‹ OEuvres complètes de Eugène Scribe (volume 5)Chapitre 184 sur 188 · SCÈNE VI · texte numérisé non relu

SCÈNE VI

TRICOT, AGNÈS et GEORGETTE.

GEORGETTE

Allons, mademoiselle, un peu plus de courage : Nous voilà, grâce au ciel, au terme du voyage. A ce nouveau théâtre on nous recevra bien.

* AGNÈS

Oui, Victor me l'assure, et moi je n'en crois rien.

TRICOT, à part.

Je ne me trompe pas, c'est Agnès en personne. Oui l'accompagne-là ? C'est cette autre friponne, Georgette, ma servante. Ah ! je vais donc savoir Qui les fit toutes deux sortir de mon comptoir. Ah ! fortune ! Ce trait d'aventure propice Répare tous les maux que m'a faits ton caprice.

AGNES

Au Gymnase, monsieur, nous venons débuter, Et nous voudrions bien nous faire présenter Au directeur.

TRICOT, à part, cachant sa figure avec son mouchoir.

Feignons. .

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(Haut.)

C'est moi, ne vous déplaise.

GEORGETTE

Comment, monsieur, c'est vous? Ali! que j'en suis bien aise.

Mademoiselle et moi, pour nous former un peu,

Nous avons habité le quartier Richelieu,

Une bonne maison, un hôtel magnifique.

Où les princes, les rois, vivent en république.

TRICOT

On vous y reçut mal ?

GEORGETTE

Au contraire, monsieur :

Nous avons éprouvé l'accueil le plus flatteur. Mais les maîtres vraiment sont d'une étrange sorte : Dès qu'on leur convient trop on est mis à la porte, Et l'on vous éconduil toujours, en pareil cas, Avec des comphmenls et des certificats.

Voici les nôtres.

Bon : mais vous avez peut-être, Avant ces grands seigneurs, servi quelqu' autre maître ?

AGNÈS

Oui, monsieur, un marchand du carré Saint-Denis.

GEORGETTE

Un sot dont nous avons déserté le logis.

TRICOT, à part.

Un sot ! La patience à la tin m'abandonne.

(Haut.)

Me reconnaissez- vous?

GEORGETTE et AGNIiS.

Aïe !

TRICOT

Mon visage, l'ripoimc.

Dans celte occasion, rend vos sens effrayés.

Et c'est cà contre-cœur qu'ici vous me voyez.

GEORGETTE, bas à Agnès.

Courage, allons, du cœur, surtout de la mémoire ; A notre aide appelons tout notre répertoire.

TRICOT

Malgré tous mes bienfaits, former un tel dessein ! Petit serpent que j'ai réchauffé dans mon sein, De votre fuite au moins apprenez-moi l'histoire.

AGNÈS

Elle est fort étonnante et difficile à croire.

J'étais à travailler, dans le petit salon,

Lorsque je vis passer devant votre maison

Un jeune homme bien fait, qui rencontrant ma vue

D'une hu;nble révérence aussitôt me salue ;

Moi, pour ne point manquer à la civilité.

Je fais la révérence aussi de mon côté.

Soudain il me refait une autre révérence,

Moi, j'en refais de même une autre en diligence.

Et lui d'une troisième aussitôt repartant,

D'une troisième aussi, je repars à l'instant.

Il passe, vient, repasse, et toujours de plus belle,

Me fait à chaque fois révérence nouvelle ;

Et moi, qui tous ces tours fixement regardais,

Nouvelle révérence aussi je lui rendais.

Tant que si sur ce point la nuit ne fût venue,

Toujours comme cela je me serais tenue,

Ne voulant point céder ni recevoir l'ennui

Qu'il me pût estimer moins civile que lui.

TRICOT

Fort bien.

AGNÈS

Le lendemain j'étais avec Georgette, Lorsqu'il entra chez nous pour y faire une emplette : Le soir, il vint encor ; le lendemain aussi ;

Il revenait toujours quand vous étiez sorti.

II disait qu'il m'aimait d'une ardeur sans seconde ;

Et me disait les mots les plus gentils du monde ;

Des choses que jamais rien ne peut égaler,

Et dont, toutes les fois que je l'entends parler,

La douceur me chatouille, et là-dedans remue

Certain je ne sais quoi, dont je suis toute émue.

TRICOT à part.

0 fâcheux examen d'un mystère fatal, Où l'examinateur souffre seul tout le mal!

(Haut.)

Et vous n'avez pas craint d'encourager sa flamme ?

AGNÈS

C'est un homme qui dit qu'il me veut pour sa femme.

