‹ Œuvres complètes de F. BaucherChapitre 139 sur 183 · I.E CAVALIER · texte numérisé non relu

I.E CAVALIER

En admettant que je sois pour quelque chose dans votre vitesse plus ou moins irrégulière, en serait-il ainsi pour les résistances que vous manifestez opiniàtrément quand je veux vous faire tourner à droite ou à gauche? J'imite ce- ‘pendant plusieurs excellents cavaliers de mes amis. J’ai vu quels moyens ils employaient pour faire changer de direction à leurs chevaux, et j’ai vu ceux-ci y répondre très-vivement. Comment se fiiit-il qu’avec le même procédé je n’obtienne pas le même résultat?

LE CHEVAL

Je vais à mon tour, messire cavalier, vous faire des concessions. Vous n'ignorez pas que le Tout-Puissant ici présent a mis dans nos formes autant de variété qu'il y a de sujets, c’est-à-dire qu'à l'exemple de l’espèce humaine, où on ne rencontre pas deux êtres doués du même physique et des mêmes proportions, de même il n'y a pas deux chevaux d’une construction pareille. De là viennent les difficultés que présentent certaines conformations. C'est par suite de ces belles proportions, jointes à de l’action primitive, que des cavaliers, même ignorants, obtiennent de l'obéissance ; dans ce cas l'honneur que s'attribue le cavalier est dû tout entier aux dispositions naturelles du cheval ; les chevaux moins bien partagés de la nature ont attendu vainement jusqu’ici de bons cavaliers pour qu’il y eût compensation.

LE CAVALIER

Comment, logicien quadrupède, vous n’admettez pas qu’il y ait des chevaux d'un caractère méchant, et vous

mettez toutes leurs défenses sur le compte de leur conformation et de la manière dont ils sont conduits? Ceci demande une plus ample explication; rendez-moi raison aussi de la résistance de ces chevaux qui sont moins bien conformés, et indiquez-moi le moyen d’en tirer tout le parti possible. Vous voyez que ma grandeur n’est pas sans quelque bonté, puisqu’elle veut bien descendre jusqu’à vous demander un avis.

LE CHEVAL

Je vous le répète, respectable maître, il n’est pas de chevaux bien conformés (à quelques exceptions près) qui se livrent à des actes de méchanceté. Les chevaux n’ont rien de ce qui engendre ce vice ; ils ne connaissent ni la vanité, ni l’orgueil, ni la cupidité, ni l’hypocrisie, ni la bassesse, ni l'avarice, ni l’ambition, ni l’égoïsme, etc. Sur quoi baseraient-ils leur méchanceté, qui n’existerait même pas chez l’espèce humaine sans ces vices, produits par la civilisation? Pour quelle cause le cheval, étant le plus fort et ayant une construction supérieure à la vôtre pour la marche, ne vous porterait-il pas avec fierté, même avec gaîté, car votre propre poids, bien disposé sur son centre de gravité, ne lui coûterait pas plus à porter que vous à le suivre? ?ious ne pouvons donc être méchants naturellement, puisque tout ce qui donne naissance à la méchanceté nous est inconnu; mais vos mauvais procédés, votre ignorance peuvent nous donner ce défaut. Je vous ai déjà dit qu'un cheval d’aelion et bien proportionné dans ses formes y était moins sujet; je vais vous en expliquer la raison. Vous concevez facilement qu’un cheval bien soudé dans ses articulations, exempt, de tares et le corps tellement bien charpenté qu’il pourrait pour ainsi dire se passer de ses extrémités, ne laissera rien à désirer ni physiquement ni moralement, si avec cette bonne construction il possède

