CÉLINE, OCTAVE
OCTAVE, en dehors.
Céline! Céline! ouvre-moi, n'aie pas peur ! c'est moi.
CÉLINE
C'est mon mari, qui vient par la fenêtre. (Elle ouvre la
fenêtre.) Prends garde au moins de te laisser tomber, (octave entre dans la chambre.) Quoi ! te voilà déjà? Comment as-tu fait?
OCTAVE
Je te disais bien, moi, que je ne me laisserais pas enfermer ; il est vrai que d'abord je l'étais à double tour dans la chambre de mon père, et deux grands laquais faisaient sentinelle ; mais à peine avaient-ils fermé la porte, que j'ai ouvert la fenôtre qui donne sur le jardin.
CÉLINE
Quoi ! cette fenêtre qui est si haute?
OCTAVE
AIR do Toberne.
Combien j'avais envie De m'élancei- en bas!
0 ciel! à votre amie Vous ne pensiez donc pas?
OCTAVE
Fallait-il en silence Souffrir dans ma prison?
Oui, disait la prudence; Mais ramoui" disait : non ; J'ai franchi la distance En prononçant ton nom.
EXSEiîBLE.
CÉLIN'E.
Quoi ! c'est en prononçant mon nom tju'il est sorti de sa prison?
OCTAVE
Céline, en prononçant ton nom, Je suis sorti de ma prison.
Je suis ensuite monté, à l'aide du treillage, jusqu'à la fenôlre, et me voilà... je viens t'cnicvcr.
LE MARIAGE ENFANTIN 13l
CÉLINE
M'cnlever?... mais voyez donc comme il est hardi !
OCTAVE
Dame! veux-tu être enlevée?... dis oui ou non.
CÉLINE
Certainement, monsieur, je ne demanderais pas mieux ; mais je n'ai pas éti' élevée comme les petits garçons, je ne peux pas monter le long des treillages.
C'est vrai! il ne s'agit pas ici de se casser le cou; alors, n'y pensons plus.
CÉLINE
Non pas, monsieur, vous m'enlèverez plus tard.
OCTAVE, allant fermer In fenêtre.
A la bonne heure! restons dans cet appartement; aussi bien cela me semble gentil, de me trouver là, tout seul avec toi, à une heure comme celle-ci.
^ CELINE,
™ Quand on est marié..
OCTAVE
Au fait, c'est vrai ; le marié et la mariée restent toujours ensemble.
CÉLINE
Eh bien! monsieur, venez dans ce fauteuil-là, à côté de moi, et causons.
(ils s'asseyent dans le même fauteuil.) OCTAVE.
Oui, causons. 3Iais tu prends toute la place. Sais-tu que c'est bien singulier que ta cousine Ursule ne veuille plus aller au couvent?
CÉLINE
Eh bien! qu'est-ce que cela te fait?
Ça nous fait du tort.
CÉLINE
Fi ! monsieur, vous n'êtes peut-être pas assez riche ?
OCTAVE
Je ne dis pas cela pour nous, mais enfin pour nos entants.
CÉLINE
Eh! mais, c'est vrai; je n'avais pas encore songé à nos enfants.
OCTAVE
Oui, voilà comme vous êtes, vous ne songez à rien. Il faudra cependant les établir; l'aîné, cela va sans dire : il sera baron comme moi; mais le cadet, le voilà chevalier de Malte.
CÉLINE
Non, monsieur, il ne sera pas chevalier de Malte.
OCTAVE
11 le faudra pourtant bien.
CÉLINE
C'est ce que nous verrons; car enfin, mon fils est à moi.
OCTAVE
Tiens, il ne m'appartient peut-être pas?
CÉLINE
Et vous croyez que je vous le laisserai sacrifier?
OCTAVE
Oui, madame.
Non, monsieur.
OCTAVE
Alil qu'elle est méchante !
CÉLINE
Qu'il est entêté ! allez, je ne vous aime plus.
OCTAVE
Ni moi non plus. (lU s'éloignent et, après un moment de silence,
Octave reprend.) La jolic cliose que le mariage I
CELINE, le rappelant doucement.
Octave! Octave! c'est moi qui ai tort; eli bien, mon ami, il sera chevalier de iMalte.
OCTAVE
Non, non...
AIR de Paris et le Village.
Fais de lui tout ce que tu veux, Pour toi mon respect est exlrême.
CÉLINE
Eh bien ! mon ami, faisons mieux, Et qu'il en décide lui-même.
Sans son aveu si l'on choisit, Vraiment, c'est lui faire une insulte.
Puisque c'est de lui qu'il s'agit, C'est bien le moins qu'on le consulte.
CELINE, répétant les deux derniers vers avec Octave. Puisque c'est de lui qu'il s'agit, k C'est bien le moins qu'on le consulte.
OCTAVE
Oui, nous lui demanderons...
