‹ Œuvres complètes de F. BaucherChapitre 136 sur 183 · LE D1EV · texte numérisé non relu

LE D1EV

Que devait-il donc faire?

LE CHEVAL

Me mettre un caveçon sur le nez, se placer devant moi et en tenir la longe en me regardant avec bonté, et me faisant connaître par des caresses sa bonne volonté; pendant ce temps, faire mettre le pied à l'étrier à un palefrenier, puis me rassurer avec des intonations de voix douces et des syllabes sonores. Si l'impatience mettait mon attention en défaut, alors un petit coup de caveçon sur le nez m’y rappellerait. Cet expédient n'aurait pas été renouvelé deux ou trois fois que je serais devenu d’une sagesse exemplaire; mais pour cela il faut trouver le moyen de rendre intelligible ce qu'on veut nous apprendre, et, comme le voit votre toute-puissance, ces messieurs ne s'en donnent guère la peine. Quant aux coups de pied , il me semble toujours voir des palefreniers brutaux qui me fouettent les jambes, et la peur rend sujet aux méprises : Chat échaudé craint l'eau froide.

LE DIEU

Eh bien I messire cavalier, que pensez-vous de pareils arguments? Il me semble qu’ils rendent la réplique difficile.

LE CAVALIER

Je ne savais pas qu’il fallût de semblables procédés avec

Digitizi

un animal dont la condition est l'esclavage, que son manque d’intelligence doit soumettre à tous nos caprices.

LE DIEU

Êtes-vous donc bien sûr de ce que vous avancez là? Mais, en admettant que le cheval soit moins intelligent que vous, n’est-ce pas une raison pour employer celle même intelligence, dont vous vous accordez la possession exclusive, à lui faire connaître ce que vous désirez? Mais, avant d’aller plus loin , tenez-vous pour bien dit et n’oubliez jamais que le cheval est doué de facultés intellectuelles que votre vanité seule vous empêche de reconnaître, et qu’enfin, parce qu’un drap est moins fin qu'un autre, ce n'en est pas moins du drap.

le cavalier.

Je consens à passer condamnation sur ce point; cependant je ferai observer à votre toute-puissance que nos docteurs ès sciences et arts ont jugé cette question tont autrement. Je reviens à ma querelle. Quand, tant bien que mal , je suis parvenu à me placer en selle , nouvelles méchancetés de la part du cheval ; il fait ce qu’on appelle le dos de carpe, et de là une succession de sauts qui me désarçonnent. En quoi suis-je dono fautif? Mes actions ont été jusqu’ici on ne peut plus inoffensives, vous le voyez : il n’entend rien aux bons procédés.

LE CHEVAL

Le tact si fin dont nous a doué votre divinité nous fait sentir promptement la maladresse et le peu de connaissance de notre cavalier. D’abord, sa position incertaine et vacillante dérange et brouille nos allnres les plus naturelles ; qu’est-ce donc s’il veut nous assujettir à ses mouvements maladroits et brusques? Ai-je tort de lui faire connaître que je n'aime point à être maltraité , et qu'il

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doit apprendre les règles d’un art avant de le mettre en pratique?

LE CAVALIER

Kh! qu’ai-je besoin, moi, homme civilisé, d’apprendre ce que les peuplades sauvages exécutent si bien d'ellesmêmes et sans principes? Si je suis riche, ne puis-je donc pas, à force d’argent, trouver un cheval à ma convenance, et m’exempter par là de jouer le rôle d'artiste? Encore une fois, seigneur, le cheval secoue trop le joug auquel il doit être soumis par les lois de la nature.

LE DIEU

C'est à moi de répondre à votre orgueilleuse sortie. D’abord , je vous apprendrai que, sous les rapports de la force physique , le sauvage est supérieur à l’homme civilisé. Comme l’argent n’est rien pour lui, il doit chercher les moyens de pourvoir à son existence, et, pour y parvenir, il passe des journées entières sur son cher compagnon; et c’est depuis son enfance qu’il se livre à ces courses périlleuses qui le rendent solide cavalier. Puis, les plaines de sable qu’il parcourt ne l'astreignent à aucune attention pour éviter les pierres et les ornières qui encombrent et coupent vos chemins si étroits et si remplis de voitures et d'obstacles de toutes espèces. Croyez-vous donc que l’or entassé dans vos palais somptueux vous empêche d’apprendre? Devenez artiste en dépit de vousmême, sinon vos plaisirs seront plus bornés que ceux de l’être dont vous dédaignez le savoir; ou si, en dépit du dieu des arts, vous n'écoutez que votre inepte gloriole, prenez garde de tomber d’une selle dans un cercueil. Je borne là cette juste réprimande, et je continue à vous écouter : peut-être trouverai-je enfin l’occasion de me rendre à vos avis.

