers, et une harmonie de style habilement soutenue.
Quelques pensées fortes, quelques traits de sentiment puisés dans le cœur du sujet, ont été vivement applaudis, tels que. ce vers sur de vieux nègres qui cherchaient à s'opposer à l'enlèvement de leurs familles :
On les égorgea toas;... qiii les eût achetés!
Et ceux :
C'en est assez, craels, achevez yos victimes, Différer leur trépas, c'est prolonger vos crimes I
Et cette réponse d'une jeune esclave au maître farouche qui la poursuit de son féroce amour :
Moi, trahir mon époux I mon époax dans les fers! Ah ! plutôt, insensé,, tu verras, lui dit-elle, L'ange blanc de la mort m'enloTer sur son aile.
VAnge blanc de la mort! c'est bien le mot d'une noire.
Il faut pourtant convenir que, dans son ensemble, la lecture de cette pièce a été un peu froidement écoutée.
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L'auteur doit, je croîs, s'en prendre à un vice radical dans sa composition, qui est sage, ingénieuse même, mais qui manque de hauteur et de profondeur, et ne remplit pas les principales conditions du sujet. La scène se passe dans le vaisseau où sont pressés, comme dans la tombe, les malheureux qu'on emporte en exil. La beauté de Néali a frappé les regards de Fimpétueux capitaine, qui fait parler ses droits de maître et jette de l'or à sa captive :
Tes droits et tes bienfaits, lui répond TAfricaine, Oik sont-ils?... ,
et elle fait alors un long récit de son bonheur passé, et une affreuse peinture des horreurs de la traite. Le maître persiste dans ses infâmes projets, les nègres se * révoltent, ils sont jetés à la mer et Néali meurt avec eux. — Il y avait dans cette fable la matière d'un épisode fort intéressant; mais ne devient-elle pas au moins insuffisante dès que l'auteur en a fait sa composition même? Et puis cette narration soutenue, cette éloquence un peu rhétoricienne ne manque -t-elle pas de grâce et de vérité dans la bouche d'une jeune négresse? L'auteur, dans cette circonstance, devait même se reprocher ses beaux vers ; et M. Chauvet a plus d'un reproche à se faire. Je lui reprocherai aussi quelques détails qui manquent de couleur locale. C'est un genre de fautes qui fait autant de mal à un esprit poétique qu'un barbarisme à l'oreille d'un grammairien. Je n'aime pas que Néali nous dise
Épouse de Selim, près de lui, chaque jour, Souriaient à mes vœux la fortune et l'amour.
Ces vers là n'ont rien de nêgr^.
Mais j'aime beaucoup ceux qui terminent le poëme, et je me plais à les transcrire ici comme la meilleure preuve de mon estime pour le talent de M. Chauvet :
Achevez vos desseins, rois, au milieu des mers. Quel que soit leur drapeau, poursuivez ces pervers.
fc *■
Quoi! de vos pavillons, aa meurtre, au sacrilège. Les lois prostitueraient l'auguste privilège I
Ah 1 frappez : la patrie étouffera ses pleurs ; Le sang, de leur bannière effaça les couleurs. Liguez-vous ; sur les flots prêtez-vous le tonnerre. Quelle union plus sainte au trône de la terre Peut du trône céleste attirer les bienfaits?
Que l'Afrique, par vous ravie à leurs forfaits. Puisse adoucir ses mœur-*:, repeupler son rivage, Et du bandeau des arts ceindre son front sauvage.
Je regrette pour l'art que M. Chauvet n'ait pas médité plus profondément la conception de son ouvrage. Il me semble qu'il y avaitdans ce sujet des tableaux immenses et de terribles leçons. Le poète ne pouvait-il pas commencer par une peinture des massacres de Saint- Domingue, mettre au grand jour toute la férocité des noirs déchaînés, faire pleurer sur les désastres sans exemple et sans bornes de nos infortunés colons, et de là, s'élançant par la pensée à trois siècles en arrière, interpeler avec indignation les premiers auteurs de tant de maux, les premiers hommes qui, sur les côtes du Sénégal, ont trafiqué de la vie des hommes, et leur crier : Voilà votre ouvrage î vous avez porté le meurtre, la servitude et la corruption chez d'innocents sauvages, et leurs enfants, aussi barbares que vous, rendront à vos fils innocents meurtres pour meurtres et pillage pour pillage! Ne pouvait-on, au milieu de ces scènes d'horreur, jeter épîsodiquement quelque vieux nègre qui sauve épîsodiquement la pudeur de sa jeune maîtresse, et le tableau du bon maître gardé par l'amour de ses esclaves? Pourquoi n'aurait-on pas détourné un regard sur les chrétiens emmenés en captivité dans Alger comme pour y expier l'esclavage imposé par d'autres chrétiens à d'autres Africains ? Un dialogue entre un blanc racheté et un nègre affranchi aurait-il été si dépourvu d'intérêt?
