‹ Œuvres complètes de Emile DeschampsChapitre 9 sur 42 · IV · texte numérisé non relu

IV

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transcendantes pu plutôt excentriques, il n'est pas question de régalité absolue, telle qu'elle a pu ou peut encore exister chez les peuplades sauvages, ni des causes qui ont aboli ces équations brutales si éloquemment et si follement regrettées par le philosophe de Genève. Nous avons à nous occuper du monde tel quMl est dans notre Europe, tel que les hommes et les siècles Tout fait, avec ses inégalités naturelles et sociales, que lès législations et la philosophie doivent étudier de mieux en mieux pour les adoucir de plus en plus.

Chose étrange à la première vue l les inégalités dites naturelles, la force, la santé, la beauté, Tintelligence, sont à peine sensibles dans Tétat de nature. Les sauvages, comme J.-J. Rousseau Ta judicieusement constaté,, sont aussi égaux entre eux que Tétaient primitivement les animaux de chaque espèce. Les passions et les maladies compliquées des hommes en société, la sagesse ou le bien-être des uns, les privations ou les vices des autres, tous ces fruits salutaires ou empoisonnés des civilisations ont altéré peu à peu les races et les individus, et ont modifié les tempéraments et les esprits de manière à multiplier, à des degrés infinis, les exemples de détérioration et de perfectionnement qui, dans les nations régulièrement organisées, étonnent à chaque pas les regards par des disparates monstrueuses. Quant aux inégalités sociales, telles que la richesse, le rang, le crédit, le pouvoir, les privilèges de toutes sortes, elles sont ignorées des sauvages, et elles étaient même beaucoup moins frappantes parmi les citoyens de certaines républiques de Tantiquité qu'elles ne le sont entre les différentes classes de nos sociétés modernes. Mais n'oublions pas que l'esclavage était là comme un contre-poids énorme à l'égalité des citoyens. C'était, dit-on, une conséquence des fausses religions, qui, ne connaissant pas le vrai Dieu, ne reconnaissaient pas la dignité originaire de ses enfants. Malheureusement la république chrétienne des États-Unis et les États catholiques de l'Amérique du Sud sont arrivés avec leurs esclaves noirs pour absoudre l'antiquité païenne, sans compter les serfs qui ont continué, parmi nous,

en plein christianisme, pendant plus de quinze siècles, et qui continuent encore dans quelques États européens, sous l'autorité de l'Église grecque comme de l'Église latine! Nul doute que l'esprit du christianisme, les paroles et les actes de son divin fondateur ne soient diamétralement opposés à la possession de l'homme par l'homme. Toutefois le fait historique et simultané de l'esclavage ou du servage avec le règne de la religion chrétienne semble prouver que cette plaie sociale tenait à d'autres causes que le paganisme.

Quoi qu'il en soit, sans calomnier le mérite et le bonheur des sauvages, il faut bien confesser que l'état de société est l'état naturel à l'homme, puisque les , facultés qu'il tient de la nature ne peuvent se développer dans d'autres conditions. Est-ce un mal ? est-ce un bien? C'est une nécessité qui entraîne un mélange de bien et de mal, comme toute chose en ce monde, courbé sous le mythe inexplicable des deux principes. — Or, point de société sans hiérarchie. La société pourrait être représentée sous la forme d'une pyramide, ou plutôt d'un cône dont le sommet serait occupé par le souverain, et la base par le peuple, proprement dit, tandis que les classes moyennes et supérieures s'agiteraient dans les cercles intermédiaires, qui vont toujours en se rétrécissant à mesure qu'ils s'élèvent. La véritable égalité sociale n'est autre chose que le libre exercice des facultés de chaque individu dans le cercle où il se trouve placé, avec le droit, en outre, de monter de cercle en cercle par la force du caractère et du mérite ; et, comme il n'y a point de place pour tout le monde à la fois dans les premiers rangs, il faut que chacun puisse être heureux et fier du rang qu'il occupe, et que le plus humble puisse être à l'abri de l'insulte et de l'oppression du plus élevé; c'est à ce but que doivent tendre toutes les législations, et c'est pour cela qu'elles doivent s'appuyer sur la religion et la vraie philosophie qui prêchent à tout homme l'amour de sa condition, et non l'envie de la position des autres, et qui parlent aux grands de leurs devoirs bien plus qu'aux petits de leurs droits. Tandis qu'une fausse raison sem-

