‹ Œuvres complètes de Emile DeschampsChapitre 8 sur 42 · DE L'INSTITUT HISTORIQUE · texte numérisé non relu

DE L'INSTITUT HISTORIQUE

Le 24 mai 1846, à l'Hôtel de Ville de Paris.

Quelle a été Vinfluence de V esprit français sur l'Europe depuis deux siècles?,.. Avant de toucher à cette question, il convient de spécifier, d'une part, les qua lités essentielles, la nature de l'esprit français; et, d'autre part, ses moyens d'influence pour agir sur l'esprit des autres peuples.

Tout cela peut se résumer en un seul mot, la sociabilité ^ portée à sa plus haute puissance; l'exquise aptitude à vivre en société.

De là le besoin d'égalité et le sentiment de tolérance, •traits caractéristiques de notre physionomie morale.

De là aussi une force de sympathie, puis une langue contagieuse (passez-moi le mot] qui sont nos suprêmes moyens d'action.

Oui, l'esprit français est surtout l'esprit de sociabilité, produit indigène du sol des Gaules, qui a fleuri amoureusement dans nos temps chevaleresques, qui a multiplié ses plus admirables fruits sous la main de Louis XIV, et qui a traversé vivace nos révolutions et nos guerres contemporaines. — Cet esprit fut inspiré aux Gaulois de Brennus et de Yercingétorix par les femmes qui en ont le secret inné, et qu'ils admettaient dans leurs conseils politiques et guerriers; et il s'est perpétué sous la monarchie française dans les hautes classes, qui furent longtemps toute la nation, par le mélange élégant et délicat des deux sexes, et par cette noble galanterie à laquelle les dames ont dû de prési-

120 ŒUVRES D'EMILE DESCHÂMPS.

der, sous le soleil, aux joutes héroïques des paladins, et plus tard, sous la lumière des lustres, aux pacifiques tournois de la parole. Car, on ne saurait trop le redire, c'est du commerce intellectuel des deux sexes que procède Tesprit de sociabilité, et Part de la conversation qui en est la conséquence et le témoignage évident. En effet, les entretiens des femmes entre elles se réduisent trop souvent à un ramage futile ; et les conversations d'hommes seuls dégénèrent bientôt en propos sans délicatesse. C'est passer d'une volière à une taverne.

De l'heureux accord, de l'entrelacement des facultés spirituelles de la femme et de l'homme, il est résulté que la pensée française n'est jamais lourde quand elle est grave, et qu'elle sait être légère sans frivolité. Elle va de Clément Marot à Pierre Corneille, de Rabelais à Montesquieu ; du bel esprit au génie ; parcourant dans son vol et faisant résonner toutes les gammes du clavier de l'intelligence; en sorte que la généralité est, pour ainsi dire, la spécialité de la France. Ahl gardons bien aux femmes la place que nos ancêtres leur ont donnée parmi eux, et qu'aucun autre peuple ne leur a faite si belle, et nous conserverons ainsi la cause incessante de notre supériorité sociale.

Kous avons dit que de cette sociabilité, qui est le. propre de l'esprit français, découlait le sentiment de l'égalité civile et de la tolérance religieuse. C'est (on va le reconnaître) une déduction toute logique. Ne parlons d'abord que du sentiment de l'égalité. — Plus on se mêle et plus on se voit, plus on se mesure; plus on se parle, mieux on se juge. Chacun s'aperçoit, après un certain temps, que les inégalités sociales contrarient trop fréquemmentles inégalités naturelles, et d'exemples en exemples, on est amené à conclure qu'il faut s'en tenir à ces dernières, qui sont d'institution divine, et qu'il n'est nullement philosophique de les compliquer par des catégories de races et de castes qui ne sont que d'institution humaine. Aussi la cause du mérite personnel et de la fusion des classes était-elle gagnée dans les mœurs de la France, et surtout de Paris, bien avant qu'elle triomphât dans nos codes ; et, du moins, le

