SCENE III
Les mêmes ; HORTENSIA, CALICOT, avec <l?s moustaches, mie cravate noire, des bottes, des éperons et un onllct rouge à In boutonnière de son habit.
HORTENSIA et CALICOT.
AIR du menuet iVAnnide. i
C'est le temple de Gnide Qui frapj)e dans ces lieux
Nos yeux.
Et les jardins d'Arniidc
Ne sont rien près
De ces bosquets.
LA FOLIE, à l'ermite, montrnnt Hortensia. Voyez quelle noblesse !
Ne serait-ce pas là Quelque grande princesse?
l'ermite.
Oui, du grand Opéra.
HORTENSIA et CALICOT.
C'est le temple de Gnide, etc.
HORTENSIA, à l'ermite.
Monsieur est sans doute ie propriétaire? J'ai quitté la répétition de notre nouveau ballet pour voir si ce séjour méritait le bien qu'on en dit.
LA FOLIE
Qui vous en a donc déjà parlé?
HORTENSIA
Qui? La Renommée.
LA FOLIE
Elle n'a pas perdu de temps.
HORTENSIA
Je crois qu'elle ne sort pas de nos coulisses. Il est vrai qu'elle y a de l'occupation.
l'ermite, galamment.
Elle nous a souvent entretenus de vous.
HORTENSIA, avec volubilité.
Oui, c'est une bavarde ! il faut qu'elle jase, qu'elle jase !... Au fait, c'est son état... Mais nous avons là de ces demoiselles qui n'y sont pas obligées, et qui s'en acquittent encore mieux qu'elle. (Regardant autour d'elle.) D'hOnUGUr, c'CSt
charmant... je passe ici ma journée.
l'ermite.
Je croyais que c'était jour d'Opéra.
HORTENSIA
J'ai relâche... j'étais indisposée.
AIR nouveau de M. Darosdeau.
Hélas ! ce n'est pas sans peine!
Que je plains les grands talents.
Danser trois fois par semaine.
Cela prend tout notre temps.
On se doit, malgré soi-même, A ce public importun ;
(Regardant Calicot.) Mais je suis à ce que j'aime De deux jours l'un.
Aussi aujourd'lmi nous n'avons pas perdu de temps.
CALICOT
Nous sommes même venus si vite (c'est moi qui conduisais) que j'ai accroché le phaéton de ce gros colonel ; ça a manqué d'avoir des suites. J'ai vu le moment où ça allait compromettre... le vernis de ma voilure.
LA FOLIE
Ah I vous me rassurez ; car, entre militaires, cela pouvait avoir d'autres suites,
HORTENSIA
Vous VOUS trompez, ma chère, monsieur n'est pas militaire et ne l'a jamais été. C'est M. Calicot.
CALICOT
Marchand de nouveautés au Mont Ida !
LA FOLIE
C'est que cette cravate noire, ces éperons et surtout ces moustaches... Excusez, monsieur, je vous prenais pour un brave...
CALICOT
II n'y a pas de quoi, madame.
AIR de Julie.
Oui, de tous ceux que je gouverne C'est l'uniforme, et l'on pourrait enfin Se croire dans une caserne, En entrant dans mon magasin ; Mais ces fiers enfants de Bcllone, Dont les moustaches vous font peur.
Ont un comptoir pour champ d'honneur.
Et pour arme une demi-aune.
HORTENSIA
Monsieur est un joune négociant qui fera de très-bonnes affaires. D'abord, il est déjà très-connu; on le rencontre partout, au café Anglais, au boulevard de Gand, à toutes les promenades. Il parle de musique à la Bourse et de com merce à l'Opéra. C'est un de nos habitués. Du reste, ne manquant jamais une nouveauté : voilà pourquoi nous sommes venus vous voir.
LA FOLIE
Vous vous trompez, vous me connaissiez déjà; regardezmoi bien.
16 COMKUIKS VAUDEVILLES
HORTENSIA
Que vois-je ? La Folie sous ce déguisement ?
LA FOLIE
C'est moi qui, dans mainte occasion, vous ai servi de guide.
HORTENSIA
Je vous remercie, vous m'en avez fait l'aire de belles.
LA FOLIE
Ingrate ! j'en avais une dernière à vous proposer, une charmante !
HORTENSIA
Qu'est ce que c'est?
LA FOLIE
AIH : Un homme poiu- faire un tableau. {Les Hasards de la guerre.) J'ignore ce qu'on en dira.
Mais je voulais, ma toute belle.
Vous enlever à l'Opéra.
HORTENSIA
Oui, certes, la chose est nouvelle !
Un projet tel que celui-là Malgré nous jamais ne s'achève ; Vous savez bien à l'Opéra Que jamais on ne nous enlève.
LA FOLIE
Je voulais vous proposer une place dans l'Olympe ; mais, pour cela, vous tenez trop à la terre.
HORTENSIA
Mais, non : nous aulres danseurs, nous n'y tenons pas du tout.
CALICOT
C'est juste, toujours en l'air,
HORTENSIA
De tout temps l'Opéra a été une région intermédiaire en-
ire la terre el le ciel. Vous voyez que nous sommes à moitié chemin.
CALICOT
Madame était née pour être déesse; c'est son vrai loi.
HORTENSIA
AIR du vaudeville de Voltaire chei \inoii.
Mais quels seront mes attributs?
Dans le choix encor je balance.
l'ermite.
Je vous proposerais Vénus.
HORTENSIA
Moi, Vénus ? quelle extravagance!
Je crains de mal m'en acquitter.
Et je crains qu'on ne me contrôle; Mais je ne sais pas résister.
LA FOLIE
Vous êtes dans l'esprit du rôle.
l'ermite.
Je ne vous ai pas offert Minerve.
H0RTE^SIA.
Non, non; j'aime mieux l'autre ; j'ai déjà tenu l'emploi à l'Opéra.
Vénus au comptoir doit nous attirer tout Paris.
CALICOT
Ah çà ! et moi, belle dame ?
LA FOLIE
En voyant vos moustaclies, je voulais d'abord vous conlier la garde de nos jardins et vous offrir la place de 3Iars.
CALICOT
Oui, Mars, ça m'aurait assez convenu; ça me rapprochait de Vénus.
LA FOLIE
Mais depuis que vous vous êtes fait connaître, j'ai changé d'idée. N"avez-vous pas vu en entrant ces élégantes arcades, dont les riches magasins, quand ils seront faits, vont rivaliser avec ceux de la rue Vivienne ?
L'nnMiTE.
J'entends; on vous propose la place de Mercure.
CALICOT
Ah ! Mercure ; n'est-ce pas le dieu du commerce, celui (jui porte un caducée à la main et des ailes aux talons ? Je les mettrai à la place de mes éperons. Ma foi, va pour les dieux de nouvelle fabrique !
LA FOLIE
De mon autorité privée, je vous donne l'apothéose 1