‹ Œuvres complètes de Emile DeschampsChapitre 7 sur 42 · SUR · texte numérisé non relu

SUR

Plus les siècles et la civilisation avancent, moins il se crée d'ordres religieux, plus même il se ferme de couvents et de monastères : c'est un fait incontestable ; et les philosophes de mauvais vouloir, profitant de cela.

crient partout à la foule imbécile, qui le répète en triomphe, a que les moines, pieux fainéants, fanatiques insensés, ou sybarites déguisés, étaient bons (s'ils ont jamais été bons) pour les temps d'ignorance et de superstition ; que leur grande inutilité, que l'absurde anomalie de la vie monastique, ont apparu dans toute leur évidence et à tous les yeux dès qu'on a osé regarder et juger; enfin, que les ténèbres ambitieuses des cloîtres, qui menaçaient d'envahir la société moderne, ont été heureusement repoussées et dissipées avec le flambeau de la Raison et par les mille rayons du Progrès. Ainsi, grâce à Dieu, ou pour mieux dire aux philosophes, les couvents disparaissent des nations, et c'en est fini pour les moines, qui n'auraient jamais dû commencer. »

Il y a autant de fausseté que d'ingratitude dans ces superbes déclamations. Quelques recherches consciencieuses, quelques simples paroles de bonne foi en donneront les preuves et la démonstration irrécusable ; tout cet échafaudage de paradoxes s'écroule promptement au premier souffle de la vérité.

Une des merveilles de la religion chrétienne, ou plutôt de l'Église catholique, qui seule a fécondé et formulé dans son sein tous les germes de la foi, toutes les semences du Verbe, c'est qu'elle a toujours répondu et suffi aux diverses exigences des temps, aux innombrables besoins de la famille humaine. Indépendamment de sa divine mission de salut éternel, elle est encore dans ce monde la plus tendre, la plus éclairée, la plus ingénieuse des mères, comme la puissance législatrice la plus forte, la plus habile, la plus utilement progressive. La forme catholique est aussi savante dans le détail de ses combinaisons qu'elle paraît splendide dans son magnifique ensemble. L'antique hiérarchie de son clergé séculier est maintenant admirée de tous les esprits justes. « Rien n'est plus sagement ordonné que ces cercles qui, partant du dernier chantre de village, vont, toujours s'élevant, jusqu'au trône pontifical qu'ils supportent et qui les couronne... Si, à sa naissance, l'Église fut pauvre depuis le dernier échelon jusqu'au premier, c'est que toute la chrétienté était indigente comme elle. ^

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Ce serait manquer de vues droites que d'exiger qae le clergé fût resté indigent quand l'opulence croissait autour de lui... Il aurait alors perdu toute considération; ses leçons auraient manqué à certaines classes qu'il n'aurait pu atteindre ; ses secours auraient manqué aux pauvres... Le chef de l'Église était prince afin de pouvoir parler aux princes; les évêques, marchant de pair avec les grands, osaient les instruire de leurs devoirs; les prêtres au-dessus des nécessités de la vie, se mêlaient aux riches dont ils épuraient les mœurs; et le simple curé de campagne se rapprochait du pauvre qu'il était destiné à soulager par ses bienfaits et à consoler par son exemple. » Ces lignes de M. de Chateaubriand vivront toujours, comme l'Église de Jésus-Christ, dont elles sont Téloquente et philosophique explication.

Mais si la constitution du clergé séculier est comprise et appréciée généralement, sans doute parce que l'expérience de son infatigable et salutaire sollicitude se renouvelle à chaque instant sous nos yeux, il n'en est pas de même du clergé régulier qui, dans plusieurs pays, se dépeuple sans se recruter, et qui, pour bien des gens, n'aurait jamais été qu'une superfétation de luxe religieux : opinion moderne fort répandue et encore plus erronée. Tout dans le catholicisme a sa nécessité, même temporelle, le cloître comme l'Église, le moine comme le prêtre; et siTunne s'est pas perpétué et soutenu partout comme l'autre dans son existence visible, le présent et l'avenir du monde n'en reposent pas moins sur la base des vertus et des travaux monastiques, qui sont, à vrai dire, les fondements, en grande partie recouverts, de notre édifice social.