niveau social se rétablissait dans les salons même les plus aristocratiques. Et, lorsque le cardinal de Bichelieu porta, il y a deux siècles, un coup mortel à la féodalité, au profit du pouvoir royal, il avait prévu que la lutte ne susciterait aucuû danger sérieux, parce qu'il agissait dans le sens de Tégalité, une des prédilections constitutives de l'esprit français. L'édifice féodal, après le passage de ce grand homme d'État, ressemblait à ces vieux monuments dont les constructions intérieures sont aux trois quarts démolies, quoique la façade soit encore debout et paraisse intacte. Le vent de 1789 n'eut qu'à souffler pour tout abattre. Enfin (et c'est un rapprochement qu'on n'a peut-être pas fait assez ressortir), Richelieu, qui, d'une main, ébranlait si rudement la noblesse héréditaire du passé, instituait, de l'autre, une des noblesses individuelles de l'avenir, en créant l'Académie française. Quelle prévision de la prochaine suprématie des lettres en France! Le cardinalministre sentait déjà que les lettres finiraient par aflfecter quelques prérogatives de la royauté même, et qu'on dirait un jour : Le siècle de Voltaire, comme on devait dire : Le siècle de Louis XIV I

Voilà comme le fait social de l'égalité s'était progressivement établi par la seule puissance de l'esprit français, jusqu'à ce que l'Assemblée constituante vînt en faire un droit national.

Quant au sentiment de tolérance religieuse, voyons aussi pourquoi il découle nécessairement de l'esprit de sociabilité.

De même que certains peuples, à moitié barbares, et ignorants des autres par leur isolement systématique, sont à peu près persuadés que le reste des hommes ne doit pas porter figure humaine; ainsi, avant de se voir et d'échanger des paroles entre eux, les sectateurs des différentes religions, bien que de la même patrie, sont tentés de se croire mutuellement des monstres moraux.

Faute de s'être connus, de l'antipathie des croyances on passe bien vite à la haine des individus. Mais, qu'un bon hasard vienne à rapprocher ces antagonistes, ils

122 OEUVRES D*ÉMILE DESGHAMPS.

sont tout surpris de se découvrir des idées, des passions, des vertus communes; ils se savent bon gré de leur ressemblance, et, par un revirement salutaire, ils arrivent enfin de la sympathie pour les hommes à la tolérance pour leurs croyances diverses. C'est ce qu'a produit chez nous Tesprit de sociabilité, qu'on peut appeler aussi un bon hasard, car il n'existait pas au même degré chez les autres nations. Et si des journées sanglantes et des édits funestes se levèrent sur la France, au nom d'une religion de paix, par l'effort d'une politique sacrilège ; si les haines religieuses continuèrent à végéter dans les classes ignorantes comme dans leur dernier repaire, la fraternité sociale s'était liée entre les hommes éclairés de toutes religions, et leur opinion contint et paralysa longtemps des velléités furieuses ou insensées, jusqu'à ce qu'elle devînt la règle de tous.

La France, son Église en tête, avait repoussé l'inquisition au XVI" ^ècle. La philosophie du xviii* (et c'est là son éternel honneur) a prêché victorieusement et fait pénétrer dans tous les cœurs le dogme de la tolérance complète, qui a été bientôt et pour toujours un des articles fondamentaux de la loi française. On peut dire, au surplus, que la tolérance religieuse n'est qu'une extension du principe d'égalité dans le domaine de la conscience. En parlant tout à l'heure d'un immense service rendu par la philosophie du dernier siècle, nous avons pu blesser quelques opinions respectables : cela est loin de nos intentions. Nous savons tout ce que les convenances, la vraie piété, la raison même ont droit de reprocher à certains livres ou à certains passages des livres de nos philosophes d'alors. T^ous ne glorifions ici qu'un de leurs bienfaits incontestables; et cependant, si nous ne pouvons partager leurs erreurs, il nous est également impossible de nous associer à celles des hommes qui, de bonne foi, accusent la philosophie des fureurs de notre première révolution. Hélas ! de quoi le crime et la folie n'abusentils pas? Et quelle arme peut rester innocente entre leurs mains? On fit sortir les échafauds de TEncyclo-

pédie, comme, dans d'autres temps, on avait fait sortir les bûchers de l'Évangile I

Oui, la philosophie française, malgré ses écarts, a marché, dans les deux derniers siècles, au premier rang des philosophies européennes, mais avec une allure toute différente : c'est une philosophie d'action plus que d'abstraction ; ardente aux applications plus qu'aux utopies, comptant vingt moralistes pour un idéologue, et dont les travaux, précurseurs des doctrines humanitaires, ont incessamment poussé les peuples par les sages, et les gouvernements par les peuples, vers la perfectibilité possible. Dans ce grand mouvement, son esprit a sans doute causé des calamités et des catastrophes : la navigation du progrès est laborieuse et terrible; il n'aborde au port désiré qu'à travers les écueils et les tempêtes. Mais que de douces consolations, que de nobles joies cette philosophie a répandues sur sa route au milieu de tant de malheurs 1 et quel résultat enfin pour son pays : la tolérance et Wgajité !