Mais tous les ouvrages envoyés au concours pèchent essentiellement par la composition. Quelques fragments des poèmes mentionnés ont cependant été accueillis par l'assemblée avec les témoignages d^un vrai plaisir. On
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trouve dans la pièce de M. Bignan S dont le talent poétique est déjà avantageusement connu, des vers tels que ceux-ci :
Leur maître à la fureur des ondes et des vents Bn d'étroites prisons les exposent vivants ; Tantdt, d'un mal hideux s'ils vont périr victimes. Son bras les précipite au fond des noirs abîmes. On ranimant l'ardeur de leurs corps languissants^ Les contraint d'agiter leurs fers retentissants^ Et le fouet inhumain, docile à la cadence, Presse à coups redoublés cette exécrable danse. Le malheureux, chargé d'entraves inhumaines, Redemande à ses dieux les plages africaines, Ces palmiers au front vert, ces arbres aux fruits d'or. Dont sa bouche altérée exprimait le trésor; Des larges bananiers la voûte parfumée, Des toits de sa tribu l'ondojante fumée ; L'oiseau que de sa flèche il pergait dans les airs, Ces fleuves, ces torrents, ces rochers, ces déserts, Ces déserts où souvent la main de la nature Change une mer de sable en lie de verdure.
Il y a un beau coloris dans ce style et beaucoup de charme dans cette dernière peinture.
On trouve aussi de la grâce et du sentiment dans quelques vers de la pièce N<» l/i, attribuée à M. Alletz, qui a obtenu le prix Tannée dernière, mais ils ont été suivis de nombreux fragments tirés de plusieurs autres poèmes, et je ne veux pas faire partager à mes lecteurs la fatigue qui commençait à gagner Tauditoire. Les sujets donnés sont tout dans Tintérêt des juges et nullement dans celui de rassemblée. 11 est peu de patiences à répreuve de ce thème en vingt façons, écrit en général sur le ton grave et un peu sec de la haute épftre. J'en reviens encore à mes Jeuoi Floraux, où la lyre peut varier ses airs à volonté et chanter sur tous les . modes, sans se mettre en discordance avec le programme. Ce qu'il y a de certain, et je dois le signaler ici pour que l'Académie en fasse son profit, c'est que, bien avant la fin des lectures, des signes funestes se
1. Ce po6me, ainsi que celui de M. Chaavet, se trouvent chez Pirmin Didot, libraire, rue Jacob, n» 56.
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sont manifestés sur les physionomies. Que les académiciens ne s^y trompent pas, le religieux silence qui régnait alors dans la salle n'était pas précisément un signe d'attention. Plusieurs dames, après avoir écouté quelque temps, ont fini par rêver le reste. De prudents éventails s'étendaient de tous côtés devant des visages impoliment allongés; et parce qu'il ne se prononçait pas une parole dans toute la salle, cela ne veut pas dire que personne n'ouvrait la bouche.
Il était temps que les prix de vertu arrivassent, car nous étions sur le point d'en mériter un nous-mêmes, comme Ta dit, à côté de moi, une jolie femme qui venait pour la première fois à l'Institut. En effet, la séance eût été un peu longue, si M. Tévêque d'Hermopolis ne l'avait raccourcie de tout ce qu'il y a ajouté. Son discours, simple et touchant comme les faits qu'il racontait, a provoqué fréquemment dans l'assemblée ces larmes de plaisir et ces sourires d'attendrissement qui sont l'hommage le plus flatteur et la plus pure des émotions. Le vénérable orateur a su habilement intercaler dans son récit le dialogue d'un curé de village avec une pauvre femme de sa paroisse, et la lecture de cette pièce, naïvement historique, a été plusieurs fois interrompue par des explosions de sensibilité.