Et en effet :

Quand le colosse romain, pourri de débauches sous son manteau impérial, craquait de toutes parts et tombait en lambeaux, la Thébaïde s'ouvrit aux premiers cénobites, et dans ses fécondes et miraculeuses solitudes, se conçurent et se composèrent les destinées de l'univers chrétien. Il fallait que l'exemple de la vie ascétique et de l'immolation de la chair fût poussé jusqu'à une perfection exagérée pour servir de contre-poids aux

merveilles toutes matérielles, aux inconcevables sensualités du monde païen, et pour frapper violemment Timagination des peuples, à l'optique du désert. Telle fut rindispensable mission des prédicateurs de la solitude sans lesquels le genre humain n'aurait pu accomplir sa grande péripétie.

Plus tard, quand Tinvasion des Barbares menaçait la société d'un naufrage universel, les monastères et les couvents s'élevèrent en foule, au milieu des nations, comme autant d'arches de salut, où toutes les misères, toutes les souffrances, toutes les connaissances humaines, tous les besoins individuels ou sociaux trouvèrent un refuge, des consolations et des secours. Tout monastère eut un saint pour fondateur, et une amélioration physique, intellectuelle ou morale pour but de sa fondation. Les lettres, les arts, les sciences, l'agriculture, l'industrie, sont redevables d'autant de bienfaits aux moines, que les enfants abandonnés, les vieillards infirmes, les pauvres malades, les voyageurs perdus, les captifs sans rançon et les femmes sans appui. Chaque ordre religieux, indépendamment de la sainteté de sa vocation, était comme le type d'un dévouement, d'un mérite ou d'un talent spécial. Peu à peu, les lumières d'abord timides, l'esprit d'association, les forces civilisatrices se répandirent hors des cloîtres et pénétrèrent dans la masse des populations; la puissance laïque apprit à pratiquer, sur une plus grande échelle, les enseignements du pouvoir religieux, et cette miraculeuse contagion du Bien fut peut-être le plus éclatant service du génie monacal. Cependant, la plupart des ordres monastiques devaient à la longue se voir dépasser dans leurs travaux par les ressources et l'habileté du siècle dans certains pays ; et en cessant d'y être nécessaires, ils durent cesser d'exister, si c'est ne plus exister que d'avoir communiqué sa vie et son âme aux populations entières. Et encore, les ordres les plus sévères, ceux dont la règle est la plus redoutable, tels que les trappistes, subsisteront toujours, même dans notre France si défroquée, parce qu'il est certaines douleurs pour lesquelles le siècle n'aurait d'autre asile que le suicide.

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Et les trappistes, d*ailleurs, ne sont-ils pas les plus grands défricheurs de terre en tout pays ? Ils arrivent par la prière, Tabstînence et toutes les mortifications à une fécondité de travaux qui étonne et surpasse les forces et rintelligence des plus habiles cultivateurs. Il y aura toujours aussi des communautés dé femmes, parce qu'il ne manquera jamais de jeunes filles ni de veuves, dont la destinée n'aurait point sa place dans le monde. Ce sont des exceptions; oui, mais le nombre en est grand, et les divins secours sont faits pour les exceptions humaines. Enfin, quand, de nos jours, la vertu ou la volonté laïque se mêle de la fondation ou de la direction d'un établissement charitable, c'est en suivant pas à pas les anciennes traditions religieuses, et en se servant, pour combattre les fléaux de l'humanité, de la sainte milice des paroisses, et de ces femmes angéliques qui sont les filles du vieillard et les mères de l'orphelin, comme les a si justement nommées un de nos premiers poètes, M. Alexandre Guiraud. Et remarquons, à la louange éternelle de l'Église romaine, que non-seulement aucune secte philosophique, mais aucune autre religion, même aucune autre communion chrétienne, n'a pu produire une sœur de charité! Cette gloire était réservée au catholicisme.