Et la nation française qui , parce qu'elle n'est ni pesante ni pédante, a une réputation de frivolité si solidement établie... eh bieni c'est, au fond, la nation la plus philosophique de l'Europe. Ses colères, comme ses enthousiasmes, ont toujours eu pour objet des idées ; elle ne fait des guerres et des révolutions qu'au nom d'un principe ; les.intérêts deviennent ce qu'ils peuvent. Mais out cela est instinctif et nullement calculé ni raisonné : le peuple français est un philosophe sam le savoir.

Nous avons établi que la sociabilité est l'essence même de l'esprit français, et qu'elle a produit le sentiment de l'égalité et celui de la tolérance qui se sont incorporés en nous. Il n'est donc pas difiScile de déterminer en quoi aura consisté l'influence de notre esprit sur l'Europe. Mîris, chez quels peuples principalement, et dans quelles proportions y avons-nous réussi depuis deux siècles?... L'examen de cette question suivra immédiatement ce que nous avons à dire des moyens d'influence et d'action que l'esprit français a reçus de la nature.

124 ŒUVRES D*ÉMILE DESGHÂMPS.

Ces moyens, comme nous l'avons énoncé on débutant, sont d'abord la force de sympathie, puis Tattrait de notre langue. La sociabilité en est toujours la source.

La raison est simple :

Le besoin de vivre en société, le désir de relation rend les gens, à leur propre insu, bienveillants et disposés à raffection ; or les sentiments prennent assez vite leur niveau dans les cœurs; chacun reçoit en raison de ce qu'il donne : on exercera donc sur les autres la sympathie qu'on éprouvé soi-même. La passion devient puissance. C'est ce qui est arrivé à la France avec les autres peuples.

Poussé par son instinct de sociabilité, elle les a de tout temps applaudis ou secourus. Elle a royalement accueilli leurs infortunes comme leurs talents. Elle a été la grande hospitalière de l'Europe. Paris n'est pas seulement une capitale magnifique, il est la patrie de tous ceux qui n'en ont plus : princes déchus ou citoyens opprimés. Il est pour les arts la ville universelle. Ce n'est que dans ses théâtres, dans ses musées, dans ses conservatoires, dans ses journaux, que les arts trouvent la consécration de leurs triomphes dont ils doutent jusque-là; parce que lui seul possède à la fois le goût sévère et l'enthousiasme, et qu'un mot tombé de sa bouche ou de sa plume a mille échos qui le ramassent et l'emportent dans toutes les directions.

Paris est le champ clos des talents. La victoire I^'est belle nulle part comme chez nos Français; Leur silence est l'oubli, leur suffrage est la gloire ; Londres n'a que de l'or, Paris a le succès.

L'opioion attend qu'il ait jugé, pour croire ; Et, dans cette autre Athène un nom proclamé roi Peut aller par le monde, et dire à tous : C'est moi I

Remontons un peu notre histoire. Que de souverains malheureux ou de grands potentats, ou de pauvres victimes, ont trouvé en France un asile et des secours, ou y ont cherché une école, ou y ont apporté de glorieux hommages l

L'empereur Comnène, venant de Byzance prosterner l'empire d'Orient devant le trône de Charles V, et im-

plcrant la protection du roi très-chrétien contre les victoires menaçantes des musulmans ;

Le pape Clément V, se faisant couronner à Lyon, au grand déplaisir des Italiens, comme une réponse à Charlemagne qui s'était fait couronner à Rome; et promettant bientôt à Philippe le Bel de fixer à jamais le saint-siége dans Avignon, au cœur de la France, de manière que la ville éternelle, jadis déshéritée par Constantin de l'empire temporel du monde, allait encore l'être de l'empire spirituel, en l'honneur de la France ;

Puis les successeurs de Clément V, pendant soixantedouze ans, décorant Avignon des chefs-d'œuvre de l'architecture et de la peinture, et préludant ainsi, au milieu de nous, aux merveilles du pontificat de Léon X;

Plus tard, Christine de Suède, à Fontainebleau, Jacques II d'Angleterre, à Saint-Germain, Stanislas de Pologne, à Nancy, abritant leurs fronts découronnés sous la fraternelle protection de nos rois! ... Le czar Pierre P', l'empereur Joseph II, venant chercher à Versailles et à Paris des conseils et des exemples!...

