DIX ANS DE LA VIE D'UNE FEMME
voudriez peut-ùtre ignorer vous-même, c'est que vous l'aimez toujours.
VALDÉJA.
Moi?
Oui, vous ne pouvez la voir sans émotion, vous craignez sa présence ; on ne vous rencontre jamais chez son père ; et cependant, quoiiiue vous pensiez avoir à vous plaindre d'elle, c'est la seule femme que votre critique sanglante veuille bien épargner. Souvent même, et sans le savoir, vous la défendez, vous dites partout...
VALDÉJA.
Qu'elle ne vous ressemble pas, c'est vrai ! Si vous appelez cela un éloge...
SOPHIE
Ce matin, quand vous avez appris que son mariage n'aurait pas lieu aujourd'hui, vous n'avez pu retenir votre joie. Dans ce moment encore, elle se peint dans tous vos traits et vous rend indifférent à toutes mes attaques ; mais patience, j'ai déjà trouvé un endroit sans défense, et j'en trouverai bientôt un autre plus vulnérable encore ; car cette femme que vous aimez malgré vous est celle qui a refusé votre main, qui vous a dédaigné, et n'a pas voulu de vous pour mari... Savez-vous pourquoi?
VALDÉJA.
Que m'importe ! parce qu'elle ne m'a pas jugé digne d'elle ! sans doute, parce qu'elle ne m'aimait pas.
SOPHIE
C'est ce qui vous trompe, elle vous aimait ; elle vous aime peut-être même encore.
VALDÉJA^ avec chaleur.
Pourquoi donc, alors ?
SOPHIE
Pourquoi? II n'y avait que deux personnes au monde qui auraient pu vous l'apprendre : l'une était Rodolphe, et vous l'avez tué ; l'autre personne, c'est moi.
VALDÉJA.
Vous? Au nom du ciel, parlez!
SOPHIE
Ah! je savais bien que je vous forcerais à m'cntendre. Écoutez; entendez-vous le bruit de ces cloches?
VALDÉJA.
Quelque cérémonie funèbre, peut-être.
SOPHIE
Oui, vous dites vrai ; ils viennent de l'église qui est ici en face. Ces sons religieux m'ont calmée, m'ont adoucie ; il me semble, dans ce moment, que je vous hais moins, que mon âme est satisfaite, et quels que soient mes sujets de ressentiment contre vous, je veux bien parler et tout vous dire.
VALDEJA, avec joie.
Est-il possible ? parlez ; mais parlez donc !
SOPHIE
Clarisse vous aimait, et pendant votre absence ne rêvait qu'à vous, ne désirait que votre retour ; en un mot, ne voulait que vous pour époux. Vous auriez été trop heureux ; ce n'était pas mon compte, et j'ai entrepris de vous brouiller. Je lui ai dit du mal de vous, j'en ai imaginé, et en cela j'ai eu tort, car il n'y avait pas besoin d'en inventer.
VALDÉJA.
Et elle a pu croire vos calomnies!
SOPHIE
Je m'étais arrangée pour cela : dans notre quartier une j(!une tille, coupable, égarée, avait été recommandée à ma pitié ; une lille du peuple qui ne savait rien, pas même le nom de son séducteur, dont elle se souciait fort peu ; je l'as-
DIX ANS OK l-A VIF. d'iJNK FEMME 2Ti
surai de ma protection, à la seule conditio:^ de débiter la leçon que je lui avais faite; et lorsque Clarisse, à qui j'en avais parld, vint lui porter des secours et l'interroger en secret, elle lui raconta que celui qui l'avait trompée et abandonnée était parti pour la Russie, A, la suite de l'ambassade, que c'était un nommé Valdéja...
VALDÉJA, ovec fureur.
Misérable !
SOPHIE
Vous le connaissez, et vous devinez maintenant comment, dans le cœur de Clarisse, le mépris a succédé à l'estime, comment elle a refusé sa main, et comment, en l'aimant toujours, elle en épouse un autre.
VALDÉJA.
C'est ce que nous verrons, et dT's aujourd'lmi môme, détrompée par moi...
SOPHIE
Rassurez-vous, il n'est plus temps : sans cela, croyez-vous que je vous eusse dit la vérité ? On no la dit qu'à ses amis,
vous le savez bien. (Les cloches recommencent à sonner.) Et tenez,
entendez-vous daus la rue ce bruit, ces équipages?
VALDÉJA.
Qu'est-ce que cela veut dire ?