‹ OEuvres complètes de Eugène Scribe (volume 4)Chapitre 94 sur 183 · SCÈNE XI · texte numérisé non relu

SCÈNE XI

PHILOTIME, POLÉMON, THÉONE.

POLÉMON, à Théone.

Je ne m'attendais pas à une si grande faveur : je ne vous demandais qu'un entretien, et vous m'invitez à souper.

THÉONE

Le motif qui vous amène est assez important...

POLÉMON

Oh! nous avons le temps d'en parler,

PHILOTIME, à part.

On s'observe à cause de moi.

Je n'ai vu aucune Athénienne mise avec ce goût et cette élégance... Vous ne connaissez pas mon nouvel attelage... Je suis venu en quelques minutes, des portiques de l'Académie... C'était Zenon qui parlait : je n'ai pas attendu la fin de la séance.

AIR: Le beau Lycas aimait Tliémii-e. itex Artistes par occasion.)

Là des moralistes austères, Déclarant la guerre aux plaisirs, Voudraient dans des chaînes sévères Captiver l'essaim des désirs.

Fendant la foule qui s'empresse, Moi brusquement j'ai tout quitté, Et, déserteur de la sagesse, J'accours aux pieds de la beauté.

(ils se mettent à table. — A Pbilotime. ,)

A boire ! (Buvant.) Il est fort bon, votre vin.

LES COMICES d'ATHÈNES 193

PHILOTIME, à part.

Je le crois bien : je le gardais depuis dix ans.

THÉONE

N'annonce-t-on pas au théâtre une tragédie politique d'Euripide?

POLÉMON

Peu m'importe ! quand Timocrate ne joue pas, je ne vais jamais au spectacle, et comme dans ce moment-ci il est tour à tour citoyen de Thèbes, de Corinthe ou d'Argos...

THÉONE

Je le croyais Athénien.

Oui,, trois mois par an, il daigne être de son pays ; il n'en est pas moins l'objet de la reconnaissance publique. Il irait même à Sparte qu'il n'eu serait encore que mieux vu parmi nous, car les dames d'Athènes aiment beaucoup les étrangers.

THÉONE

Prétendez-vous nous en faire un crime?

POLÉMON

Eh ! quel pays peut paraître préférable au nôtre ?

AIR : A soixanle ans, on ne doit pas remeltre. {Le Dîner de Madelun.)

Athène, ô ma noble patrie,

Séjour des grâces, des beaux-arts, Tu fus toujours le temple du génie, Et l'œil des dieux veille sur tes remparts.

Déjà, Minerve tutélaire Sur notre sol a planté l'olivier, Et nos exploits prouvent que cette terre

Peut produire aussi le laurier.

THÉONE

Je veux faire ma paix avec vous. Acceptez quelques-unes

de ces figues; elles sont du pays... (Polémon baise la main de

Théorie; Philotiine fait un ge»te et renverse une coupe.) Lll blCn !

Argus, prenez donc garde, voilà un vase en morceaux !

PHILOTIME, à part.

Au fait, c'est encore moi qui paye les vases cassés.

TIIÉONE, à Pûlémon.

Vous ne me parlez pas de ce qui vous a occupé ce malin.

POLÉMOX.

Si vraiment... je vous le dirai, en vous expliquant l'objet de ma visite... Esclave! (Lui faisant signe.) Hum!.,, eh bien ! hum !

PHILOTIME, à part.

Oui, fais des signes!... je suis aveugle et sourd.

THÉONE

Eh bien! vous disiez que le sujet de votre visite. .

POLÉMON

Oh ! vous devez en partie avoir deviné mon secret, (Avec ciiaieur.) et si l'attacliement le plus sincère... Mais est-il nécessaire que cet esclave?...

THÉONE

Argus... vous avez peut-être affaire... là-bas.

PHILOTIME, à part.

Et ma femme aussi!...

THÉONE, cherchant à lui faire entendre.

L'on a peut-être besoin de vous?

PHILOTIME.

Non... madame.

THÉONE, à part.

Et moi qui lui croyais de l'intelligence ! Allons, c'est encore un sot qu'il faudra renvoyer ! (Regardant une amphore.)

Que vois-je ! ce via de Naxos... qu'a fait venir mon mari... oh ! ce serait charmant ! (Haut, à Poiemon.) Argus est un serviteur fidèle... vous pouvez parler devant lui... mais avant tout, faisons aux dieux immortels les libations d'usage.