Joseph Bécart, femme Jacquemin ; Adèle Caillet, Marie Cartier, Marie-Barbe Ansement, vous n'étiez point là, vous ne deviez point y être; la charité aurait eu sa récompense sur la terre. Ah! du moins, puisse un écho fidèle vous rapporter les paroles de votre digne panégyriste l « Non, le prix qu'on vous décerne n'est point un salaire, c'est un exemple ; c'est la publicité du bien qu'on veut opposer à la publicité du mal. »
Et vous, riches de la terre, qui assistiez à ce triomphe modeste, que vos pleurs n'aient pas coulé comme une rosée stérile ; vous avez trouvé du bonheur au récit des bonnes actions, jugez de celui que doit donner l'exercice même de la vertu. Vous avez vu comment de vieux serviteurs, de pauvres artisans ont su nourrir, pendant blendes années, du pain qui leur suffisait à peine, d'autres pauvres qui avaient connu l'opulence; vous
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avez vu comment ils ont partagé avec des malades la chambre, sans meubles, déjà trop petite pour leur famille ; faites voir, à votre tour, que la main qui conduit un char ou dompte un fier coursier peut aussi rele* ver un infirme ; cherchez le sou de Taumône parmi Tor de vos fantaisies, et que du moins il y ait, pour Thospitalité, presque autant de place dans vos palais que dans la mansarde d'une ouvrière ou dans Téchoppe d'un tisserand.
( Muse française, 1823.)
Les grands poètes du grand siècle nous ont laissé des modèles de poésie didactique et narrative, et des satires, des épîtres, des apologues, qui feront sans cesse le charme et le désespoir de leurs successeurs. Voltaire tient encore, et tiendra toujours, le sceptre de la poésie fugitive et du discours philosophique ; plus tard, Tode pindarique ou horatienne et le poème descriptif ont retrouvé parmi nous des lyres qui semblaient avoir sommeillé depuis les l>eaux âges de la Grèce et de Rome, pour ne se réveiller que sous la main des Delille et des Lebrun ; la fin du dernier siècle a vu naître aussi quelques poésies mélancoliques et des élégies amoureuses que notre siècle ne verra pas mourir. 11 semble qu'on ne puisse faire un pas dans les différents sentiers du Parnasse français sans y rencontrer une foule de chefs-d'œuvre devant lesquels doit reculer le poète le plus intrépide; mais aussi, pourquoi courir après des palmes déjà cueillies, lorsqu'il existe encore des lauriers, qu'on a touchés à peine? Nos grands maîtres ont reculé la borne de la perfection dans tous les lieux où Ils se sont présentés; il faut, sous peine de mort litté-
raire, tenter des carrières où leurs pas ne se soient point imprimés.
Si l'on excepte la tragédie et la comédie, dans lesquelles on peut toujours se faire un beau nom, après tant de noms illustres, parce que Tune puise de nouveaux aliments dans chaque siècle révoiu, et Tautre de nouvelles couleurs dans chaque siècle qui s'ouvre; si Ton excepte aussi la poésie lyrique, dont notre langue nous offre, il est vrai, de magnifiques fragments dans les formes antiques, mais qui n'a point été naturalisée en France, il n'y a plus de gloire possible que dans les genres où n'ont point brillé nos poètes classiques. On doit s'écarter de leur chemin, autant par respect que par prudence, et certes ce n'est point en cherchant à les imiter qu'on parviendra jamais à les égaler.
Un champ immense reste encore à moissonner par la génération nouvelle : c'est le poème proprement dit, depuis l'épopée homérique jusqu'à la ballade écossaise. André Chénier est le premier, parmi nous, qui ait fécondé ce champ, négligé jusqu'alors. Le Jeune Malade j Te Mendiant, VAveugle, sont des compositions ravissantes, qui, dans des proportions moyennes, renferment les principales conditions du genre. C'est l'intérêt du drame jeté à travers le luxe des descriptions. Le poète pose, pour ainsi dire, les décorations, et les personnages viennent agir et parler devant le lecteur, comme sur la scène. Dans ces sortes de compositions, tout est tableau ou dialogue, et l'on invite ainsi la narration, toujours si fatigante dans le grand vers français. Les littératures étrangères sont très-riches sous ce rapport, et après avoir tant emprunté aux anciens, nous avons encore d'utiles emprunts à faire à nos voisins. Déjà quelques-uns de nos jeunes çoëtes se sont exercés avec honneur dans cette nouvelle carrière, et nous ont révélé de grands talents par des poèmes de peu d'étendue. On ne saurait trop les encourager dans leurs efforts, mais en même temps on ne saurait trop leur répéter qu'à côté de l'imagination qui crée, doit toujours se trouver le goût qui conserve, et que les chants de la muse moderne ont besoin, pour triompher, d'être repro-
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duits sur le bel instrument des Racine et des Boileau.
