SCÈNE IL
MARCELLIN, FRANCK, fumant, entre par la grille. FRANCK.
Eh bien ! eh bien ! à qui en as-tu donc, avec tes giroflées, imbécile ? Tu fais plus de bruit qu'une pièce de trentesix.
MARCELLIN
A qui j'en ai? Pardi! à c' diable à quatre qu' j'avons ici pour nos péchés, votre aimable Elvina.
FRANCK
Mon élève, corbleu !
MARCELLIN
Oui, une belle éducation que vous avez faite là 1
FRANCK, fumant toujours.
Certainement ; et lorsque mon colonel fut obligé de partir pour la guerre d'Amérique, dont il croyait revenir au bout d'un an au plus, et qu'il confia sa petite Elvina à ma femme, sa nourrice, il savait bien que j'en ferais un sujet distingué :
aussi, depuis la mort de la défunte, elle n'a pas eu d'autre maître que moi.
MAUCELLIX.
Il y paraît, et depuis quinze jours que monsieur le baron est revenu, il a dû s'en apercevoir. Pour ce qui est de moi, déjà je ne peux plus y tenir , c' que j' fais d'un côté, elle me r défait de l'autre ; ail' prend mon chien pour chasser, et je ne désespérons pas de la voir un jour prendre mon pauvre âne pour V dresser aux mancinivres de cavalerie.
AIR du vaiulcviilc de Parité carrée
De tous côtés chacun s'rocric D' la voir avec un si gentil minois Parcourir les champs, la prairie, Et vivre toujours dans les bois.
Oui, ceux qui pass'nt dans not' village, Avec raison sont tout surpris D' rencontrer un' fille sauvage Aussi près de Paris.
FRANCK, gravement.
Paix ! imbécile, paix !... C n'est pas à un blanc-bec comme loi à juger une personne comme elle, qui a été éduquée par un brave comme moi.
AIR du Major Palmer.
Morbleu ! c'est la plus belle âme!
Un esprit sensible et bon.
MARCELLIN
Ça s' peut bien, mais pour un' femme... EU' n'en a rien que le nom.
FRANCK
Quand je la vois sous les armes, Je crois voir un grenadier...
MARCELLI.V.
G' n'est pas avec de tels charmes Qu' ali' pourra se marier.
FRANCK
Miir bomb' ! des époux, je gage Qu'elle n'en manquera pas.
MARCELLIN
Moi, je crois qu' dans son ménag'^ Eir f rait un joli fracas.
FRANCK, vivement.
J' suis certain, ne t'en déplaise, Qu'on n' lui résist'ra jamais, Elle est bell comme un' Française- Et se bat comme un Français.
FRANCK et MAUCELLIN.
Et se bat comme un Français!
FRANCK, avec feu.
Oui, morbleu ! elle se ferait haclier pour son père, pour moi, pour vous tous qui la jugez si mal : H'a-t-elle pas encore sauvé, ces jours-ci, un jeune officier que les gardeschasse du bois voulaient arrêter? Hein? quelle intrépidité ! quel sang-froid ! contenir à elle seule trois gardes-chasse! Je n'aurais pas mieux fait.
MARCELLIX.
Eh bien ! j' vous conseille d' vous vanter d' celle-là ; monsieur le baron a-t-il assez grondé ! s'exposer à faire le coup de fusil avec la maréchaussée ! Enfin c'est un diable incarné, un vrai lu ifer.
FRANCK, en colère.
Comment! tu oses... Attends, maraud, attends!
(il va pour tirer son sabre.) MARCELLIN, apercevant Elvinu.
Ah! ben, v'ià le p'iit dragon par ici; j' serons entre deux feux, sauvons-nous.
(tl se sauve A gaucho, du cùlé du château.)
LE PETIT URAGON 115