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ble dire au pauvre : « Tu es l'égal du riche, donc tu dois détester et convoiter sa richesse, » la philosophie religieuse dit au riche : « Le pauvre est ton égal, donc tu dois Taimer et le secourir, v

Pendant quatorze ou quinze siècles, à dater de l'ère nouvelle, les grands et les seigneurs ont dominé à peu près arbitrairement et despotiquement par le droit du plus fort et du plus rusé, malgré l'opposition sainte de quelques papes et les protestations armées de la chevalerie... La poudre à canon et l'imprimerie vinrent enfin établir indestructiblement les premières bases de l'égalité, en armant le faible à l'égal du puissant, et en faisant pâlir le mensonge des privilèges à la lumière sculptée de l'intelligence. Plus tard (pour ne parler que de la France, la grande expérimentatrice, en fait d'égalité), l'hydre féodale reçut le coup de grâce des mains du cardinal de Richelieu ; mais ses membres mutilés s'agitaient encore et inquiétaient les campagnes; les seigneurs, comme autant de rois détrônés, conservaient encore quelque chose des habitudes et de l'appareil de la souveraineté. Plusieurs prérogatives injurieuses ou oppressives, notamment en matière de justice et d'impôts, leur avaient été réservées ; et peut-être quelquesuns d'entre eux (rares et inévitables exceptions) comptaient-ils parmi leurs droits celui d'insolence et d'impunité. Enfin, la nation continuait à être divisée en trois ordres, au lieu d'être réunie en une seule famille... Il y avait anachronisme dans cet état de choses... Le roi Louis XVI, que ses vertus sur le trône conduisirent à la gloire sur l'échafaud, et l'Assemblée constituante, qui après avoir eu le génie de renverser et créer, eut la trop prudente modestie de laisser à d'autres le soin d'exécuter ses décrets et d'appliquer ses principes, ce bon souverain et cette illustre Assemblée parvinrent à reconstruire l'édifice social sur les larges fondements de l'égalité possible. Mais de vaniteuses résistances, perfidement et barbarement exploitées par des hommes de sang, exaspérèrent et fascinèrent le peuple... On lui fit croire trop aisément que toute supériorité de rang et de fortune, même dépouillée de privilèges,

toute différence entre les hommes était encore une injustice et un abus, et quMl n'y a pas égalité réelle là où n'existe point similitude complète... Alors il advint ce que vous savez... La pyramide sociale fut retournée de fond en comble par l'effort populaire de vingt millions de bras ; la base immense et lourde pesa de toute sa masse sur l'étroit sommet, qui fut broyé, et le reste de l'édifice fut bouleversé de manière à ne plus offrir aucune forme appréciable à l'œil de la raison.

Et, comme dit Schiller dans ce beau passage de son poème de la Cloche, que j'ai gâté le moins que j'ai pu dans mes vers français :

c Âh I malhear, lorsqu'au sein des États menacés. Des germes factieux fermentent amassés, Et que le peuple, un jour, las de sa longue enfance, S'empare horriblement de sa propre défense !

Aux cordes de la cloche, alors, en rugissant, Se suspend la révolte, ivre et rouge de sang. L'airain, qu'au Dieu de paix la piété consacre. Sonne un affreux signal de guerre et de massacre. Un cri de toutes, parts s'élève : Égalité I Liberté I chacun s'arme ou fuit épouvanté I La ville se remplit. Hurlant des chants infâmes. Des troupes d'assassins la parcourent. — Les femm^^s Avec les dents du tigre insultent sans pitié Le cœur de l'ennemi déjà mort à moitié, Et du rire d'un monstre avec l'horreur se jouent. Des saintes amitiés les liens se dénouent.

Les sa^es lois font place à la rébellion.

Certe, il est dangereux d'éveiller le lion ; La serre du vautour est sanglante et terrible; Mais l'homme, en son délire, est cent fois plus horrible. Oh I ne prodiguons point, par un jeu criminel. Les célestes clartés à l'Aveugle éternel ; Il s'en fait une torche et, d'une main hardie, ' Au lieu de la lumière il répand l'incendie I

Mais de ce chaos humain jaillit un monde politique à la voix d'habiles et savants légistes, et bientôt un Code fut lancé qui impose l'unité et réglemente l'égalité; ce Code, purifié encore de quelque alliage, la France le porte comme un étendard pacifique, autour duquel viendront se ranger toutes les nations de l'Europe.

