‹ OEuvres complètes de Eugène Scribe (volume 3)Chapitre 117 sur 154 · SCENE VIII · texte numérisé non relu

SCENE VIII

Les mêmes ; EDOUARD, sous les habits et la figure de Verbo

I EMILIE

Mon père, c'est M. Verbois, le marchand brocanteur de ce j matin.

RAY.MOND

C'est-à-dire que je ne peux pas travailler un instant ! Laisse-nous, que je me dépèche de m'en débarrasser. (Emilie

sort, Raymond fait signe à Edouard d'approcher.) VovOnS, mOnsieur,

de quoi s'agit-il?

(il fredonne.) Troppo languir Per una bella.

(Edouard se meta fondre en larmes; Raymond étonné s'arrête.)

Eh bien ! qu'avez-vous donc ?

EDOUARD

Ah ! monsieur ! c'est que votre voix m'a rappelé celle de madame Verbois, ma pauvre femme. Ah ! je ne peux pas entendre chanter un seul air de basse-taille sans que...

(U so remet à pleurer.) RAYMOND.

Ah ! monsieur ! je suis désolé.

EDOUARD

Il n'y a pas de quoi, monsieur. Je vous demanderai la permission de poser mon chapeau et moa parapluie, (ii passe

à droite, dépose son chapeau et son parapluie sur une chaise, puis s'avan-

çant vers Raymond.) Je VOUS demanderai la permission de prendre mes lunettes, (u lui présente un papier.) Voilà, monsieur, de quoi il s'agit.

RAYMOND

Oui, je vois bien; c'est à vous qu'on a cédé mes créances; M. Verbois, marchand brocanteur.

EDOUARD

C'est-à-dire brocanteur, entendons-nous ; brocanteur le matin, et choriste de l'Opéra le soir.

RAYMOND

Ail ! vous dansez?

EDOUARD

Depuis quarante-cinq ans, et il est impossible d'avoir une existence plus agitée, (pleurant.) Ah! ma pauvre femme!

RAYMOND

Si vous voulez, nous parlerons d'affaires un autre jour.

EDOUARD

Non, monsieur, cela me distrait, (luï montirtni les papiers.) Vous voyez au bas de la page les quatorze cents francs que vous me devez.

RAYMOND

Oui, mais je ne vois pas les tableaux qu'on a saisis chez, moi l'autre semaine et qu'on a dû vendre.

l'autiste 263

EDOUARD

J'en ai la note sur moi, je vous demanderai la permission de reprendre mes lunettes, (il met ses lunette». — PUurant.) Ma pauvre femme 1 Ah ! ces souvenirs sont bien déchirants ! il vaut mieux cependant que ce soit elle... 1° Le tableau d'histoire.

RAYMOND

Oui, une bataille magnifique.

EDOUARD

Vous savez que dans ce moment les tableaux oe oataille...

RAYMOND, à part.

Ils l'auront laissé aller pour rien, c'est une bataille perdue.

EDOUARD

Le tableau d'histoire, neuf cents francs.

RAYMOND, étonné.

Neuf cents francs! je n'en ai jamais vendu ce prix-là.

EDOUARD, à part.

Je le crois. (Haut.) Voulez-vous écouter la suite? 2° Pour le tableau de genre, vous savez que tout le monde en fait : sans cela, on l'aurait mieux vendu. Le tableau de genre, quatre mille francs.

RAYMOND

Qu'est-ce que vous me dites là ? Je n'en reviens pas ! quel art que la peinture ! quatre mille francs, des tableaux de genre !

EDOUARD

3» Un portrait de femme, une figurante à fOpéra...

(U se met à pleurer.) RAYMOND.

Eh bien ! qu'avez-vous donc ?

EDOUARD

C'était celui de madame Verbois, ma pauvre défunte.

RAYMOND

Comment ! celle petite femme que j'ai peinte, il y a quinze jours?

EDOUARD, pleurant.

C'était la mienne, et le portrait était d'une ressemblance! VOUS sentez bien que je n'ai pas regardé au prix.

Quoi ! c'est vous qui l'avez acheté ?

EDOUARD

Un portrait de femme, quinze francs.

RAYMOND

Je ne le souffrirai pas ; et au lieu de spéculer sur votre douleur, c'est à moi de réprimer les excès où elle pourrait vous conduire ; je vous cède le portrait pour rien.

EDOUARD, pleurant.

Ah ! monsieur !

RAYMOND

Comment! madame A'erbois était figurante à l'Opéra!