ce cpi’on appelle le feu sacré, ou celte action qui se renouvelle d 'elle-même. Tels sont les bons chevaux de race anglaise. Car, bien qu’on m’ait vendu comme originaire de ce pays , je suis natif du Merlerault ; et quoique la race de cette contrée donne quelques bons chevaux, nous sommes, à notre grand regret, forcés de reconnaître la supériorité de nos frères d’outre-mer. Si votre seigneurie veut bien questionner notre divin créateur, il lui dira, je n’en doute pas, la cause de cette différence entre les diverses races. Pour moi, je reviens au bon cheval, de quelque pays qu’il soit originaire. L’équilibre étant la base de tous nos mouvements, plus la régularité de nos proportions nous en rapproche, moins le cavalier sera obligé de s’occuper de nous. Cette position première étant indispensable pour obtenir facilement celle qui indique que nous devons changer de direction ou d’allure, vous concevez qu'alors nous sommes disposés naturellement à répondre avec promptitude et facilité, puisque aucun de ces mouvements ne cause ni effort ni confusion dans nos idées. Maintenant, il me sera d’autant plus facile d'expliquer pourquoi les chevaux tarés, faibles, disproportionnés dans leurs formes sont plus difficiles à conduire et deviennent rétifs, que j’ai eu en partage dès ma naissance une partie de ces imperfections, auxquelles bientôt le9 autres ont succédé. Je puis en parler, non par tradition, mais bien par expérience. J’ai d'abord été monté trop jeune, «à quatre ans. La crue est prompte dans nos pays, aussi restons-nous longtemps faibles. Asept ans, nous avons beaucoup plus de vigueur qu'à six : ce devrait être une raison pour ne nous demander un travail de force et de longue haleine qu'à sept ans au moins. En outre, il ne faudrait pas jusqu’à l’âge de quatre ans nous abandonner dans un herbage, à la merci d’un gardien brutal qui nous effraie et nous fait prendre du dégoût et de l’antipathie pour tout ce qui est homme. II en résulte que,

vendus à cet âge, nous sommes sauvages et soupçonneux, n’ayant aucune idée de ce que nous devons faire; aussi, selle, bride, etc., tout est pour nous sujet de crainte et d’effroi, et nous cherchons naturellement à les éviter. Quand pour nous donner la connaissance de ces objets, on nous maltraite sans raison et sans pitié, croyez-vous que ce soit à tort que nous fassions usage de tous nos moyens de défense, tels que ruades, coups de dents, enfin tout ce qui peut éloigner l'ignorant qui nous rend victimes de ses brutalités? Pourquoi ne nous apprivoise-t-on pas dans une écurie dès lage de trois ans, en nous faisant soigner par des gens d’un caractère doux et patient? Pourquoi ne pas nous faire herser quelques heures dans la journée, travail que l’on augmenterait à mesure que nos forces croîtraient, et qui nous familiariserait aussi avec les habitudes et les manières de l’homme, qui bientôt deviendrait notre meilleur ami? Bien loin de là, on nous rend hargneux, puis on nous monte trop jeunes. Comme je l’ai déjà dit, une bonne construction peut racheter ces deux torts, si toutefois le cheval échoit en partage à un écuyer instruit et patient. Mais si, comme moi, il a les reins longs, la croupe étroite, les cuisses effilées, et si avec ces vices naturels il tombe dans les mains d’un homme inexpérimenté, ce qui m'est arrivé à plusieurs reprises, serat-il étonnant de le voir récalcitrant? La défectuosité de ma partie postérieure me rend naturellement lourd à la main, de là vient la difficulté de me diriger. Il y aurait bien un moyen, à l aide de mes jarrets hauts et larges, de faire disparaître la contraction que donne la mauvaise construction de mon arrière-main, et de rendre ma tête légère ; mais il faudrait, pour arriver à ce résultat, du discernement, du savoir, de l’acquis même, et les écuyers possédant ces qualités sont rares. Aussi notre mauvaise position, restant toujours la même, nous fait employer

une force qui combat avec succès toutes celles que le cavalier peut nous opposer, tant qu’elles n’ont pas pour résultat de changer cette position. Cette translation de force et de poids ne pouvant s’obtenir, le mouvement exigé, qui n’en est que le résultat, est d’une impossibilité physique. C’est alors que les imprécations ne nous sont point épargnées, puis arrivent la cravache et les éperons, les saccades de la bride ; et comme ce châtiment machinal ne peut amener la position propre aux mouvements qu’on nous demande, nous nous laissons quelquefois rouer de coups sans en apprendre ni comprendre davantage. Quelquefois aussi, poussés au désespoir, pour punir le cavalier de son inepte brutalité, nous faisons nos efforts pour nous débarrasser du joug inhumain qu’il nous impose; voilà ce que vous appelez des méchancetés. Réfléchissez donc, et vous changerez bientôt d’avis et de manière d’agir.

