‹ OEuvres complètes de Eugène ScribeChapitre 179 sur 223 · MARTHE, ÉRIC · texte numérisé non relu

MARTHE, ÉRIC

MARTHE

Tu m'assures que dans quelques jours nous le reverrons ?

ÉRIC

Oui. ma mère. II y a quelqu'un qui daigne s'intéresser à nous, et qui, j'en suis sûr, emploiera son crédita faire cesser les poursuites et à nous rendre mon père.

MARTHE

Que je serai heureuse alors, quand nous serons tous réunis, quand rien ne nous séparera plus!... Eh bien! qu'as-tu donc? d'oii viennent cet air sombre et ces regards si tristes?

ÉRIC, nver Riiibarras.

Je crains... que pour moi du moins... vos vœux ne se réalisent pas... je serai bientôt obligé de vous (juitler, et pour longtemps peut-être.

JIAKTHE.

Nous qui lier !

ÉRIC, avec plus de fermeté.

Je voulais d'abord ne pas vous en prévenir, et vous épargner ce chagrin ; mais ce qui arrive aujourd'hui... et puis, partir sans vous embrasser, c'était impossible, je n'en aurais jamais eu le courage.

MARTHE

Partir!... l'ai-je bien entendu ! et pourquoi donc?

ÉRIC

Je veu.v être militaire : j'ai demandé une lieutenance.

MARTHE

Toi ! mon Dieu ! et que l'ai-je donc fait pour me quitter, pour i'uir la maison ijalernelle? Est-ce que nous t'avons rendu

malheureux? est-ce que nous t'avons causé du chagrin? Pardonne-le-moi, mon fils ; ce n'est pas ma faute, c'est sans le vouloir, et je réparerai mes torts.

ÉRIC

Vos torts... vous qui êtes la meilleure et la plus tendre des mères... Non, je n'accuse que moi seul... Mais, voyezvous, je ne peux rester...

MARTHE

Et pourquoi? Y a-t-il quelque endroit sur la terre oij l'on t'aimera comme ici? Que te manque-t-il ? Veux-tu briller dans le monde, éclipser les plus riches seigneurs? Tu le

peux. (Lui donnant la clef de la caisse.) Tiens, tiens, dispOSC de

nos richesses, ton père y consent ; moi, je te le demande et je t'en remercierai, car c'est pour toi que nous amassons et que nous travaillons tous les jours ; cette maison, ces magasins, c'est ton bien, cela t'appartient !

Ne parlez pas ainsi ; je n'en veux pas, je ne veux rien ; je ne suis pas digne de vos bontés. Si je vous disais que cette fortune, fruit de vos travaux, je suis tenté de la repousser; que cet état que vous exercez avec tant d'honneur et de probité, cet état, dont j'étais fier autrefois, est aujourd'hui ce qui fait mon tourment et mon désespoir, ce qui s'oppose à mon bonheur, à ma vengeance, à tout ce que j'ai de passion dans le cœur!

MARTHE

VA comment cela, mon Dieu?

ÉRIC

Ah ! je vous dirai tout ; ce secret-là me pèse depuis longtemps; et à qui confier ses ch:igrins, si ce n'est à sa mère?... Mettant tout votre bonheur dans un fils qui vous a causé tant de peines, vous l'aviez fait élever avec trop de soin, trop de tendresse peut-être...

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MAUTIIK.

Comme un .soigneur, conime xni ]irincc! et s'il y avait eu quelque chose de mieux ou de plus cher, tu l'aurais eu.

ihuc.

Vous n'avez pas, alors, voulu me laisser dans ce comptoir, oii (!iait ma vraie i)lacc !

MARTHE

Ce n'est pas moi ! c'est ton père, qui l'a fait nommer secr('-tairc particulier de M. de Falkcnskield.

ÉRIC

Pour mon malheur ; car, admis dans son intimité, passant mes jours près de Christine, sa tille unique, mille occasions se présentaient de la voir, de l'entendre, de contempler ses traits charmants, qui sont le moindre des trésors qu'on voit briller en elle... Ah ! si vous aviez pu l'apprécier chaque jour comme je l'ai fait ; si vous l'aviez vue si séduisante à la fois de raison et de grâce, si simple et si modeste qu'elle seule semblait ignorer son esprit et ses talents... et une âme si noble, un caractère si généreux!... Ah ! si vous l'aviez vue ainsi, ma mère, vous auriez fait comme moi, vous l'auriez adorée.

