STANISLAS, CHRISTINE
CHRISTINE, au gnrcon d'auberge.
Stanislas, fiites-vous, un soldat... Ah! mon Dieu! où est-il?
STANISLAS
Eh bien! est-ce enfin la bourgeoise?
CIltllSTINE, l'apercevant et courant à lui.
Le voilà... Ah! monsieur, que je suis contente de vous revoir !
STANISLAS
Et moi donc 1 je n'en puis pas parler... milzieux! ça vous coupe la respiration.
CHRISTINE
Quand j'ai appris que votre corps d'armée traversait ce pays, je me suis dit : Nous le reverrons, ou il nous donnera de ses nouvelles... Vous restez quelque temps avec nous?
STANISLAS
Deux heures au plus, le temps de se reposer; et en avant, le sac sur le dos.
AIR : On dit que je suis sans malice, (te Bouffe et le Tailleur )
Quelque regret qu'on ait, ma belle, Dès que le tambour nous appelle.
Faut sur-le-champ Gtre sur pié; Adieu l'amour et l'amitié !
A chaque instant changeant de gîte, Nous somm's forcés d'aimer plus vite, Et de régler le sentiment Sur la marche du régiment.
CHRISTINE
Votre blessure... vous en êtes- vous ressenti?
STANISLAS
Non pas, petite mère, elle a été trop bien soignée, mais je crois que sans vous je quittions le poste; et quand je pense que pendant un mois entier...
CHRISTINE
Allons, allons, ne parlons plus de cela ; votre présence ici nous a sauvés de bien d'autres choses... sans vous cette maison peut-être serait brûlée ; et moi qui en étais la servante, je n'en serais pas aujourtl'hui la maîtresse.
STANISLAS
Comment! mademoiselle Christine, vous êtes la bourgeoise?
CHRISTINE
C'est une histoire que je vous raconterai; l'auberge, le jardin et ses dépendances, tout cela est à moi; et juycz de
mon bonheur, c'est chez moi que je vous reçois. Voulez-vous goûter de mon vin?...
(Elle fait signe à Guillaume d'apporter une bouteille.) STANISLAS.
Oui, parbleu! à condition que pendant ce temps-là vous me raconterez votre histoire. On n'écoute jamais mieux que quand on boit.
Vous savez combien j'étais malheureuse : orpheline, sans fortune, obligée de servir madame Ruders, l'ancienne bourgeoise, qui était si méchante...
STANISLAS
Et qui vendait de mauvais vin. Je me suis toujours défié de cette femme-là.
CHRISTINE
Lorsque, environ quatre mois après votre départ, un soldat qui retournait au pays me demande et me dit : « Mademoiselle, j'ai deux mille écus à vous remettre de la part d'un ami qui ne vous demande rien que d'être heureuse... adieu. » Il était déji. parti et sans même accepter un verre de vin, et depuis je ne l'avons plus jamais revu...
STANISLAS, vivement.
C'est très-bien; j'étais sûr que ce hussard-là était un brave homme...
CHRISTINE
Comment! un hussard! et d'oij savez- vous que c'était là son uniforme ?
STANISLAS
Eh! mais... mais morbleu! c'est vous qui me l'avez dit.
CHRISTINE
Du tout, et vous en savez plus que moi.
AIR : Ainsi que vous, je vous, mademoiselle. A qui dcis-je un bienfait semblable?...
Vous hésitez... je le sais à présent; Oui, vous seul en Gles capabie...
STAMSLVS.
Qui moi! j'y pense bien vraiment!
CHRISTINE
Avouez-moi vos nobles artifices,
Ou d'vos bienfaits je ne veux plus.
J' n'ai pas rougi d'accepter vos services; Vous rougissez de m' les avoir rendus.
STANISLAS
Eh bien ! oui, c'est à moi ou plutôt à mon colonel que vous le (levez. Son portefeuille qu'il m'a donné en mourant contenait douze mille francs, que j'avais ainsi partagés : six pour vous et six pour mon père; la moitié à celui qui m'avait donné la vie, et l'autre à celle qui me l'avait conservée, c'est trop juste. J'avais chargé un de mes camarades de venir vous trouver; et le reste, j'avais été dernièrement le porter moi-même... mais mon père, ancien soldat, vieil invalide...
CHRISTINE
- Eh bien?
STANISLAS
Il n'en avait plus besoin, il n'est plus au service; c'est làhaut qu'il reçoit sa paie... (s'essuynni 109 yeux.) Mais, tenez, ne parlons plus de cela, car je veux que vous acheviez voire histoire, cl moi ma bouteille... Je devine que vous avez acheté celle maison.
cnnisTiNE.
Qui était mal tenue, mal gouvernée, et qui, grâce à mes soins et à mon zèle, est devenue la meilleure auberge du canton.
STANISLAS
Tant mieux, vous méritez d'élre heureuse.
amisTiNK.
Heureuse!
MICHKL ET CHRISTINE 289
STANISLAS, hésitant.
Oui, morbleu! et certainement celui -{ue vous daigneriez... Allons, morbleu! (^uand je resterai là une heure en position; c'est un retranchement qu'il faut enlever à la baïonnette. Tenez, mademoiselle Christine, depuis un an vous avez été mon chef de file, et vous éiiez toujours à côté de moi au feu comme au bivouac. J'ai de l'argent dont je ne sais qui faire, un cœur qui ne s'est pas encore donné, un bras qui ne s'est jamais vendu, tout cela est à votre service, et je vous l'offre : voulez-vous de moi?
CHRISTINE
Comment ! monsieur Stanislas, il serait possible ?