Campanella, le philosophe napolitain, se sauvant jusqu'en France des inquisiteurs de son pays et disant à Louis XIII : cr Sire, je n'ai pas versé une larme pendant vingt années de tortures, et je pleure aujourd'hui de reconnaissance! »

Et, si l'on arrive à nos jours, on renoncera môme. à indiquer les hommes célèbres de toutes les célébrités, ou malheureux de tous les malheurs, à qui la France a donné un pavois ou un refuge.

C'est ainsi que la France, bienveillante et généreuse, parce qu'elle était avant tout sociable, est devenue sympathique aux nations, et a puisé dans cette sympathie sa plus grande force d'influence, qui a survécu à celle de ses victoires dont le souvenir prestigieux et les effets moraux ne peuvent pas périr. Nous avions semé nos idées avec notre sang dans toutes les contrées de l'Europe, et de tous coins de l'Europe on vient encore, par des élans sympathiques, les recueillir sur notre sol. Et c'est pourquoi les cours et les villes étrangères nous

126 GEUVRES D*ÉMILE DESGHÂMPS.

imitent sans cesse dans les objets les plus futiles comme dans les choses les plus sérieuses, dans les modes comme dans les systèmes. Des esprits chagrins chez nous, ou envieux chez les autres, ont quelquefois ri de pitié de voir la capitale de Louis XIV et de Napoléon occupée... à quoi?... à fabriquer et à expédier des coiffures pour TAutriche, TAngleterre ou la Russie;... ils ne s'aperçoivent donc pas que tout en imposant les chapeaux, nous gouvernons les têtes?

Après notre force de sympathie vient notre langue, comme autre moyen d'influence de l'esprit français, et celui-là est d'une puissance incalculable. — Les idiomes, par une opération mystérieuse et providentielle, formulent tous leur syntaxe d'après le caractère des peuples et les besoins des temps et des lieux. Notre esprit de sociabilité, qui avait besoin d'une communication prompte, d'une manifestation nette de la pensée, a donc secrètement doué la langue française de clarté et de rapidité par le sens précis de ses mots et la construction logique de ses phrases : avantages qui ne se trouvent qu'à des degrés bien moindres dans toute autre langue. Mais l'élaboration a été lente pour arriver au perfectionnement complet. Commencé presque sous Charlemagne, ce travail énorme ne s'est guère achevé que sous Louis XIII , et, chose remarquable, c'est depuis ce dernier règne que l'influence de l'esprit français se fait sentir sur l'Europe : tant une langue comme la nôtre est le plus puissant instrument d'action d'un peuple sur les autres nations !

Dans les premiers siècles de la monarchie, le latin était la langue générale du royaume, témoignage vivant de la conquête des Romains; car toutes les fois que la victoire permettait au peuple-roi d'imposer le joug de sa domination, il imposait aussi celui de son idiome. Peu à peu (comme l'a dit le savant académicien Raynouard) , de la langue latine corrompue sortit un nouvel idiome que caractérisèrent des formes et des règles essentiellement différentes: ce fut la langue romane, qui devint la langue usuelle de presque toute la France et de plusieurs parties de l'Espagne et de l'Ita-

lie. Après la division des États de Cbarlemagne, cet idiome continua d'être, sous la dénomination de langue (ToCj la langue des provinces du midi de la France actuelle ; il a été illustré par les poésies des troubadours et surtout par Clémence Isaure; et, après un assez long sommeil, il vient d'être réveillé glorieusement par le poète Jasmin.

Les provinces du Nord altérèrent, par des modifications diverses, Tidiome jadis commun qui avait pris chez elles la dénomination de langue d'oil ; et ces modifications produisirent Tancien idiome français, qui, par des transformations successives et toujours heureuses, est enfin devenu la langue française de Malherbe et de Bossuet.

