‹ OEuvres complètes de Eugène Scribe (volume 3)Chapitre 62 sur 154 · CÉLINE, OCTAVE · texte numérisé non relu

CÉLINE, OCTAVE

OCTAVE, en dehors.

Céline! Céline! ouvre-moi, n'aie pas peur ! c'est moi.

CÉLINE

C'est mon mari, qui vient par la fenêtre. (Elle ouvre la

fenêtre.) Prends garde au moins de te laisser tomber, (octave entre dans la chambre.) Quoi ! te voilà déjà? Comment as-tu fait?

OCTAVE

Je te disais bien, moi, que je ne me laisserais pas enfermer ; il est vrai que d'abord je l'étais à double tour dans la chambre de mon père, et deux grands laquais faisaient sentinelle ; mais à peine avaient-ils fermé la porte, que j'ai ouvert la fenôtre qui donne sur le jardin.

CÉLINE

Quoi ! cette fenêtre qui est si haute?

OCTAVE

AIR do Toberne.

Combien j'avais envie De m'élancei- en bas!

0 ciel! à votre amie Vous ne pensiez donc pas?

OCTAVE

Fallait-il en silence Souffrir dans ma prison?

Oui, disait la prudence; Mais ramoui" disait : non ; J'ai franchi la distance En prononçant ton nom.

EXSEiîBLE.

CÉLIN'E.

Quoi ! c'est en prononçant mon nom tju'il est sorti de sa prison?

OCTAVE

Céline, en prononçant ton nom, Je suis sorti de ma prison.

Je suis ensuite monté, à l'aide du treillage, jusqu'à la fenôlre, et me voilà... je viens t'cnicvcr.

LE MARIAGE ENFANTIN 13l

CÉLINE

M'cnlever?... mais voyez donc comme il est hardi !

OCTAVE

Dame! veux-tu être enlevée?... dis oui ou non.

CÉLINE

Certainement, monsieur, je ne demanderais pas mieux ; mais je n'ai pas éti' élevée comme les petits garçons, je ne peux pas monter le long des treillages.

C'est vrai! il ne s'agit pas ici de se casser le cou; alors, n'y pensons plus.

CÉLINE

Non pas, monsieur, vous m'enlèverez plus tard.

OCTAVE, allant fermer In fenêtre.

A la bonne heure! restons dans cet appartement; aussi bien cela me semble gentil, de me trouver là, tout seul avec toi, à une heure comme celle-ci.

^ CELINE,

™ Quand on est marié..

OCTAVE

Au fait, c'est vrai ; le marié et la mariée restent toujours ensemble.

CÉLINE

Eh bien! monsieur, venez dans ce fauteuil-là, à côté de moi, et causons.

(ils s'asseyent dans le même fauteuil.) OCTAVE.

Oui, causons. 3Iais tu prends toute la place. Sais-tu que c'est bien singulier que ta cousine Ursule ne veuille plus aller au couvent?

CÉLINE

Eh bien! qu'est-ce que cela te fait?

Ça nous fait du tort.

CÉLINE

Fi ! monsieur, vous n'êtes peut-être pas assez riche ?

OCTAVE

Je ne dis pas cela pour nous, mais enfin pour nos entants.

CÉLINE

Eh! mais, c'est vrai; je n'avais pas encore songé à nos enfants.

OCTAVE

Oui, voilà comme vous êtes, vous ne songez à rien. Il faudra cependant les établir; l'aîné, cela va sans dire : il sera baron comme moi; mais le cadet, le voilà chevalier de Malte.

CÉLINE

Non, monsieur, il ne sera pas chevalier de Malte.

OCTAVE

11 le faudra pourtant bien.

CÉLINE

C'est ce que nous verrons; car enfin, mon fils est à moi.

OCTAVE

Tiens, il ne m'appartient peut-être pas?

CÉLINE

Et vous croyez que je vous le laisserai sacrifier?

OCTAVE

Oui, madame.

Non, monsieur.

OCTAVE

Alil qu'elle est méchante !

CÉLINE

Qu'il est entêté ! allez, je ne vous aime plus.

OCTAVE

Ni moi non plus. (lU s'éloignent et, après un moment de silence,

Octave reprend.) La jolic cliose que le mariage I

CELINE, le rappelant doucement.

Octave! Octave! c'est moi qui ai tort; eli bien, mon ami, il sera chevalier de iMalte.

OCTAVE

Non, non...

AIR de Paris et le Village.

Fais de lui tout ce que tu veux, Pour toi mon respect est exlrême.

CÉLINE

Eh bien ! mon ami, faisons mieux, Et qu'il en décide lui-même.

Sans son aveu si l'on choisit, Vraiment, c'est lui faire une insulte.

Puisque c'est de lui qu'il s'agit, C'est bien le moins qu'on le consulte.

CELINE, répétant les deux derniers vers avec Octave. Puisque c'est de lui qu'il s'agit, k C'est bien le moins qu'on le consulte.