EDOUARD

Au côté gauche, ot moi au côté droit. Nous avons été séparés pendant vingt-cinq ans, et nous ne nous réunissions que dans les morceaux d'ensemble, et aux tableaux finals. Ah! monsieur, quelle femme!

Ain : Vent brûlant d'Arabie.

Aimable autant que belle, En moderne Ninon, On ne voyait chez elle Que des gens du bon ton, Maint et maint diplomate Russe, prussien, anglais; Son boudoir, je m'en flatte, Etait presque un congrès.

l'autiste 265

Et quel talent! comme elle dansait ! c'était une grâce, une vivacité! l'orcliestre ne pouvait pas la suivre. Ah! ma pauvre lemme ! jamais je no pourrai l'oublier.

RAYMOND

Je n'ai pas besoin de vous demander si vous faisiez bon ménage ?

EDOUARD

Ali ! certainement ; aussi bon qu'on peut le l'aire à l'Opéra. Je me rappelle un tour que me fit une l'ois ma pauvre femme ; c'était un soir dans l'opéra d'^r»iîde; car il faut vous dire que j'adorais madame Verbois ; mais j'étais d'une jalousie, un petit tigre!... je m'aperçus qu'elle causait avec M. Beljambe, quatrième danseur, et j'allais éclater, lorsque l'impérieuse ritournelle me força à partir du pied gauche ; je n'eus que le temps de lui dire en traversant :

(Il traverse le théâtre en dansant.) « Je te défends de lui parler. »

Et elle, entraînée par la mesure, me répondit à l'insiant : (il traverse encore.) « Ah ! tu me le défcnds; eh bien! je ne causerai qu'avec lui. » Moi, saisissant un autre chassé- croisé : (il le fait.) « Je vous nrie au moins de ne pas le recevoir, quand je n'y serai pas. » Et elle : « Que vous y soyez ou non, ce sera la même chose. — C'est ce que nous verrons. — C'est ce que vous verrez... » Enfin, monsieur, une scène trùs-pénible ! d'autant que dans ce moment nous représentions des bergers amoureux ; et vous sentez combien c'était gênant pour l'expression de la physionomie, nous étions obligés de rire. Nous avions des guirlandes, (prenant un air

tendre.) a Ah ! perfide ! — Ah ! scélérate ! » (Se mettant à pleurer.) Ah ! ma pauvre femme!... Enfin, monsieur, je ne me reconnais plus, sa perte a développé en moi une sensibilité dont je ne me croyais pas capable. J'avais ce matin une lettre de change de cinq mille francs, d'un jeune homme qui demeure au premier, dans celte maison. C'est en pleurant que je l'ai fait protester, et quand je pense que maintenant ce malheureux jeune homme...

Comment ! M. Edouard serait en prison ?

AIR : On ilil que je suis sans niiilicc. (Le Bouffe et le Tailleur.)

Grands dieux ! ma surprise est extrême.

EDOUARD

J'en suis plus triste que vous-même.

RAYMOND

Et d'où provient votre regret?

EDOUARD, pleurant.

Ah ! ma femme le connaissait !

Rempli d'égards, de politesse, Chez nous on le voyait sans cesse; Si ma pauvre femme vivait.

Grands dieux ! quel chagrin elle aurait !

RAYMOND, à port.

Comment! il serait possible... Bemolini avait donc raison?... (Haut.) Monsieur, monsieur, un instant... vous dites une lettre de change de cinq mille francs ; je la paye, ou du moins je vous donne en à-compte les quatre mille francs de mon tableau de genre, et j'espère que vous me donnerez du temps pour le reste.

EDOUARD, étonné, à part.

En voici bien d'une autre !... (nnui.) Non pas, monsieur, s'il vous plaît ; il me faut tout ou rien... et il s'en taut encore de mille francs.

RAYMOND

Ah ! les vingt-cinq louis de ma cavalinc... (Prenant la bourse, et la donnant.) Tenez, tcncz, voilà encore si,\ cents francs, cl pour le reste saisissez mon mobilier.

Du tout, monsieur, je ne souffrirai point... ce n'est pas votre dette... (Refusant la bourse.) Cl jc nc la prendrai pas.

l'autiste 267

RAYMOND

Morbleu ! vous la prendrez, ou je vous fais sauter par la fenêtre.

EDOUARD

Qu'est-ce à dire, monsieur? Apprenez que je n'entends point de cette oreille-là, surtout avec des gens de votre étage.

RAYMOND

De mon étage?

EDOUARD

Oui, monsieur, ce n'est point quand on loge au sixième qu'on peut hasarder des plaisanteries qui seraient tout au plus permises à l'entre-sol.

Page 1