Arrivée à son degré de perfection, elle fut bientôt et elle est demeurée la langue delà diplomatie européenne et de la conversation de toutes les cours et de tous les gens bien élevés. I^ diplomatie la préféra pour sa lucidité sans égale, pensant avec raison que c'était bien assez de l'ambiguïté intrinsèque des protocoles, sans y joindre encore les obscurités du langage; la conversation la choisit à cause de sa rapidité merveilleuse et de ses constructions si logiques, qu'on n'a pas besoin d'attendre la fin d'une phrase pour en comprendre le sens et couper la parole à son interlocuteur, ce qui épargne bien du temps toujours, et bien de l'ennui souvent.

Puis, les écrivains de génie et les chefs-d'œuvre se multiplièrent en si grand nombre, à si courts intervalles, dans tous les genres, que la langue française dut être adoptée comme la première langue littéraire du monde moderne ; gloire qu'elle ne perdra pas de sitôt, car notre littérature et notre poésie actuelle sont encore, et de beaucoup, les plus bielles de l'Europe.

Si Pierre le Grand était venu, au sein de la France même, étudier nos lois, nos arts et nos mœurs, l'impératrice Catherine II voulut avoir à sa cour la plupart de nos beaux esprits. Et cette migration est un des chapitres des plus curieux et des plus intéressants de notre histoire littéraire et une des manifestations les plus écla-

128 OEUVRES D*ÉMILE DESCUAMPS.

tantes de rinfluence de Tesprit français à cette époque.

Une preuve plus forte encore de cette influence fut donnée dans le même temps par le grand Frédéric. Il appela vers lui un seul de nos hommes de lettres, mais c'était Voltaire, qui, disait-il, écrivait comme un ange et avait de l'esprit comme Satan.

Frédéric fit bâtir, tout exprès pour recevoir son hôte, le charmant palais de Sans-Souci.

Il n'y avait là que deux chambres à coucher : dans Tune le lit du roi et sa bibliothèque toute française... on peut la voir encore. L'autre, à l'extrémité de ce palais-pavillon, s'appelait chambre de Voltaire. Une salle, qui séparait les deux chambres, servait à réunir les deux habitants ; c'était la salle à manger, où l'on ne buvait que du vin de Champagne et quelques autres des meilleurs vins de France, à la santé de la poésie et de la philosophie françaises.

C'est là, en présence du poëte... du prince français, qu'il recevait les princes d'Allemagne et créait un royaume; c'est là qu'il disait en français : ^i Si j'étais roi de France, il ne se tirerait pas un coup de canon en Europe sans ma permission. »

Il n'y a pas dans cette Europe une seule bibliothèque où l'on ne trouve des livres français; et il y a beaucoup d'étrangers qui n'ont eu leur gloire littéraire que dans la langue française : le même grand Frédéric, Christine de Suède, Goldoni, le prince de Ligne, etc. , et l'impératrice Catherine, qui n'a fait imprimer ses pensées qu'en français. Et de nos jours, le poëte célèbre, le grand ministre de l'Espagne, M. Martinez de la Rosa, dont la France avait accueilli la noble proscription, a glorieusement payé notre hospitalité en illustrant encore notre langue par d'admirables inspirations, dignes sœurs de celles dont il a honoré sa langue maternelle.

N'oublions pas non plus un jeune seigneur russe, le prince Élim Mestchersky, enlevé sitôt à la gloire et à l'amitié, dont quatre beaux volumes de poésies françaises, nouvellement publiés, ont classé le nom parmi ceux de nos poètes les plus charmants et les plus élevés.

Et cependant, un jeune Polonais, le comte Christian

Ostrowsky, ne cesse depuis dix ans de nous donner des vers français que nous envions en les applaudissant... En sorte que la Russie et la Pologne, à travers leurs profondes animosités, viennent lutter fraternellement sur le terrain sympathique de notre langue.

Enfin le plus illustre savant de l'Europe, puisque Cuvier est mort, M. de Humboldt, vient d'écrire en français une préface pour son immortel Cosmos; et cette préface est un des plus beaux monuments de notre littérature scientifique.