TRICOT

Morbleu !

AGNÈS

Pourquoi crier ?

J'ai grand tort en effet.

AGNÈS

Je n'entends pas de mal à tout ce que j'ai fait, Il venait tous les jours s'asseoir dans la boutique, ^l'apportait des billets de l' Ambigu-Comique. Sur la scène il prétend diriger mes essais. A ses leçons déjà je dois quelques succès : Aussi pour cultiver un art qu'il idolâtre, Je me suis engagée à ce nouveau théâtre.

TRICOT

Vous pourriez préférer un semblable destin

A l'honneur de régir un jour mon magasin.

De m'avoir pour époux ! Car je vous lis entendre

Que pour femme, en un mot, je prétendais vous prendre.

AGNÈS

Oui, mais à vous parler franchement, entre nous, Victor esl pour cela plus à mon goût que vous : Chez vous le mariage est fâcheux et pénible, Et vos discours en font une image terrible. Mais Victor le fait, lui, si rempli de plaisirs, Que de se marier il donne des désirs.

TRICOT

Ah! c'est que vous l'aimez, traîtresse!

AGNÈS

Oui, je l'aime.

Et vous avez le front de le dire à moi-même?

AGNÈS

Et pourquoi, s'il vous plaît, ne le dirais-je pas?

TRICOT

Le deviez-vous aimer, impertinente ?

AGNÈS

Hélas !

Est-ce que j'en puis? mais lui seul en est la cause, Et je n'y songeais pas lorsque se fit la chose.

TRICOT

Voyez comme répond la perfide aujourd'hui. Vous ne m'aimez donc pas à ce compte?

AGNES

TRICOT

AGNÈS

Hélas! non.

TRICOT

Comment, non?

Vous ?

Oui.

LE BOULEVAUD UONNE- NOUVELLE 341

AGNES

Voulc7.-voiis que je monte ?

TRICOT

Pourquoi ne ni'aimer pa?, madame l'impudente? Mais lu le peux encor ; tu le peux, si lu veux ; Ecoule seulement ce soupir amoureux, Je suis tout prél, cruelle, à le prouver ma llamme Si tu consens ontin cà devenir ma femme.

Votre femme? ti donc

GIÎORGETTE.

TRICOT

Qu'entends-tu par ce ton ?

GEORGETTE

Fi ! vous dis-je.

TRICOT

Comment !

GEORGETTE

Et li... fi! vous dit-on Vous avez trop d'esprit pour faire une sottise; El j'en appellerais à votre barbe grise. Ne nous emportons pas, voyons tranquillement Si l'amour vous a fait un objet bien charmant. Vos traits sont effacés, elle est aimable et fraîche ; Elle a l'esprit bien fait, et vous, Tliumcur revêche ; Elle n'a pas s.'ize ans, et vous, vous èles vieux; Elle se porte Iti.n, vous êtes calarrheux; Elle a toutes ses dents, qui la rendent plus belle, Vous n'en avez plus qu'une, encore branle-t-elle, Et doit être emportée à la première toux. A quelle malheureuse ici-bas plairiez-vous?

Morbleu !

GEORGETTE

Vous êtes fou de vouloir à votre Age Pour la seconde fois tâter du mariage ; Plus fou d'être amoureux d'un objet de seize ans, Encor plus fou d'oser forcer ses sentiments: Ainsi, dans ce dessein funeste en conséquences. Je compte la valeur de trois extravagances, Dont la moindre va droit aux petites maisons.

TRICOT

Je vous renfermerai.

GEORGETTE

Belles précautions !

TRICOT à Agnès.

Sais-tu qu'après avoir employé la prière,

Je saurai contre toi prendre un parti contraire?

GEORGETTE

Pestez, jurez, criez, mettez-vous en courroux,

Vous m'entendrez toujours vous dire qu'un jaloux

Est un objet affreux, à qui l'on fait la guerre,

Qu'on voudrait de bon cœur voir à cent pieds sous terre.

Qu'il n'est rien plus hideux ! Que Satan, Lucifer,

Et tant d'autres messieurs, habitants de l'enfer.

Sont des objets plus beaux, plus charmants, plus aimables,

Des bourreaux moins cruels, et moins insupportables

Que certains jaloux tels qu'on en voit en ce heu :

Vous m'entendez, j'ai dit, je me retire, adieu.

(Georgette et Agnès se sauvent.) TRICOT, s'opposant à leur sortie.

Non, non, morbleu! vous ne vous en irez pas... Mais c'est M. Ponctuel, le régisseur du théâtre.

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