STANISLAS
Voulez-vous m'épouser? parlez, je n'ai que deux heures à rester ici, et je n'ai pas de temps à perdre.
CHRISTINE
Je ne sais comment vous exprimer ma reconnaissance, mais ce que vous me proposez est impossible : il faut encoro le temps de s'aimer.
STANISLAS
Eh bien ! est-ce que vous ne m'aimez pas ?
CHRISTINE
Mais...
STANISLAS
M'aimez-vous, oui ou non?
Daignez, de grâce...
STANISLAS
Je n'aime pas les phrases; répondez-moi par un seul mot : oui ou non...
CHRISTINE, timidement.
Eh bien !... non.
ScBiKE. — Œuvres complètes. lime Série. — 8'oe Vol. — 17
STANISLAS
Comment ! vous ne m'aimez pas, moi votre frère, votre ami, qui irais me jeter pour vous à la bouche d'un canon, . et qui vous chéris encore phis que mon pauvre colonel ! et pourquoi ne m'aimeriez-vous pas? Je vous aime bien, vous qui me traitez plus durement qu'un caporal allemand ne traite une recrue.
CHRISTINE
Je sais ce que vous avez fait pour moi, je ne l'oublierai jamais; mais je n'en suis pas digne, et je vais tout vous rendre...
STANISLAS
Me le rendre! il ne manquait plus que cela. Cette fille-là a juré de me faire mourir de chagrin.
CHRISTINE
Mais, au moins, écoutez-moi.
Je n'écoute rien.
Stanislas...
Non.
Mon ami !..
CHRISTINE
STANISLAS
CHRISTINE
STANISLAS, s'arrètant.
A la bonne heure, cela ! parlez.
CHRISTINE
Si ce que vous me demandez ne dépentkùi pas de moi! si, avant de vous connaître, j'en aimais un autre !
STANISLAS
Vn aulre ! je n'avais jamais pensé ù cela... vous en aimiez un aulre?
MICHEL ET CHRISTINE 29i
CHRISTINE
Eh bien ! s'il était vrni, qu'est-ce ([ue vous diriez ?
STANISLAS
Je dirais... je dirais, que celui-là n'a qu'à bien se tenir, parce que si je le rencontre jamais...
Qu'est-ce que vous lui ferez?
STANISLAS
Je le tuerai.
CHRISTINE
Et pourquoi le tueriez-vous?
STANISLAS
Parce que ce blanc-bec-là a l'audace de vous aimer.
CHRISTINE
Et s'il ne n'aimait pas?
STANISLAS, étonné.
Ah! c'est différent; mais je voudrais bien voir qu'il ne vous aimât pas, avec cette taille-là, ces yeux, cette mine; s'il y avait quelqu'un qui osât ne pas être amoureux de vous...
CHRISTINE
Vous lui chercheriez querelle, n'est-ce pas?
STANISLAS
C'est-à-dire, non. Mais comment se fait-il?...
CHRISTINE
Rien n'est plus simple.
AIR : De cet amour vif et soudain. (Caroline.)
Voilà trois ans qu'un beau matin J' quittai le lieu de ma naissance.
Là, j'avais un jeune cousin Qui fut l'ami de mon enfance. A ses serments mon cœur croyait;
2y2 COMÉDIES — • VAUDEVILLES
On croit toujours ce qu'on désire.
Sans m'aimer il me le disait, Et je l'aimais sans le lui dire.
STANISLAS
Ah ! vous ne lui avez pas dit...
CHRISTINE
Jamais, j'étais trop pauvre et lui aussi pour songer à nous marier; mais dès que, grâce à vous, j'ai eu une petite fortune, je lui ai écrit de venir la partager et d'arriver tout de suite pour m'épouser.
STANISLAS
Eh bien?...
CHRISTINE
Il n'est pas encore venu, et cependant il a reçu ma lettre, j'en suis bien sûre. C'est alors que j'ai acheté cette auberge.
AIR du vaudeville de La Somnambule.
En ces lieux je m' suis établie ; Et n' comptant plus sur mon cousin, Loin de lui je passe ma vie Dans la solitude et 1' chagrin.
STANISLAS
Puisque sa tendresse est trompeuse, Puisque vos vœux sont superflus, Qu'attendez-vous pour être heureuse?
CHRISTINE
J'attends que je ne l'aime plus; J'attends, hélas! que je ne l'aime plus.
STANISLAS
Christine, vous êtes une brave tille ; vous n'avez pas voulu me tromper. Ça vous tient donc encore là? (Montrant le cœur.) Ça ne s'en va pas?
CHRISTINE
Non.
Ml C H K I. K T C H It I S T I N E ^93
STANISLAS
Eh bien! c'est bon; je repasserai plus tard. Promettozmoi seulement que, si vous pouvez l'oubher, ce sera moi...
CHRISTINE, vivement.
Oh! je vous le jure!
STANISLAS
C'est bon, vous serez madame Stanislas, (on entend en dehors
des cris de buveurs.) Holà ! lié ! quelqu'un.
Ensemble.
AIR : Partons, suivons les pas du héros qui nous guide. (Fernand Cortex.)
CHRISTINE
Quel tapage effrayant!
On demande l'hôtesse.
Je vous quitfe un instant.
Car là-bas on m'attend.
STANISLAS
Oui. partez promptemeat :
On den^nnde riiôtesse; Mais songez seulement Qu'un ami vous attend.
CHRISTINE
Vous êtes ici chez vous; Pardon si je vous laisse.
STANISLAS
Mon vœu le plus doux Serait d'ûlre chez nous.
Enftemble.
CHRISTINE
Quel tapage effrayant, etc.
STANISLAS
Oui, partez promptement, etc.
(Christine sort.)