Cette universalité de la langue française, due seule- . ment à la sympathie et à Tadmiratlon, est un honneur presque sans exemple, mais nous a rendus très-pares- ' seux pour apprendre les langues étrangères, ce qui est moins honorable. Un bon nombre de nos compatriotes s'est habitué à croire qu'il n'y a plus d'autres langues et qu'un Français peut se faire entendre dans les plus petits hameaux des contrées les plus reculées. Ceci est d'une fatuité d'ignorance qui va quelquefois jusqu'au burlesque; par exemple, dans l'anecdote que voici: Lors des dernières guerres de l'empire, avant la campagne de Russie, un sergent de la ligne, chargé de faire préparer le déjeuner du colonel qui était en route avec le régiment, se présente une heure d'avance à la porte de l'auberge d'un village, dans le nord de l'Allemagne, et appelant le maître du lieu, il commande à haute et intelligible voix, en français, un poulet rôti, une omelette au lard et une salade de laitue. L'aubergiste ne répond rien et ne fait aucun mouvement, a II est donc sourd, » dit le sergent, et il recommence à criera tuetête, et en articulant vigoureusement: « Jevousdemande une salade de laitue, un poulet rôti, et une omelette au lardl » Rien encore. Le sergent croit que l'aubergiste se moque de lui, et il tirait déjà son sabre quand le pauvre diable lui fait enfin comprendre qu'il ne comprend pas. — « Sont-ils bêtes dans ce pays-ci, reprend le sergent; depuis quatre ans que je suis en Allemagne, ils ne savent pas un mot de français! »

Veut-on se rendre compte de notre j^roduction littéraire? Il y a tels de nos auteurs qui sont joués trois

cents fois par soirée hors de France ; il y a tels de nos feuilletons qui sont lus chez l'étranger, tous les matins, par cinq cent mille personnes dans quatre mille localités à la fois.

Chaque semaine, les produits de nos imprimeries se décalquent par centaines de volumes et enrichissent et illustrent littérairement tout un royaume par la contrefaçon des œuvres de nos écrivains.

Chaque mois, des vaisseaux partent d'Anvers tout chargés de ces contrefaçons qu'ils vont verser sur tous les rivages.

Comment les idées françaises ne régneraient-elles pas sur l'Europe et môme sur tout le globe civilisé?

Et cependant qui ne frémirait à la vue d'un pareil cataclysme de papiers ? La presse, comme la langue d'Ésope, dont elle représente la multiplication à l'infini, est ce qu'il y a de meilleur et ce qu'il y a de pire. Quelle littérature de pacotille, sans goût, sans raison, sans moralité, doit se trouver mêlée, dans cette colossale exportation, aux plus nobles productions du génie! Que tous nos écrivains se pénètrent donc bien de l'importance de leur mission 1 Un mauvais livre fut de tout temps une des plus mauvaises actions qu'on puisse commettre, parce que c'est du poison qui circule. Qu'est-ce donc, lorsque la publicité est devenue si énorme? Le succès de notre littérature est une effrayante responsabilité pour nos hommes de lettres...; qu'il prennent bien garde de n'être jamais coupables de talent et tachés de gloire I

Mais n'accordons pas une importance trop étendue à l'esprit dumal en littérature. Depuis deux cents ans, bien des livres dangereux sont sortis de France pour courir l'Europe en tous sens, et s'ils y ont causé quelques troubles passagers et des maux individuels, les sociétés n'ont pas été corrompues... Il y a dans les masses une raison collective qui rejette ce qui est immoral ou insensé ; la bonne presse est l'antidote continuel de la. mauvaise, et il ne reste, en définitive, que ce qui doit rester. Le bon grain est le seul qui germe et prospère longtemps.

Et pour preuves, regardons autour de la France les résultats politiques et sociaux accomplis depuis le milieu du XVII* siècle jusqu'à nos jours :

La Russie entrée soudainement et miraculeusement dans la voie de sociabilité, premier pas qui la forcera de faire les autres ;

Les auto-da-fé complètement éteints sur la terre classique de l'inquisition ;

Les persécutions catholiques calmées en Italie, et les persécutions protestantes apaisées en Allemagne ;

Les Israélites affranchis d'un joug barbare, dans la moitié des États civilisés ;

L'empire féodal d'Allemagne aboli ;

Le Sultan parcourant ses États dans un but de justice et d'humanité, et honorant, dans leurs chefs, toutes les différentes religions, langues diverses qui disent la même chose au même Dieu ;

L'Espagne, le Portugal, la Belgique, et plusieurs États d'Allemagne organisés ou s'organisant en gouvernements représentatifs, avec les principes de tolérance et d'égalité;

L'Angleterre, par l'émancipation si tardive des catholiques, ayant effacé les inégalités politiques qui, sous prétexte de religion, défiguraient sa constitution ; et s'occupant aujourd'hui, par la médiation d'un ministre de génie, d'y faire pénétrer le principe de l'égalité proportionnelle de l'impôt, avec l'appât de la liberté commerciale ;

Les dogmes de la tolérance et de l'égalité, s'agîtant dans toutes les têtes de la jeune Italie...