LES COMIGKS u' ATHÈNES 1U5

POLÉMON

Vous avez raison : je bois à Cypris, déesse des amours.

THEONE, prenant la bouteille de Naxos.

Et toi, Argus, prends cette coupe et bois à Harpocratc, dieu de la discrétion.

POLÉMON

AIR de UademoUelle UamiUun,

C'est du nectar le plus divin.

PHILOTIME.

Enchanté qu'il s'en aperçoive !

(U reprend la coupe.) Quand chacun boit ici mon vin, C'est bien le moins qu'aussi j'en boive !

THÉONE, le regardant.

Mais notre Argus y prend goût, je le vois. POLÉMON.

U le connaît depuis longtemps, je crois. Ensemble.

POLÉMON, élevant sa coupe.

Cypris, déesse tulélaire, Du haut des cieux, entends mes vœux, El fais que ta douce lumière Brille en ce jour à tous les yeux !

THÉONE, examinant Philotime. Pour éviter sa surveillance Le moyen est délicieux ; Déjà... par sa douce influence, Déjà... Bacchus ferme ses yeux.

PHILOTIME.

Redoutons ici quelque trame.

Et de peur d'accident fâcheux, Sur Polémon... et sur ma femme, Tâchons d'avoir toujours les yeux, Ayons toujours... toujours les yeux.

(il s'endort.)

POLÉMOX.

Eh ! mais, cet esclave s'endort.

THÉONE

Qu'importe! nous buvions au dieu de la discrétion... Il nous a sans doute exaucés, (se levant.) Parlez maintenant sans crainte... Instruisez-nous du sujet de votre visite... car je suis d'une impatience... L'heure s'avance et déjà, j'en suis sûre, la plupart des dames d'Athènes attendent ici près, dans les jardins, le résultat de notre conférence.

POLÉMOX.

Comment ! les dames d'Athènes... Mais ce que j'ai à vous dire ne regarde que vous.

THÉONE

Aussi n'en parlerai-je qu'aux premières d'entre elles... Vingt-cinq de mes amies dont la discrétion est connue... Mais parlez, de grâce !...

POLÉMOX, A pnrt.

Quelle singulière femme ! (naut.) Eh bien, madame, vous savez qu'Alcée, le frère de Nais, a été exilé et dépouillé de ses biens... J'ai entre les mains de quoi faire casser cet injuste arrêt. Puis-je espérer que votre mari voudra me seconder?... Je sais que nous sommes ennemis, mais vous avez tout pouvoir sur lui et sur une autre personne encore pour laquelle vous ne pouvez ignorer mes sentiments.

THÉONE, avec dépit.

Comment, Polémon, c'est là cette affaire importante pour laquelle...

POLÉMON

Il me semble qu'elle l'est assez, puisqu'il s'agit de la fortune et de l'existence d'un de vos parents.

THÉOXB.

Eh bien! je n'en crois pas un mol, et ce n'était pas là le véritable objet de votre visite.

LES COMICES d'ATHÈNES 197

POLÉMON

Comment, madame?

THÉONE

Brisons là : nous avons, vous et moi, trop d'habitude de la politique pour nous arrêter à de vains détours!... Vous savez très-bien pour quel sujet je viens traiter avec vous, et j'aborderai la question directement.

POLÉMON

Par Jupiter ! vous m'effrayez... Quel ton diplomatique I Vous avez appuyé sur le mot directement avec une gravité digne d'un ambassadeur d'Artaxerce.

THÉONE

Vous aimez Nais, ma nièce... mais son hymen dépend de la volonté de mon mari : la volonté de mon mari dépend de la mienne... et aujourd'hui même vous êtes l'époux de Nais, (a voix basse.) si vous voulez me révéler ce dont on doit s'occuper dans les comices de ce soir.

POLEMON, avec indignation.

Comment !

THÉONE, viTement.

Je sais qu'il doit y être question de nous... que le projet de loi nous concerne... mais quel est-il? Voilà ce que j'attends de vous.

POLÉMON, avec ironie.

Voilà en effet une négociation bien délicate... et je ne crois pas que depuis le traité du Péloponèse on ait agité des intérêts plus importants.

THÉONE

Enfin, prononcez.

POLÉMON, de même.

Mon choix est fait... et dès que vous me promettez de me faire épouser votre nièce... directement... Mais quel est ce bruit ?

THEONE.

Ce sont ces dames qui se rendent ici mystérieusement, comme nous en sommes convenues.

POLÉMON, à part.

0 Aristophane, où es-tu !

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