Maintenant donc c'est aux enfants du siècle, à qui l'esprit de charité et le génie social ont été transmis par les moines, de s'évertuer à ne pas rester trop audessous de leurs pieux devanciers, sans oublier jamais que les exemples laissés par ces moines si peu compris, sont les meilleures règles du bien à faire dans notre temps, comme leur vie a été la providence des temps passés; sans oublier que si des abus, des fautes, des crimes même se sont cachés dans l'ombre des cloîtres, c'est qu'après tout ils étaient habités par des hommes ; mais que, du moins, aucune passion mauvaise, aucun acte condamnable n'a pu y germer et s'y produire qu'en faussant les principes religieux, en violant leur propre loi, tandis que le mal qui se fait dans le monde est trop souvent la conséquence des principes d'ambition, de cupidité ou d'immoralité qu'on y puise. Ainsi, pour

nous résumer, indispensables tant qu'ils existent, les ordres religieux ne s'éteignent successivement dans un pays qu'à mesure qu'ils ont fait passer leur sainte flamme ou leurs lumières intelligentes dans le cœur même des nations; ce n'est pas là mourir, c'est se survivre. Et il en est dans le nombre qui ne disparaîtront jamais, comme nous l'avons dit plus haut, parce qu'il est certaines misères et certaines souffrances qui seront toujours vivantes parmi nous, et pour lesquelles le monde n'a point de secours ni de consolations; et peutêtre même en est-il qui ressusciteront si les besoins de la société les réclament. Nous savons peu de chose du passé, et rien de l'avenir.

Ce que nous savons, c'est que, dans le présent, il faut que les hommes enflammés de l'amour de Dieu et de l'humanité se liguent en sorte de communautés fictives, pour suppléer les moines, là où ils manquent, dans toutes les exigences sociales ; ou, pour mieux dire, il faut que Vassociation remplace la communauté. Dans les trois quarts de l'Europe, les gens du monde sont maintenant à découvert devant toutes les souffrances, toutes les nécessités, toutes les plaies humaines. Nous n'avons plus, partout, le rempart des monastères, l'intermédiaire des religieux pour nous garantir du contact de tant de douleurs, ou pour traiter avec elles. Redoublons de courage et de charité, car nous en aurons besoin à chaque pas, à chaque instant. Au surplus, le siècle va ainsi. Les différents corps de l'État, dans toutes les carrières, tendent à se modifier singulièrement, et la société envient de jour en jour à faire ses affaires elle-même. Déjà, sous quelques rapports, le juré remplace le juge, et le garde national le soldat, comme le laïque a succédé aux religieux dans une partie de sa mission évangélique, comme un magistrat suprême, élu populairement, succède au souverain héréditaire.

Et rendons justice à nos contemporains : beaucoup de bonnes œuvres nous consolent de beaucoup de mauvaises actions. Les vertus, dans ce siècle, ont été aussi habiles, aussi ingénieuses que les vices; c'est un grand

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éloge en peu de mots. A côté des théâtres licencieux et dés repaires de la corruption ou des clubs de la folie sauvage se sont élevées mille institutions de salut, de travail et d'espérance, véritables fondations religieuses créées par des laïques. — Fasse le ciel que la durée soit dévolue à nos œuvres de bienfaisance, comme elle l'a été aux œuvres de la charité monastique 1 — Puissent les citoyens suffire aux besoins et aux dangers de la société nouvelle aussi longtemps que les moines ont soutenu et préservé la vieille société à travers ses misères et ses vicissitudes. — N'oublions pas en finissant de consigner ici ce qui est dans notre conviction intime, à savoir, que dans toute l'Europe et dans notre France même renaîtront bien longtemps et vivront peut-être toujours les différents ordres franciscains, parce qu'ils ont en eux l'humilité et la charité chétiennes par excellence; qu'ils ouvrent la main à toutes les misères populaires sans s'occuper de politique, sans affecter aucuns tons ni manières, et qu'ils font le bien et prodiguent des consolations là où ne pénètrent pas les progrès et les institutions laïques qui rayonnent dans les sphères plus élevées.

Les franciscains ont quelque chose de primitif et d'universellement fraternel qui doit préserver et perpétuer leur ordre indéfiniment. Us ne périront pas plus que la misère et la douleur.

PRONONCE A LA SÉANCE D*OUVERTURE DU CONGRàS

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