Et partout l'amour des choses d'art et le culte de l'intelligence.

Voilà ce qui est... et quelle a été, messieurs, l'influence de l'esprit français sur l'Europe depuis deux siècles.

A quoi il faut ajouter que le mot d'ordre de l'opinion en toutes choses part de la France, et que Paris donne le bon ton et le bon goût à toutes les capitales.

Tous ces résultats sont loin d'être complets ; d'autres progrès sont à peine en germe... mais ia pensée fran-

çaise est déposée dans le cerveau de l'Europe... La gestation sera plus ou moins longue, plus ou moins entravée, mais toute pensée se fait acte un jour; attendons...

Les chemins de fer hâteront, plus qu'on ne croit, le moment de la délivrance. On entend dire quelquefois qu'ils sont le produit et le témoignage d'un siècle tout industriel, tout matériel. — Quelle aberration! —Depuis quand l'intelligence n'est-elle plus la reine de la matière? Accroître le domaine de la matière, c'est donc agrandir le royaume de l'intelligence et lui donner de nouveaux sujets. Les espérances des hommes positifs seront trompées en cela comme les craintes des splritualistes. Au bout du compte, les chemins de fer transporteront et répandront plus d'idées que de marchandises.

Et l'action de la France ne se bornera pas à l'Europe. Voyez rÉgypte, reconnaissante apparemment de la guerre que le général Bonaparte lui a faite, nous envoyer ses enfants, que nous lui rendrons imbus de la pensée et des mœurs françaises.

Voyez Tunis abolissant l'esclavage des hommes... en attendant mieux.

Voyez l'Algérie, que nous civiliserons par la conquête, car les soldats de l'Europe sont les premiers missionnaires chez les peuples barbares. Seulement ils ne se doutent pas de l'œuvre qu'ils accomplissent : ils ne croient que faucher, ils sèment.

Un mot encore :

Le monde antique a eu trois villes dont le nom et le souvenir ne mourront jamais : Jérusalem, le berceau des religions ; Athènes, le temple de Tintelligence ; Rome, le trône de la domination. Ces trois villes, représentant l'amour, la lumière et la force, sont comme le symbole temporel et palpable de la Trinité divine.

Eh bien I il nous semble que Paris, dans l'ère moderne, a aussi quelque chose de providentiel et de mystique; il est peut-être la Ci té- Verbe chargée de faire entendre la parole civilisatrice à tous les peuples de la terre.

Dans un récent discours sur Vlnfluence de Vesprit français, j'ai cherché à établir que le sentiment de Végalilé et celui de la tolérance étaient comme les éléments fondamentaux de notre caractère national. Reste à déterminer d'une manière précise commentées deux grands mots doivent être compris. Un malentendu a souvent occasionné de déplorables catastrophes, et la constitution des États a subi plus d'une fois de funestes ébranlements par l'équivoque d'un mot. Il importe donc que je définisse nettement le sens raisonnable et positif qu'il convient, selon moi, d'attacher à ces expressions un peu vagues et très- élastiques de tolérance et d'égalité. Je m'occuperai aujourd'hui de cette dernière.

S'il est un sentiment inné au fond de nos cœurs, c'est sans doute celui de l'égalité. Cela a été dit mille fois. Peut-on concevoir que les hommes ne soient pas créés tous égaux ? peut-on admettre des préférences et des distinctions entre les enfants d'un même père ? et l'humanité tout entière n'est-elle pas la famille du Père universel? Il n'est donné à personne de fuir la dépendance du berceau et le grand niveau de la tombe. Le point de départ et le point d'arrivée étant fatalement les mêmes pour tous, le court trajet qui les sépare devrait-il être si différent pour chacun? Ahl sans doute la nature a voulu l'égalité parmi les hommes ; c'est la société seule qui a violé cette loi sacrée, en inventant des rangs et des richesses au profit de quelques privilégiés, et au grand détriment de l'immense majorité. — Donc il faut détruire cette société absurde et odieuse...

Voilà, en peu de mots, le résumé et la conséquence des principes développés par les plublicistes les plus avancés.

Examinons :

Et d'abord, au point de vue même de ces opinions

Page 1