OCTAVE

Oui, nous lui demanderons...

CÉLINE

C'est-à-dire, nous lui demanderons... écoute donc... Comme lu bâilles!...

OCTAVE

Dame!... moi, je n'ai pas l'habitude de veiller aussi tard.

CÉLINE

Et moi! on me couche toujours à neuf heures; mais c'est égal : dis-moi, est-ce là tout le mariage?

OCTAVE

En effet, il me semble qu'il manque quelque chose à la journée.

CIÎLINE.

Eh bien, cherchons.

Oui, cherchons... et rappelons-nous d'abord tout ce que nous avons va dans les noces oii nous avons été.

CELINE, comptant sur ses doiyts.

D'abord le marié et la mariée...

OCTAVE

Voilà.

CÉLIXE, de même.

Les parents, l'église, les beaux habits, et les bouquets.

OCTAVE

Tout cela y est.

CÉLINE, de même.

Les chansons, le bal, la musique...

OCTAVE

Attends, attends; j'y suis... j'ai ce qui nous manque, il n'y a pas eu de bal.

CÉLINE

C'est pourtant vrai; eh bien, voyez donc à quoi pense ma taule !

OCTAVE

Heureusement qu'il est encore temps... si nous dansions?

CÉLINE

Oh! la jolie idée! lu vas m'inviter, n'est-ce pas? d'autant plus que je me rappelle Irès-bion ([ue c'est toujours la mariée et le marié qui ouvrent le bal.

Et (pi'au bout de (piebpies menuets, le marié est toujours ;\ regarder sa montre. Je n'en ai pas, mais c'est égal.

CÉLINE

Attends, attends que je m'asseye, (octave la salue et lui présente la main.) Avcc plaisir, moiisicur.

(ils dansent les premières mesures du menuet d'ExAlDET.) CÉLINE.

Eh bien I cela t'a-t-il amusé? qu'est-ce que tu en dis?

OCTAVE

Ça ne me fait rien; et toi?

CÉLINE

Oh! moi, ça me fatigue de faire des révérences.

OCTAVE

Eh bien! autre chose; cherchons encore.

AIR do l'AIlemaniio de Fronlin.

Ensemble.

Allons, Cherchons Avec courage.

Pour notre secret, Si le ii.enuet Ne produit que peu d'effet, Allons, Cherchons:

Bientôt, je gage, L'allemande aura.

Oui, je le sens là.

Plus de pouvoir que cela.

(lis dansent l'allemande, et à la fin Octave embrasse Céline.)

Écoute, j'ai cru entendre du bruit.

OCTAVE

Tu m'as fait peur.

CÉLINE

C'est dans l'appartement de ma cousine Ursule. (Regardant

pnr le trou do la serrure et faisant signe à Octave de la main.) » ICnS

donc, et marche bien doucement... 11 va un domestique en livrée, qui est là à attendre, et puis M. de Luzy parle à ma cousine.

OCTAVE

Est-ce que tu peux entendre?

CÉLINE

Eh! sans doute! mais tais-toi donc. (Écoutant.) Il a dit : ma bien-aimée !

OCTAVE, à Céline.

Ma bien-aimée!

CÉLINE

Oh! que ce nom-là est joli! vous m'appellerez toujours comme cela, n'est-ce pas, monsieur?

OCTAVE

Oh! toujours.

CÉLINE

A merveille. (Regardant.) Mon ami, mon ami... il lui baise la main.

OCTAVE

Attends, attends.

(Octaye baise la main de Céline.) CÉLINE.

Et puis voilà une valise que prend le valet, ils ont l'air de s'en aller.

OCTAVE

Bah!

CÉLINE

Oui; M. de Luzy a pris ses gants et son chaiteau, et ils s'éloignent.

OCTAVE, prenant son chapeau et mettant ses gants.

C'est bon, c'est bon ; ce ne sera pas long.

CELINE.

Eli bien! que fais-tu donc?

OCTAVE

Je fais comme eux : allons, partons!

CÉLINE

Mais y penses-tu? tu ne crains pas que...

OCTAVE

Apprenez, madame, que je ne crains rien, et que je vous ordonne de me suivre.

(On entend du bruit en dehors.) CÉLINE.

Ah ! mon Dieu! on vient de ce côté; j'entends la voix de M. Pot-de-Vin, et de plusieurs personnes.

OCTAVE

Ah ! mon Dieu ! où nous cacher? du font le tour du théâtre.) Ah! cette table... je serai là à merveille; eh bien! es-tu cachée ? moi, je le suis.

(il se cache sous la table.) CELINE, cherchant partout.

Et OÙ veux-tu que je trouve une cachette? il n'y en a pas dans ce maudit appartement... Ah ! ma corbeille de mariage.

OCTAVE, toujours sous la table.

Pourras-tu?

CÉLINE

J'y serai très-bien.

(Elle se cache dans la corbeille.) OCTAVE.

Est-ce fait?

CÉLINE

Oui, mais tais-toi : on vient.

Page 1