LE CAVALIER

Las de rester toujours en place, je veux faire marcher inon cheval et me diriger vers les promenades fréquentées pour faire admirer ma grâce et mon maintien. Eh bien ! après avoir longtemps bataillé en pure perte, je suis forcé de céder et de continuer, bien malgré moi, à pied, la promenade que je m’étais promis de faire à cheval. Qu'y a-t-il donc à faire contre un animal si fort et si brutal? II me semble que, s'il avait la noblesse que vous lui supposez, il devrait être glorieux de déployer ses belles formes en présence d’un public, sinon connaisseur, du moins amateur.

LE CHEVAL

Ma réponse est simple et facile. Comme vos moyens pour me transmettre votre volonté sont incertains, sans énergie, et qu’ils me contraignent douloureusement sans me faire rien comprendre, vous ne devez pas trouver mauvais qu’ayant la libre disposition de l’emploi de mes forces, j’évite ce qui m’est pénible.

LE CAVALIER

Je vous demanderai maintenant pourquoi, mes moyens d'exécution étant toujours les mêmes, vous n'êtes récalcitrant que de temps à autre? N’est-ce pas là du caprice et de la mauvaise volonté?

LE CHEVAL

Non, c’est une preuve de mon peu de rancune. J’oublie promptement ce que votre ignorance a produit et reviens souvent à mon bon naturel de cheval ; mais bientôt vos mouvements m'extrapassent tellement qu’il me faut, malgré moi, renoncer à une sortie qui m’eût été agréable et utile. Je préfère rester garrotté dans votre écurie malsaine et souffrir les mauvais traitements de votre palefrenier;

car, en cela comme en beaucoup d’autres choses, tel maître, tel valet.

LE DIEU

J'attends, messire cavalier, que vos plaintes reposent sur des bases plus solides pour vous donner gain de cause. Jusqu’à présent mon attente a été vaine : continuez donc.

LE CAVALIER

Votre toute-puissance a donné trois allures au cheval ; eh bien ! quand je parviens à le faire bouger de place , je veux d'abord l’acheminer au pas et droit devant lui, puisqu’il marche sur une route droite. Alors, nouvelle marque de désobéissance de sa part : ou il trotte, ou il s’arrête : il se jette à droite ou à gauche et m'expose à tomber dans quelque fossé : cependant mon intention était qu'il marchât bien droit. A quoi attribuer ces nouveaux caprices?

LE CHEVAL

A vous, toujours à vous, messire cavalier ; de deux choses l'une : ou je dois et peux disposer de mes forces, alors ma volonté devient libre , et je m’en sers comme le fait tout être pensant ; ou bien vous en paralysez l'action volontaire, et je dois me soumettre. Dans ce dernier cas, il faut que vous connaissiez quels sont les mouvements qui me sont naturels pour qu'ils soient les mêmes quand vous me dirigez. Ainsi, vous devez ne m’activer que légèrement pour me faire prendre l’allure du pas et entretenir ce même degré de force afin qu’elle ne change pas; pour cela, il faut que la pression de vos jambes soit graduée sur ma sensibilité et sur mon action primitive. Vous faites tout l’opposé : vos jambes mal assurées et éloignées de mes lianes ne se font sentir que par à-coup et toujours brusquement, puis s’éloignent immédiatement ; il vous est

impossible, avec cette grotesque position, de me faire comprendre que c’est l’allure du pas que vous exigez de moi. Puis, des mouvements contraires me sont indiqués par votre traîtresse de main, car tout être sensible cherche à fuir la douleur, et c’est ce que je fais en revenant sur moi-même pour éviter la pression insupportable du frein qui me puuit d’une faute que je n’ai pas commise. Quant à l’habitude de louvoyer dont vous vous plaignez, je vais chercher à vous faire comprendre par une explication physique que l’inégalité de force entraîne naturellement l’ipégalilé de poids, et que celui de mon corps, tantôt porté à droite, tantôt porté à gauche, ne peut également être réparti sur mes quatre jambes, ni leur douner une mobilité toujours la même; or, ou votre main maladroite me donne ces diverses inclinaisons, ou n’étant conduit par rien, je prends indistinctement ces positions, et de là surviennent les mouvements inégaux qui vous déplaisent. Suis-je sorcier? Non. L’êtes-vous davantage? Rien ne le prouve jusqu’ici.

LE CAVALIER

Aurez- vous les mêmes arguments à m’opposer pour le trot, qui vous est assez familier, il est vrai, mais que je ne puis modérer ni accélérer comme je le voudrais? D’où viennent donc ces deux extrêmes ? N’oubliez pas de relater dans votre réponse la cause pour laquelle, malgré le prix exorbitant que vous m’avez coûté , vous êtes sujet aux génuflexions. Dites aussi pourquoi vos fers se rencontrent (ce qu’on appelle forger), ce qui est on ne peut plus choquant pour l’oreille d'un gentleman qui n’apprécie le cavalier que par les qualités de son cheval. Est-ce par malice ou mauvaise volonté que vous me faites regarder d’un air de pitié par tous les amateurs qui vous prennent pour une haquenée? Répondez.

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