LA FOLIE, L'ERMITE
l'ermite.
Quelle est cette gentille pèlerine?
LA FOLIE
Mon père, oserais-je vous demander où nous sommes?
sîmes dans le Combat des Montagnes une scène où M. Calicot., commis-marchand, est pris pour un militaire; cette scèno, fort médiocre et très-peu développée, mit tous les magasins de Paris en hostilité avec les Variétés. Plusieurs fois le théâtre fut assiégé dans les règles, et des combats sanglants furent livrés. Je dirai plus tard, et dans la préface du Cafides Variétés, quelles furent les suites et la fin de cette guerre qui, pendant plusieurs jours, mit tout Paris en émoi, qui inonda la capitale d'un déluge de pamphlets et de caricatures, et qui est restée dans la mémoire des vieux habitués des Variétés, sous le nom de Guerre des Calicots.
* Les dépenses énormes que le financier Beaujon avait faites dans ses jardins leur avaient fait donner le nom de la Folie' Beaujon. Il semble que ce nom ait porté malheur au local, oîi depuis les folies de ce genre se sont toujours succédé.
Nous avions personnifié ici VErmite de la Chaussée-
A la Folie-Beaujon.
L\ FOLIE
Je ne me trompais pas; je suis chez moi.
AIR ■• Le premier pas. {le Petit Courrier.)
Dans ces bosquets Que de métamorphoses!
J'ai vu l'orgueil y rêver mains projets, J'ai vu l'amour en effeuiller les roses; Il m'en souvient, combien j'ai vu de choses
Dans ces bosquets !
l'ermite.
Vous êtes donc déjà venue ici, ma iille?
LA FOLIE
Oui, quelquefois. Mais, vous, mon révérend, èles-vous aussi de ces lieux?
l'eumite.
Non, ma fille. Je suis de bien loin d'ici. Je suis d'un pays que l'on nomme la Chaussée-d'Anlin!
LA FOLIE
Et c'est là que vous étiez ermite?
l'ermite.
Ain du vaudeville de Fanclion.
Premier couplet.
Dans ce pays, ma chère, Tout est imaginaire.
Par le crédit
On s'enrichit, C'est la règle commune; On donne concert et dîné,
d'Antin, l'ouvrage de mœurs le plus spirituel de notre époque ; il est de M. de Jouy, dont le nom se retrouve toujours dan? tous les genres de succès.
Et l'on n'y fait fortune Que quand on est ruiné.
Deuxième couplet.
Les messieurs qui l'habitent
Bien rarement visitent Les autres cantons de Paris ;
Quand ils les aperçoivent, C'est du haut de brillants wiskis,
Que bien souvent ils doivent
Au faubourg Saint-Denis.
LA FOLIE
Qui vous a donc fait quitter un tel séjour? l'ermite.
J'ai voulu renoncer au monde. J'hésitais entre le Marais et le quartier de l'Odéon, lorsque j'ai pensé à ces jardins délicieux qui, à ce que je vois, sont aussi connus de madame.
LA FOLIE
Oui ; c'est un sage aimable, un philosophe millionnaire qui jadis les fit élever à grands frais.
Ces jardins ne sont pas ses seuls titres à notre reconnaissance !
AIR : Connaissez mieux le grand Eugène. (Les Amants sans amour.)
Beaujon près de ces lieux nous laisse Un monument qu'on ne peut oublier *,
Et l'on pardonne la richesse
A qui sait si bien l'employer.
Parfois frivole et plus souvent utile.
En même temps cet illustre enrichi
Au plaisir ouvrait un asile,
Au malheur offrait un abri.
LA FOLIE
J'admire vos projets de retraite. Mais, par malheur, vous L'Hospice Beaujon dans le faubourg du Roule.
aviez compté sans moi. Vous fuyez le monde, et moi je vous l'amène.
l'ermite.
Que voulez-vous dire ?
LA FOLIE
Comment, vous ne me reconnaissez pas! Vous, moacher (îrmite, qui avez eu tant de ibis l'occasion de me peindre ! Sans me vanter, vous me devez vos plus jolis tableaux.
l'ermite, la regardant.
Us auront dû leurs succès à la ressemblance. Eli! oui, en croirai-je mes yeux ! C'est la Folie ! la Folie en pèlerine.
L\ FOLIE
C'est mon liabit de voyage. Vous ne savez donc pas que je viens de courir le monde? Telle que vous me voyez, j'arrive d'Angleterre.
l'ermite.
Comment, ce peuple qu'on dit si sage?
LA FOLIE
C'est lui qui m'a le mieux accueillie. Chez lui, il est vrai, je suis obligée d'emprunter une physionomie si grave, si sérieuse, que bien des gens s'y laissent attraper et me prennent pour la Raison ; mais le nom n'y fait rien, c'est toujours moi. J'ai assisté aux combats de coqs, aux courses de Newmarket, aux exercices des boxeurs, et je n'ai pas manqué une seule des réunions politiques qui se tiennent dans les tavernes de Londres: j'ai même vu jouer la tragédie en français ! Mais en fait de folies, les plus gaies sont les meilleures, et je reviens à Paris revoir mes fidèles sujets; je vais les retrouver bien changés !
l'ermite.