CÉLINE
C'est-à-dire, nous lui demanderons... écoute donc... Comme lu bâilles!...
OCTAVE
Dame!... moi, je n'ai pas l'habitude de veiller aussi tard.
CÉLINE
Et moi! on me couche toujours à neuf heures; mais c'est égal : dis-moi, est-ce là tout le mariage?
OCTAVE
En effet, il me semble qu'il manque quelque chose à la journée.
CIÎLINE.
Eh bien, cherchons.
Oui, cherchons... et rappelons-nous d'abord tout ce que nous avons va dans les noces oii nous avons été.
CELINE, comptant sur ses doiyts.
D'abord le marié et la mariée...
OCTAVE
Voilà.
CÉLIXE, de même.
Les parents, l'église, les beaux habits, et les bouquets.
OCTAVE
Tout cela y est.
CÉLINE, de même.
Les chansons, le bal, la musique...
OCTAVE
Attends, attends; j'y suis... j'ai ce qui nous manque, il n'y a pas eu de bal.
CÉLINE
C'est pourtant vrai; eh bien, voyez donc à quoi pense ma taule !
OCTAVE
Heureusement qu'il est encore temps... si nous dansions?
CÉLINE
Oh! la jolie idée! lu vas m'inviter, n'est-ce pas? d'autant plus que je me rappelle Irès-bion ([ue c'est toujours la mariée et le marié qui ouvrent le bal.
Et (pi'au bout de (piebpies menuets, le marié est toujours ;\ regarder sa montre. Je n'en ai pas, mais c'est égal.
CÉLINE
Attends, attends que je m'asseye, (octave la salue et lui présente la main.) Avcc plaisir, moiisicur.
(ils dansent les premières mesures du menuet d'ExAlDET.) CÉLINE.
Eh bien I cela t'a-t-il amusé? qu'est-ce que tu en dis?
OCTAVE
Ça ne me fait rien; et toi?
CÉLINE
Oh! moi, ça me fatigue de faire des révérences.
OCTAVE
Eh bien! autre chose; cherchons encore.
AIR do l'AIlemaniio de Fronlin.
Ensemble.
Allons, Cherchons Avec courage.
Pour notre secret, Si le ii.enuet Ne produit que peu d'effet, Allons, Cherchons:
Bientôt, je gage, L'allemande aura.
Oui, je le sens là.
Plus de pouvoir que cela.
(lis dansent l'allemande, et à la fin Octave embrasse Céline.)
Écoute, j'ai cru entendre du bruit.
OCTAVE
Tu m'as fait peur.
CÉLINE
C'est dans l'appartement de ma cousine Ursule. (Regardant
pnr le trou do la serrure et faisant signe à Octave de la main.) » ICnS
donc, et marche bien doucement... 11 va un domestique en livrée, qui est là à attendre, et puis M. de Luzy parle à ma cousine.
OCTAVE
Est-ce que tu peux entendre?
CÉLINE
Eh! sans doute! mais tais-toi donc. (Écoutant.) Il a dit : ma bien-aimée !
OCTAVE, à Céline.
Ma bien-aimée!
CÉLINE
Oh! que ce nom-là est joli! vous m'appellerez toujours comme cela, n'est-ce pas, monsieur?
OCTAVE
Oh! toujours.
CÉLINE
A merveille. (Regardant.) Mon ami, mon ami... il lui baise la main.
OCTAVE
Attends, attends.
(Octaye baise la main de Céline.) CÉLINE.
Et puis voilà une valise que prend le valet, ils ont l'air de s'en aller.
OCTAVE
Bah!
CÉLINE
Oui; M. de Luzy a pris ses gants et son chaiteau, et ils s'éloignent.
OCTAVE, prenant son chapeau et mettant ses gants.
C'est bon, c'est bon ; ce ne sera pas long.
CELINE.
Eli bien! que fais-tu donc?
OCTAVE
Je fais comme eux : allons, partons!
CÉLINE
Mais y penses-tu? tu ne crains pas que...
OCTAVE
Apprenez, madame, que je ne crains rien, et que je vous ordonne de me suivre.
(On entend du bruit en dehors.) CÉLINE.
Ah ! mon Dieu! on vient de ce côté; j'entends la voix de M. Pot-de-Vin, et de plusieurs personnes.
OCTAVE
Ah ! mon Dieu ! où nous cacher? du font le tour du théâtre.) Ah! cette table... je serai là à merveille; eh bien! es-tu cachée ? moi, je le suis.
(il se cache sous la table.) CELINE, cherchant partout.
Et OÙ veux-tu que je trouve une cachette? il n'y en a pas dans ce maudit appartement... Ah ! ma corbeille de mariage.
OCTAVE, toujours sous la table.
Pourras-tu?
CÉLINE
J'y serai très-bien.
(Elle se cache dans la corbeille.) OCTAVE.
Est-ce fait?
CÉLINE
Oui, mais tais-toi : on vient.