Plus de castes dans l'État, plus d'aîné dans les fa

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milles, plus de terres de main morte; l'impôt proportionnel payé par tous; tous appelés de même à l'urne du recrutement militaire et aux scrutins électoraux; des titres et des honneurs, mais sans privilèges; des dignités, mais personnelles et viagères, auxquelles il est permis à chacun d'aspirer; une seule justice devant laquelle le plus humble peut citer le plus élevé; nulle différence civile entre les différents cultes... voilà où en est l'égalité chez nous. — Notre organisation politique ressemble à notre armée, où tous sont égaux devant le canon et devant la croix d'honneur; où tout grenadier, comme l'a dit M. de Chateaubriand, porte son brevet de maréchal de France écrit sur le papier de sa cartouche. Cette belle parole peut s'appliquer, aujourd'hui, à toutes les carrières, comme à la profession des armes.

Néanmoins, à travers des bénéfices qui seront éternels, nous avons retiré de tout cela une inquiétude temporaire, une sorte de malaise convulsif dans tous les membres du corps politique. La société, fortement remuée par des déplacements inouïs et de violentes réactions, sera longtemps vacillante avant de reprendre son entier équilibre. Un grand nombre d'hommes de toutes les classes ayant franchi avec rapidité les différents degrés de. l'échelle sociale, leur situation relative se trouve sans proportion avec leur origine, leur éducation, leurs habitudes et leurs mœurs. Ils sont là comme des types de la puissance du hasard et des excès de l'audace. L'exemple de leur fortune aiguillonne l'aventureuse mobilité de la jeunesse. Il est rare de voir maintenant un fils se contenter de l'état de son père, et souvent des pères sont assez faibles pour souffler cette sotte ambition à leurs enfants. — Parce que le principe de l'égalité est solennellement consacré et que chaque citoyen peut parvenir à tout^ trop de gens prennent pour un droit impératif ce qui n'est qu'une faculté reconnue; delà cette concurrence effrayante et aveugle pour toutes les charges et tous les emplois, concurrence qui ne décourage que le mérite modeste, pour qui seul elle a été instituée. Et, comme il n'en coûte pas davantage, presque toutes les médiocrités visent au

plus haut possible, et puis on crie à Tinjustice quand on n'a pas réussi : ce sont des joueurs de loterie qui mettent tout sur le quine, et s'étonnent de ne pas gagner.

C'est à la raison prêchée et imprimée de faire comprendre à tous ce qui en est. •

La plus forte inégalité qui subsiste, et les législations sont trop impuissantes à y remédier, c'est l'inégalité des richesses. Personne ne pense sérieusement à une loi agraire qui partagerait la terre entre tous. Sans parler des difficultés et des brutalités d'une pareille mesure, vous aboliriez ainsi toutes les professions utiles, et, par suite, tous les arts libéraux... enfin, vous donneriez à chacun tout juste de quoi mourir de faim; et, dès le lendemain, cette sauvage égalité serait encore dérangée par les passions bonnes ou mauvaises et le plus ou moins d'ordre et d'habileté des possesseurs... et ce serait toujours à recommencer.

Tout ce qu'a pu faire la loi, c'est de prononcer l'égalité des partages dans chaque famille; de mobiliser, pour ainsi dire, les propriétés immobilières; de forcer presque tous les citoyens au travail, à cause de l'instabilité et de l'insuffisance de la plupart des fortunes; et de favoriser, dans tous les sens et par tous les canaux, la circulation du numéraire. Les années et l'expérience ne feront que développer cette tendance à l'égalisation progressive et relative de la richesse universelle, eu égard aux différentes conditions humaines, sans troubler l'ordre civil ni l'organisation sociale. Et certes, c'est le plus beau problème à résoudre que d'obliger tout l'argent d'une nation à passer proportionnellement de mains en mains, comme un flambeau qui jette plus ou moins de flammes çà et là, et qui se vivifie en courant.'

Cependant, il faut accoutumer les yeux du peuple au spectacle du luxe des riches. Sans doute il est pénible pour le pauvre qui a faim et froid de voir quelques hommes regorgeant de mille superfluités; mais ces superfluités se sont traduites en pièces de cinq francs dans les mains des ouvriers et y ont porté le bien^tre.

