‹ OEuvres complètes de Eugène Scribe (volume 3)Chapitre 121 sur 154 · SCENE XIT · texte numérisé non relu

SCENE XIT

Les mêmes; EDOUARD, en costume anglais. RAYMOND,

Ah! milord! combien nous sommes flattés... honorés de vous recevoir !

EDOUARD

Je venais pour voir des tableaux. Je veux acheter des tableaux.

RAYMOND

Dans l'instant, milord, je soumettrai à votre jugement tous ceux qui sont dans mon atelier; mais prenez la peine de vous asseoir, nos six étages doivent vous avoir fatigué.

EDOUARD

Je venais pour voir des tableaux. Je veux aclieter des tableaux.

RAYMOND

Nous sommes à vos ordres; mais permettez, milord, que je vous présente ma fdle... Je la destine au théâtre: elle annonce les plus grandes dispositions ; et quant à son physique, je me flatte qu'on n'aura pas encore vu une aussi jolie Iphigénie. Comment la trouvez-vous?

EDOUARD

Je venais pour voir des tableaux. Je veux acheter des tableaux.

RAYMOND

Quel genre de tableaux milord désire-t-il?

EDOUARD

Quel genre?... Je venais pour voir des tableaux.

RAYMOND

J'entends bien, milord; mais je voudrais que vous me fissiez connaître le genre de tableaux que vous désirez.

COMEDIKS — VAUDEVILLES

EDOUARD

Je voudrais des tableaux d'un peintre... What is the name of the painter I ivill speak of?

RAYMOND

Pardon, milord, je ne comprends pas... Je ne sais pas parler l'anglais.

EDOUARD

Vous n'entendez pas l'anglais ? Comment appelez-vous ce que je veux vous demander?

RAYMOND

Milord... (a part.) Quel original! (Haut.) Si vous pouviez seulement me le dire ?

EDOUARD

Comment appelez-vous le peintre que je veux dire... un peintre qui fait des tableaux... boulions... extravagants... des tableaux pour faire rire... oh ! oh! je me rappelle... oh ! je me rappelle... pouvcz-vous me donner un Calote?

RAYMOND

Une calotte ?

EDOUARD

Oui... un Calote, pour me désennuyer... pour me faire rire... En Angleterre, nous faisons le plus grand cas des Calote... Nous avons aussi notre fameux Hogarth, qui valait bien un Calote.

RAYMOND

Ah!... VOUS voulez dire Callol... les caricatures de Callot.'... je n'ai rien d'après ce peintre, et même rien qui soit dans son genre.

EDOUARD

Oh bien! je ne puis rien vous acheter... il me faut des Calote... je veux des tableaux pour me faire rite. Les médecins de Londres ils m'ont envoyé ;\ Paris pour rire... ils m'ont dit qu'en France je rirais toujours... et je suis bien désappointé, je vous assure... je suis arrivé depuis huit jours

l'artiste 273

dans Paris, et je n'ai pas encore ri une seule fois... j'ai cru que les Français ils riaient toujours... Vous ne riez donc pas toujours? Pourquoi à présent vous ne riez pas?

RAYMOND

Mais, milord, je n'ai aucun sujet...

EDOUARD

Vous êtes un Français, vous devez toujours rire.

RAYMOND

Mais vous, milord, vous ne vous amusez donc nulle part?

EDOUARD

Moi, monsieur, je m'ennuie dans l'Italie, dans tous les pays... je m'ennuie dans tous les endroits... je m'ennuie comme un fou, je m'ennuie toujours... dans ce moment je m'ennuie encore.

EMILIE

Mon père, et ma leçon... M. Roussel ne peut pas attendre plus longtemps.

RAYMOND

C'est juste... Milord permettra-t-il que ma fille prenne sa leçon de déclamation devant lui?

EDOUARD

Oh! je veux bien... je suis passionné pour le théâtre. (a Roussel.) Monsieur, quelle tragédie allez-vous dire ?

ROUSSEL

Nous prendrons du Racine ou du Corneille.

Pourquoi ne prenez-vous pas Shakespeare ? c'est le meilleur... Quand je lis Corneille ou Racine, je ne comprends que quelques petits mots ; mais dans Shakespeare je comprends tout... Shakespeare, il est un meilleur auteur que votre Corneille... il est plus naturel...

274 COMKDIKS VAUDEVILLES

ROUSSEL

Oh ! plus naturel... c'est ce qu'il vous serait difficile de prouver.

EDOUARD

Je dis, monsieur... il est plus naturel.

ROUSSEL

Laissez donc, milord; votre Shakespeare est un barbare.

RAYMOND

Oh ! oh ! Roussel...

EDOUARD

Qu'est-ce donc que vous venez de dire, monsieur? Prenez garde, je vous prie ; laites tant que vous veut l'éloge de vos auteurs; mais quand... Qu'est-ce donc que vous venez de dire, monsieur?

RAYMOND

Milord, ne vous fâchez pas, je vous prie.

EDOUARD

Je dis, c'est un auteur plus naturel.

Oui, vous avez raison.

EDOUARD, à Roussel.

Écoutez, monsieur, ce commencement de la tragédie d'Henri VIU, de Shakespeare : Oh! good morning, sir... I am very glad io see you... hoio do you do? Avez-vous dans votre Corneille quelque chose d'aussi naturel?

ROUSSEL

Peut-être, milord, si vous pouviez nous traduire ce que vous venez de nous dire.

EDOUARD

C'est Buckiniïham qu'il s'adresse à Norfolk, et qu'il dit : Oh! good morning ; sir, I am very glad to sec you... how do you do ? Cela veut dire : « Oh ! bonjour, je suis 1res-

l'artiste 275

« content de vous voir, comment vous portez-vous? » Est-il quelque chose de plus iialurcl?

ROUSSEL

En effet, rien n'est plus naturel. Mais nous dirczvous encore, milord, que Shakespeare est aussi tendre, aussi passionné que Racine?

EDOUARD

Il est plus tendre que Racine, je crois qu'il est encore plus tendre ; (.^coûtez cet passage de Richard III, de Shakespeare :

Would he were dead, if even God's will were so ; For wLat is there in life but grief and care !

Avez-vous quelque chose d'aussi tendre dans votre Racine ?

Ripostez donc, mon cher Roussel, ou vous vous avouez vaincu.

ROUSSEL

Je conteste la supériorité.

EDOUARD

Supériorité, monsieur ; nous sont supériorité dans tout ; entendez-vous, monsieur? L'Anglais il est supériorité dans tout... dans le tragédie, dans le boxe, dans le danse, dans le chevaux, dans la musique.

RAYMOND

Oh ! la musique; il me semble, milord, que les Italiens...

EDOUARD

Nous chantons mieux que les Italiens ; écoutez ce petit air. (Il chante un air anglais.) Les Italiens out-ils quelque chose d'aussi harmonieux?

ROUSSEL

Milord, je ne dirai rien de votre idiant; mais ce dont je ne conviendrai jamais, c'est que Shakespeare l'emporte sur

Corneille et Racine; écoutez seulement l'entrée de Britanni-

CUS. (Il remonte le thijétre et s'apprête à faire une entrée majestueuse.)

Vous sentez bien que ce qui Ole de Fillusion et nuit à l'effet, c'est que je n'ai pas une douzaine de Romains pour précéder mon entrée.

(Marche sur laquelle entrent Bemolini, Verbois et d'autres créanciers.)

Eh bien ! de quoi donc vous plaignez-vous ? en voilà des Romains. Non, ce sont des juifs.

(il rentre dans la coulisse où il quitte la perruque d'Anglais.)

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