MARTilE.

Que dis-tu !...

ÉRIC

Oui, depuis deux ans cet amour-là fait mon tourment, mon bonheur, mon existence. Et ne croyez pas que, méconnaissant mes devoirs et les droits de l'hospitalité, je lui aie laissé voir ce qui se passait dans mon cœur, ni que jamais j'aie eu l'idée de lui déclarer une jiassion que j'aurais voulu me caciicr à moi-même... Non, je n'aurais plus été digne de l'aimer... Mais ce secret, dont elle ne se doute pas et qu'elle ignorera toujours, d'autres yeux plus clairvoyants l'ont sans doute deviné ; son père se sera aperçu de mon embarras, de mon trouble, de mon émotion ; car à sa vue je m'oubliais moi-

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même, j'oubliais tout, mais j'étais heureux... elle était là ! Hélas ! ce bonheur, on m'en a privé... Vous savez comment le comte m'a congédié sans me taire connaître les motifs de ma disgrâce, comment il m'a banni de son hôtel, et comment depuis ce jour il n'y a plus pour moi ni repos, ni joie, ni plaisir.

JURTHE.

Hélas ! oui.

ÉRIC

Mais ce que vous ne savez pas, c'est que tous les soirs, tous les matins, j'errais autour de ses jardins pour apercevoir de plus près Christine, ou plutôt les fenêtres de son appartement; et dernièrement je ne sais quel délire, quelle fièvre s'était emparée de moi... ma raison m'avait abandonné, et, sans savoir ce que je faisais, j'avais pénétré dan.s le jardin.

MARTHE

Quelle imprudence !

ÉRIC

Oh ! oui, ma mère, car je ne devais pas la voir... sans cela, et au prix de tout mon sang... mais rassurez-vous. 11 était onze heures du soir; personne ne m'avait aperçu, personne, qu'un jeune fat qui, suivi de deux domestiques, traversait une allée pour se rendre chez lui... c'était le baron Frédéric de Gœlher, neveu du ministre de la marine, qui tons les soirs, à ce qu'il paraît, venait faire sa cour... Oui, ma mère, c'est son prétendu, celui ipii doit l'épouser... Je n'en savais rien alors... mais je le devinais déjà à la haine que j'éprouvais pour lui ; et quand il nie cria, d'un ton impertinent et hautain : Où allez-vous ainsi ? qui ètcsvous? l'insolence de ma réponse égala celle de la demande, et alors... ah ! ce souvenir ne s'effacera jamais de ma mémoire, il ordonna à ses gens de me châtier, el l'un d'eux leva la main sur moi; oui, ma mère, oui, il m'a frappé, uoi\

pas deux fois, car à la première je l'avais étendu à mes pieds; mais il m'avait frappé, il m'avait fait affront; et quand je courus à son maître, quand je lui en demandai satisfaction : « Volontiers, me dit-il, qui étes-vous ? « Je lui dis m.on nom. « Burkenstaff ! s'écria-t-il avec dédain ; je ne me bats pas avec le fils d'un marchand. Si vous étiez noble ou officier, je ne dis pas !... ■

MARTHE, effrayée.

Grand Dieu !

Noble! je ne puis jamais l'être, c'est impossible! mais officier...

.MARTHE, vivement.

Tu ne le seras pas ! tu n'obtiendras pas ce grade, auquel lu n'as pas de droit ; non, tu n'en as pas... Ta place est ici, dans cette maison, près de ta mère, qui perd tout aujourd'hui : car te voilà comme ton père; vous voilà tous deux prêts à m'abandonner, à exposer vos jours ; et pourquoi ? parce que vous ne savez pas être heureux, parce qu'il vous faut des désirs ambitieux, parce que vous regardez au-dessus de votre état. Moi, je ne regarde que vous, je n'aime que vous ! Je ne demande rien aux puissances du jour, ni aux grands seigneurs, ni à leurs filles... Je ne veux que mon

mari, mon fils... mais je les veux... (serrant son fils dans ses

bras.) Ca m'appartient, c'est mon bien, et on ne me l'ôtera pas !

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