Vous allez en juger.
AIR d'une nouvelle Anglaise.
Paris est comme autrefois, Et chaque semaine
LE COitUxVT DES MONTAGNES
Amène Nouveaux jeux, nouvelles lois, Et voilà ce que j'y vois :
Des chevaux dans les
Ballets, Des serins tirant
Au blanc. Le chien jouant au
Loto ", Et le cerf dans son Ballon".
Malgré ses frais de verdure, Plus d'un jardin est désert :
C'est en voyant sa clôture Qu'on apprend qu'il fut ouvert.
Don Almaviva ■"
S'en va; Déjà Mont-Thabor "**
Est mort; P'eydeau voit chez lui
L'ennui; L'Opéra souvent En vend; Le café Turc est joli.
Mais on n'y consomme guères, Et l'on va mettre aux enchères Les nymphes de Tivoli'"".
Que de freluquets
Muets Qui brillent par leurs Tailleurs!
" Le fameux chien Munito qui jouait au loto et aux dominos.
" L'aéronaute Margat s'était élevé en ■ liallon, avec un cerf dressé par lui.
*" Almaviva et Rosine, ballet de la Porte-Saint-Martin.
*"* Spectacle dans le genre de Servandoni, établi rue du Mout-Thabor.
""* On venait de vendre les jardins de Tivoli, pour y bâtir des maisons.
10 COMÉDIKS — VAUDEVILLES
On fait les discours
Ti'cs-courls, Et les pantalons Très-longs.
Nos badauds Sont aussi sots,
Nos belles Aussi cruelles ; Quant à messieurs nos maris.
Ils sont toujours.,, de Paris.
Maint et maint milord
Sans or, Des Cadet Roussel
Sans sel, Du scandale et des
Procès,
Surtout jour et nuit
Du bruit.
De celte ville voilà,
D'après nature,
La peinture ! \ iBis.)
De cette ville voilà 1
Le vivant panorama! /
LA FOLIE
Savez-vous que ce tableau-là est fort affligeant. Comment, rien de neuf, rien de piquant ! Il est temps que j'arrive. J'aime ces lieux ! J'y ai déjà régné, et j'y veux, de nouveau, transporter le siège de mon empire.
(Elle étend sa marotte vers le fond, et l'on entend une musique.)
LERMITE.
AI fi du Ménage de garçon.
Que vûis-je? quel riche portique!
LA FOLIE
Entrez, le signal est donné.
l'eumite.
Oui, mais ce temple magnifique
LE COMBAT DES MONTAGNES li
Me semble à moitié terminé *.
LA FOLIE
Ouvrons, c'est autant de gagné; Mon secret, je vous le découvre.
Vous, qu'on voit toujours différer; Le temps arrive ; et quand on ouvre, Personne ne veut plus entrer.
l'ermite.
El que prétendez-vous faire de ce séjour magnifique?
la folie.
J'en veux faire un nouvel Olympe.
l'ermite.
L'Olympe à la barrière de l'Étoile ?
LA FOLIE
Est-ce que ce n'est pas assez haut pour cela?
l'ermite.
Si, vraiment. Il y a de quoi se rompre vingt fois le cou. Mais encore nous faut-il des divinités pour l'habiter.
L\ FOLIE
Eh! mon Dieu, nous n'en manquerons pas, et dans un instant l'Olympe sera au grand complet. Songez donc qu'une place de dieu ou de déesse n'est pas une chose à dédaigner.
l'ermite.
Dans ce moment-ci, surtout ! où il y a tant de gens à terre qui ne demandent qu'à s'élever.
LA FOLIE
Ah çà! mon cher ermite, vous sentez qu'il me faut un premier ministre, et je compte sur vous. Vous êtes gai, spi-
* On avait ouvert au public les Montagnes Françaises avant même que toutes les constructions fussent terminées, tant était vive l'impatience des Parisiens qui se rendirent en foule dans ces jardins. Trois mois après, personne n'y allait plus.
rituel, parfois malin et satirique... Je vous offre la place de Momus. Momus et la Folie sont inséparables.
l'ermite.
A ce titre, j'accepte.
LA FOLIE
Nous aurons la plus brillante société de Paris, toute la (>Iiaussée-d'Antin : vous serez en pays de connaissance.
Allt : Du partage ilc la richesse.
On vous reconnaîtra bien vite, Si vous voulez sous cet habit Garder du ci-devant ermite La malice, ainsi que l'esprit.
On pouvait dans son oratoire Voir les grâces en capuchon.
Et quand il prêchait, l'auditoire Ne dormait jamais au sermon.
Surtout, point trop de critiques sur les dames ! Songez que toutes celles qui viendront ici seront par cela même mes protégées.
l'ermite.
Je vous promets que Momus fera les honneurs de l'Olympe. Mais, je vois encore chez nous bien des places vacantes ! Je ne vous parle pas de Junon ; nous pouvons nous en passer. La Folie sera la maîtresse de céans ; mais, au moins nous faut-il une Vénus, ne fût-ce que pour figurer au comptoir ; c'est indispensable. Voyez plutôt les 3IiUe Colonnes \
Magnifiquec eu Palais-Royal, célèbre par ses salons
«lorés et par sa belle limonadière.