DIX ANS DE I.A VIE DUNE FEMME
Serait-il vrai?
CLARISSE
Oui... je peux te le dire à toi, ma meilleure amie... Tu sais bien, quand M. Darcey, ton mari, venait il y a trois ans chez mon père pour te faire la cour, il était souvent accompagné d'un de ses amis.
ADÈLE
Oui, je me le rappelle, M. Valdéja... un Espagnol.
CLARISSE
Son pore était Espagnol... mais lui est né en France.
ADIiLE.
On ne s'en serait pas douté... Toujours sombre, rêveur, misanthrope...
Il avait eu tant de malheurs... tant de chagrins de toute espèce... Mais à travers l'ironie amère qui dictait tous ses discours, que de nobles et généreux sentiments lui échappaient, comme malgré lui, et semblaient le trahir !...
ADÈLE
Eh ! mon Dieu, ma chère amie, quel enthousiasme !
CLARISSE
Il était si malheureux ! et puis, lui, qui détestait tout le monde, il semblait m'avoir prise on amitié.
ADÈLE
Ce qui flattait ton amour-propre.
CLARISSE
Non... je n'ai jamais pensé à être tîère de cette préférence, mais j'en étais contente.
ADÈLE
Je comprends, et ce qu'on disait de lui était donc vrai ; i aura tout employé pour te séduire.
iO.
m COMÉDIES
CLARISSE
Lui!... il ne m'a jamais dit qu'il m'aimait... et de mon côté... Je crois cependant que nous nous sommes compris ; car, il y a plus de deux ans, au moment où il allait partir pour la Russie, il me dit seulement : Attendez-moi, et si, dans trois ans, je ne reviens pas digne de vous, oubliez un malheureux.
ADÈLE
Et depuis, as-tu reçu de ses nouvelles ?
Mais oui... sans en demander, j'en avais de temps en temps par ton mari qui est son meilleur ami, et à qui il écrivait souvent. Je sais qu'il a fait un chemin rapiflc... une belle fortune... qu'il est secrétaire d'ambassade... et, hier, est arrivée chez mon père une grande lettre, timbrée de Saint-Pétersbourg, dont on ne m'a pas encore parlé : mais je suis sûre que c'est une demande en mariage.
ADiai:.
Tu le ci'ois ?
CLARISSK.
Sans doute... Voilà bientôt les Irois ans écoules; il ne s'en faut plus que de six mois.
ADKLi:.
levieiidriii-- la femme de
Kl lu M. \a!d.'j
accepterais '' i?
Tu (
CLARISSE
De grand cirur...
ADÈLE
Le ciel t'en jiréserve ! et si tu savais comme moi ce (pu-, c'est que le mariage... Tais-loi, c'est .M. Darcey... c'est mon mari... Tu vois si on peut être seule cl libre un instant dans la iourn(''c.
niX ANS T)K LA VI K I) ' U N K FKMMK 175
SCEXK II.
Les mkmes; DARCEY,
DARCEY
Vous voilà, ma dière belle-sœur ! Que vous êtes aimable de vous être rendue à notre invitation et de venir passer quel- (jues jours avec ma femme !... Bonjour, Adèle... Es-tu encore tâchée contre moi?... (a Clarisse.) Nous avons eu une petite discussion ce matin.
CLARISSE
Je m'en doutais, et j'espère que cela se passera.
ADÈLE
Jamais !
DARCEY
Ce serait bien long... Mon seul crime, autant i|ue j'ai pu le comprendre, est de l'avoir amenée à trois lieues de Paris... à la campagne... comme tu le désirais...
ADÈLE
Je désirais y être, mais non pas seule...
DARCEV.
El moi... ne suis-je rien pour toi '!
ADÈLE, aviT d.-pit.
Oh ! beaucoup, sans contredit... Vn mari el une femirie ne font qu'un ; mais, comme je vous l'ai dit, je m'ennuie quand je suis seule.
DARCEV.
Langage de femme conseillée, dont je ne tiendrai nul compte.
Exigences de mari auxquelles certainement je ne me soumettrai pas.
DAUCEY.
Des rigueurs !... Un seul fait, et je me rends.
ADÈLE
Mille, s'il le fallait!
Encore?...
DARCEY
ADELE.