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Des moralistes, des prédicateurs même, plus ardents qu'éclairés, disent souvent d'un ton de reproche acerbe : « Ce riche, avec son dîner, il nourrirait cinquante familles! — Mais c'est ce qu'il fait. — Laboureurs, maraîchers, vignerons, pêcheurs, marchands et colporteurs, etc., etc., c'est son dîner, que vous anathématisez, qui les fait tous dîner eux-mêmes; — et de tout ainsi. Le luxe, dans nos sociétés modernes, comme elles sont faites, est une aumône préventive qui empêche de naître autant de pauvres que la charité en empêche de mourir. Sans le luxe, et en réduisant l'action du riche aux aumônes gratuites, le travail s'éteindrait en grande partie, et on n'aurait bientôt plus qu'un peuple de mendiants à la charge d'un certain nombre de maisons opulentes. Voilà ce qu'il faudrait sans cesse répéter aux classes laborieuses ; ce serait les instruire au lieu de les irriter. La misère, qui a ellemême différents degrés et différentes classes, doit être, pour bien faire, traquée entre les folles dépenses et les saintes charités. Le luxe est bon, puisqu'il est indispensable. 11 n'y a, en économie politique, qu'un seul fléau radical, c'est l'avarice. L'avarice est plus criminelle, plus pernicieuse par ses résultats généraux, que tous les désordres ensemble. La prodigalité la plus insensée peut ruiner des individus et des familles; mais du moins elle déplace les forces vitales, elle ne les supprime pas. L'avarice extorque de la substance au peuple; elle appauvrit la circulation de l'argent qui est le sang du corps social. Quand le sang se porte où il ne faut pas, il y a perturbation; quand il ne circule plus, il y a mort. Tel est le parallèle à établir entre l'avarice stérile et la prodigalité désordonnée. La religion a fait de l'avarice un péché capital ; pourquoi la loi n'en ferait-elle pas un délit punissable? En attendant, l'opinion doit en faire justice éclatante par ses mépris et ses sifflets. Au surplus, n'oublions point que Paris, la ville du luxe par-dessus toutes, est aussi la ville de la charité par excellence.

En résumé, qu'il n'y ait pas de castes privilégiées en ce qui concerne l'impôt, le service militaire, le droit

d^électiOD, radministration de la justice, les partages de famille, la faculté d'arriver à tous les emplois, — voilà, je crois, comment il faut entendre l'égalité civile et politique. La loi française a déjà réalisé, en principe, tous ces bienfaits; il faudra les rendre plus généralement fructueux, et, pour cela, favoriser par tous les moyens salutaires la diffusion des lumières et des richesses. On y travaille, on y parviendra. Et quand toutes ces choses seront faites, tout sera-t-il parfait? — Hélas I les meilleures lois ne sont pas toujours les mieux exécutées : les hommes les font avec leur sagesse et les appliquent avec leurs passions. Qu'y faire ? ceci tient à rimperfection humaine, et sort d% notre sujet. Je n'en dirai donc absolument rien.

Quant à l'égalité sociale, elle ne pourra jamais exister qu'entre gens, je ne dis pas de la même naissance et de la même fortune, mais des mêmes mœurs et de la même éducation... Et, cependant, elle a failli être décrétée! C'est que si l'on jette imprudemment ce grand mot d'égalité parmi le peuple, son esprit, étranger aux abstractiouF!, le prend aussitôt dans un sens absolu. Tout ou rien. — Après que l'égalité aura été mille fois réclamée au barreau, déclamée au théâtre, proclamée à la tribune, acclamée partout, il est bien temps que, pour en déterminer la vraie signification, la seule qui soit juste et raisonnable, vous veniez publier dans tous vos manifestes que les hommes sont égaux devant la loi! — Le peuple s'est fait, d'après tout ce qu'il a entendu, une bien autre idée de l'égalité; il ne veut plus de la vôtre. — Tous veulent marcher sur la même ligne, et vivre de même que celui qui vit le mieux... Eh bien ! malgré tout, les classes extrêmes de la société ne s'assoiront pas habituellement à la même table... Est-ce dédain ou insolente fierté de quelques-uns? J'espère que non, depuis tant de leçons historiques. C'est surtout qu'il y aurait gêne et ennui des deux côtés, par la divergence des idées, du langage et des manières. Il ne s'agît en cela que du proverbe : qui se ressemble s'assemble; ce n'est plus une question de race et de noms ; car l'éducation arrivant, et par suite

fent pas les herbes, et n^empêcheht point les rosiers de fleurir.

Chacun à sa place, et heureux d'y être (et c'est à quoi doivent tendre sans cesse tous les efforts des philosophes et des gouvernants); telle est la devise de régalité.

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