Parmi les plus heureuses littératures étrangères qui aient paru de nos jours, les connaisseurs ont distingué les Romances du Cid, publiées en vers français par M. Creuzé de Lesser. La seconde édition que nous annonçons de cette charmante production ne porte pas de nom d'auteur ; mais quand bien même on ne se rappellerait pas quel nom était en tête de la première, M. Creuzé-de-Lesser a mis trop de grâce et d'esprit dans toutes ces romances pour qu'il ait pu s'attendre à un bien strict incognito. Qu'a-t-on besoin de signer ses lettres quand on ne déguise pas son écriture?
a Les Romances du Cid, comme le dit M. de Lesser dans son excellente préface, sont, après Don Quichotte, ce que les Espagnols nous ont donné de plus remarquable en littérature. Peu de livres, ajoute-t-il, m'ont fait une aussi vive impression : elle le fut d'autant plus que je m'y attendais moins. J'étais comme un homme qui en cherchant un coquillage vient de découvrir un trésor. De ce moment, je formai le projet de dégager cet or si pur du sable qui le cache quelquefois, et d'offrir à ma patrie une imitation des Romances du Cid; production d'autant plus singulière qu'elle est le fruit de plusieurs siècles et le travail de plusieurs hommes étranges; étrange Iliade qui n'a point d'Homère; création admirable de je ne sais combien d'Alcées et de Pindares inconnus! Elle porte seulement l'empreinte générale du génie espagnol; et aussi lorsqu'on demande qui a fait les Romances sur le Cid, tout ce qu'on peut répondre de raisonnable est que ce sont les Espagnols. »
Les Romances du Cid sont de ces ouvrages qui peuvent
déplaire à certains esprits, mais qui ne plairont jamais médiocrement ; on ne les lira pas jusqu'à la fin, ou il faut les relire dix fois. Il faut les détester à moins qu'on ne les adore, et elles sont à l'abri de ce froid éloge, de ce fatal c'est bien t qui exprime d'une manière si juste l'admiration et l'indifiFérence.
Voici quelques citations qui vaudront mieux pour M. de Lesser et pour nos lecteurs, que tous les éloges
et toutes les définitions que nous pourrions donner Dmis la quatrième romance du livre P', don Diego est tristement assis devant sa table, songeant à son injure et au dangerde son fils; Rodrigue rentre, le glaive sous le bras, les bras sur la poitrine :
Il contemple son père, et son œil est plus doux. Il a serré la main du vieillard qu'il révère, Et lui montrant les mets qu'il voit dédaignés tous, Lui dit avec orgueil : Mangez, mon noble père.
Mangez, et relevez votre front rembruni.
— Qu'entends-je I 6 mon enfant, ce comte téméraire. Ce guerrier redoutable est-il déjà puni?
— Mort, dit l'adolescent, mangez, mon noble père.
— Rodrigue, asseyez-vous. Preux déjà sans égal. Don Diègue va manger, mais c'est à votre table. Celui qui fut vainqueur d'un si vaillant rival
De sa race honorée est le chef respectable.
Sentant ses yeux mouillés de pleurs enfin plus doux, Diègue, en disant ces mots, et s'avance et chancelle ;' Il embrasse son fils, qui, tombant à genoux.
Imprime son respect sur la main paternelle.
On trouve dans le livre II la romance suivante, qui respire la plus aimable naïveté :
Dans son manoir, Chimène atteinte
D'un noir regret, Ne pouvait être plus enceinte.
Qu'elle rétait.
Un matin, redoublant d'alarmes.
Le cœur marri.
Elle écrivit avec ses larmes
A son mari; Puis, s'efforçant de se remettre,
Et soupirant.
Elle écrivit cette autre lettre
A Ferdinand :
roi, des rois le plus k craindre
Et le plus doux, A vous Chimène ose se plaindre,
Et c'est de vous.
iiO OEUVRES D'EMILE DESGHAMPS.
Seolette et toujours oubliée
Dans mes ennuis, On n'est pas si peu mariée,
Que je le suis.
Par yous Rodrigue, alors plus tendre,
Sut me gagner.
Fallait-il, pour me le re'prendre,
Më le donner I Le bonjour est loin de son âme,
Toujours adieu 1 Bnlever l'époux à sa femme.