Vous n'avez jamais été du même avis que moi. Au moindre de mes désirs, vous avez toujours eu une objection à faire.
DARCEY
Tout ceci n'est que vague; tu ne précises rien, et je te demande des faits.
ADÈLE
Des faits ! des faits ! (pleurant.) Dieu ! que je suis malheureuse !
DARCEY
A la bonne heure, voilà dû positif; et puisque tu crains de m'accuser, je me charge moi-même de ce soin... Je veux avouer tous mes torts devant ta sœur... Depuis quelque temps, tu reçois chez toi une foule de jeunes coquettes dont la vie n'est qu'une déplorable erreur; tu n'aimes que leur société... tu ne suis que leurs conseils; et ce n'est jamais par ellemême qu'une femme se perd : c'est par ses amies intimes ; c'est par celles qui l'entourent. Les mauvais exemples commencent sa ruine en la décourageant, en la dégoûtant de ce qui est bien ; puis viennent les mauvais conseils <]ui la conduisent à ce qui est mal... Déjà elles ont détruit chez toi le bonheur intérieur... Tu jettes un regard d'envie sur leur folle existence... Tu voudrais les imiter... Tu brûles de briller et de l'afticiier comme elles ; et moi qui suis ton ami, moi qui suis chargé de veiller sur ton honneur, qui m'appartient, qui est le mien, je dois d'une mai» sévère t'arréter au bord de l'abîme et t'empêcher d'y tomber... Voilà mes torts, n'est-il pas vrai? ceux (]ue tu n'osais me reprocher devant Clarisse.
OrX ANS DE LA VIK d'uNE FEMMK 177
CLARISSE
Mon frrrc !
DARCEY
Après cela, qu'elle m'en veuille, qu'elle soit fâchée contre moi... je trouve cela tout naturel... Pour être raisonnable, il faut 'du courage, (a Adèle.) Mais crois-tu qu'il ne m'en faille pas à moi, pour te causer du chagrin?... et cependant j'y suis décidé.
ADÈLE
Vous, monsieur !
DARCEV, froidement.
Tu sais qu'avec moi une décision prise est toujours exécutée, et voici ce que j'avais à te dire : je vais souvent à Paris pour mes affaires, j'y vais même aujourd'hui, pour toute la journée, et je voudrais qu'en mon absence ces dames... tu sais de qui je veux parler, ne vinssent ici qu'invitées par moi.
ADÈLE
Vous ne les inviterez jamais.
Si, vraiment. Il e.. est quelques-unes qui ne sont que folles et étourdies, celles-là sont peu dangereuses... mais il en est d'autres que je redoute... madame de Laferrier, par exemple...
ADÈLE
Mais son mari est un riche banquier en relation d'affaires avec vous.
DARCEY
Oui, un fort honnête homme, que je verrai le matin dans son cabinet ou dans le mien ; mais tu m'obligeras de ne plus voir sa femme... je t'en prie. Quant à madame Marini, ton autre intime, elle a fait, dit-on, la fortune de son mari par son crédit auprès des ministres, et son mari, par reconnaissance, croit devoir fermer les yeux sur la conduite de
nS COMÉDIKS — DRAMES
sa femme : moi qui n"ai pas les mrmcs niolifs d'indulgence, je te défends de voir madame Marini.
ADÈLK.
î\Ie le détendre !
DARCEV, avec ten(Ire^se.
Oui, mou amie, et tu m"cn remercieras un jour. Après cela, crois que mon amour te tiendra compte d'un pareil sacrifice.
ADELE, sèchement.
Je ne demande rien, monsieur.
UARCEY, avec duuceur.
.le le vois, et tu m'obéiras sans cela... ^Atcc fermeté.) Car tu sais que, si j'ai de l'indulgence pour des caprices, je suis inexorable pour des fautes. Adieu, je pars. Mais auparavant. ma chère Clarisse, je voudrais vous parler un instant.
(:l.\RISSE.
Très-volontiers.
ADÈLE
l:i;ncore quelijuc complot contre moi :'
DAEICEY.
Probablement... mais le complice que je choisis doit vous rassurer.
(Il veut lui buibpr \i\ iiiniii, qu'elle retire avec liumeur. — Dnrrey sort flvec Clnrisse (jui fuit signe a sa sœur de se modérer.)