C'est fâcher Dieu.
Depuis six mois que je l'appelle
On le retient; Ou, quittant la guerre cruelle.
S'il me revient, Il revient, quand le jour nous quitta
Plus qu'à moitié.
Et dans mes bras s'endort si vite
Que c'est pitié.
Toujours occupé de son glaive.
Haussant sa voix, Dans son lit paisible il ne rêve
Que ses exploits.
Et voilà, dès l'aube vermeille.
Qu'il est dehors.
Sans s'inquiéter si je veille.
Ou si je dors.
Que votre bonté secourable
Mette en repos La femme du plus honorable
De vos vassaux.
Votre justice en qui j'espère.
Ne peut laisser Mon enfant naître, sans son père
Pour l'embrasser.
Ces deux romances, opposées de tons et.de couleurs, prouveraient à elles seules, s'il en était encore besoin, l'heureuse flexibilité du talent de M. Creuzé de Lesser. Des critiques austères ont trouvé quelquefois un peu de négligence et de laisser-aller dans la manière de ce charmant poète; il est bien plus facile et tout aussi
juste de lui reconnaître presque toujours une verve féconde qui est un des plus beaux dons de la nature, et un naturel qui est peut-être le comble de l'art. Il doit être d'ailleurs l)eaucoup pardonné au poète qui, dans sa Table ronde et son Amadis, est parvenu à faire lire, sans désemparer, vingt mille vers français par des lecteurs français.
Puisque M. Creuzé de Lesser a si agréablement détourné notre attention vers l'Espagne, nous serions bien injuste de ne pas signaler ici un ouvrage qui, avec les Romances du Gld, complète à peu près la collection des plus belles poésies de cette nation : ce sont les Romances historiques, traduites de l'espagnol par M. Abel Hugo *. Ces chants ont été composés sur Rodrigue, dernier roi des Goths; sur les aventures de la belle Florinde, fille du comte Julien; sur les guerres avec les Maures; sur le fameux Bernard de Garsico ; et enfin sur les principaux événements de l'histoire d'Espagne. M. Abel Hugo s'est efforcé de conserver, dans la prose française, le style simple, naïf et animé des productions originales. On reconnaît un littérateur également initié aux mystères les plus intimes des deux langues; et l'avant-propos qui précède cette traduction est peutêtre ce qu'on a écrit de plus instructif et de plus intéressant sur la littérature espagnole. Toutes les personnes qui ont l'ouvrage de M. Creuzé voudront sans doute se procurer celui de- M. Abel Hugo comme un complément aussi agréable que nécessaire.
M. Abel Hugo promet de publier, en prose très-fidèle, une traduction des Romances du Cid. Personne n'est plus intéressé que M. Creuzé à l'exécution de cette promesse. La comparaison qui pourra s'établir alors montrera combien son imagination brille encore à travers les voiles de l'imitation, et à quel point il est doué de cet instinct perfectionneur, si l'on peut s'exprimer ainsi, qui nous paraît un des caractères distinctifs de son talent.
A la suite de cette seconde édition, M. Creuzé de
1. Un Yoiome in-ld. Chez Policier, UbrairOi place du Palais- Royal.
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Lesser a fait imprimer quelques apologues auxquels il a su donner un cachet d'originalité qui les sort entièrement de la banalité du genre. On y sourit et on y pleure tour à tour, et quelquefois tout ensemble. L'apologue ayant pour titre le Malheur j mérite une mention particulière. On y trouve des sentiments profonds et de hautes pensées que l'auteur a revêtus d'un style sévère et de brillantes images, comme pour nous prouver que sa muse sait être sérieuse et mélancolique aussi bien que badine et gracieuse. Nous sommes persuadé que si les intérêts de l'état lui laissaient le loisir de songer à ceux de sa gloire, M. de Lesser pourrait facilement consacrer sa lyre à des chants de l'ordre le plus élevé, dans lesquels, sans renoncer à une manière qui lui est propre et qui est comme Vindividualilé du talent, 11 la dirigerait vers cette continuelle harmonie, ces tours savants et inattendus, cette sage hardiesse d'expression, cette élégante richesse de rimes, enfin ce tissu délicat et serré du style poétique qui sont les conditions essentielles de la haute versification française, et dont nos morts immortels ont légué le secret à quelques-uns de nos poètes contemporains.
{Mute française, 1823.)