LE CAVALIER

D’après ce que je viens d’entendre, je crois bien avoir parfois fait usage de moyens inopportuns; cependant je me réserve de vous faire encore plusieurs questions , et l’exactitude de vos réponses fera sans doute naître ma conviction. Préparez-vous donc à de nouvelles attaques, pendant que je vais prier le grand Hippo-Théo de me dire pour quelle raison les bons chevaux abondent chez telle nation, et sont beaucoup plus rares chez telle autre, et, sans aller plus loin, je citerai la France et l'Angleterre.

LE DIEU

La demande que vous me faites, messire cavalier, ne parle pas eu faveur de vos connaissances hippiques. Ignorezvous donc que votre pays a été le mieux partagé en bonne race chevaline, et que c’est votre peu de goût pour ces animaux, votre peu d’esprit national, qui en a fait dégé-

nérer les races? Au lieu d’avoir recours à des croisements bien assortis, qui les eussent perfectionnées, vous les avez laissées s’abâtardir. Aussi combien de fois ne me suis-je pas reproché de m’être trompé dans le choix des contrées que j’ai favorisées! cependant c’est peut-être un bien, car jamais vous ne vous seriez résignés aux sacrifices qu’eût exigés de vous le besoin de perfectionner les races. Quel souverain français eût osé employer, comme lienri VIII, les moyens les plus violents jusqu’à faire tuer toutes les juments qu'on ne jugeait pas propres à une reproduction convenable ? Quand avez- vous consenti aux plus grands sacrifices, ainsi que l'ont fait les Anglais, pour acheter des étalons arabes et les faire transporter à grands frais dans votre pays? N'aimant pas les chevaux, vous ne vous donnez pas la peine de chercher ce qui leur convient, comme pansements, soins hygiéniques, promenades, etc. 11 est vrai que les nobles lords mettent parfois leurs fiers coursiers à de rudes épreuves; mais aussi il n’est pas de petite maîtresse entourée de plus de soins qu'ils n’en ont quand ils rentrent dans leur belle et salubre écurie. Le palefrenier est tout entier à son cheval dont il est le domestique exclusif. Pour empêcher que la transpiration ne s’arrête trop promptement, il pompe la sueur en le bouchonnant à force, et ne cesse de le frictionuer ainsi, qu après l'avoir séché entièrement et lui avoir rendu le poil lisse et brillant comme la soie ; puis les naseaux et la bouche sont lavés avec de l’eau et du vinaigre; les jambes sont enveloppées avec des bandes de flanelle, pour éviter que la fatigue ne tombe dans les extrémités et n'engorge les tissus cellulaires; la nourriture ne leur est donnée qu’avec beaucoup de ménagement; enfin on s’occupe de tout, Lîéme du degré de chaleur de l’écurie, qui se calcule à l a.de d’un thermomètre, pour qu elle soit en rapport avec

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la température extérieure. Les Français, au contraire, sont forcés d’exiger peu de leurs chevaux, vu leur peu de vigueur; et ce qui contribue à les rendre promptement incapables d’aucun bon service, c’est le peu d’intérêt qu’on leur porte. Le cheval rentre dans son écurie, suant, essoufflé; son maître ne s’en occupe pas; une couverture légère est mise sur son dos, et le palefrenier, espèce de maître Jacques, occupé à faire la cuisine ou tout autre détail intérieur, laisse ce malheureux quadrupède vis-à-vis de sa botte de foin; heureux encore quand il ne lui lave pas le ventre pour enlever la boue dont il est couvert ! De là les transpirations arrêtées, les fluxions de poitrine qui réduisent le pauvre animal à la dernière extrémité. Et vous pensez, messire cavalier, que cette insouciance de votre part ne détruira pas les qualités du meilleur cheval? Détrompez-vous, elle lui est plus perfide que la peste et la famine. Je crois vous avoir assez expliqué comment les races s’améliorent ou dégénèrent ; écoutez pourtant encore ce mot d’un connaisseur devenu aveugle. Il entendait dire à côté de lui qu’un cheval était superbe : « 11 est donc bien gras, répondit-il, car les Français n’estiment le cheval qu’à l'égal du cochon, c’est le plus gros qui est le meilleur. » La critique est sanglante, mais elle est exacte, du moins pour la plupart des Français qui ont des chevaux.

LE CAVALIF.lt.

Malgré tout le respect que j’ai pour votre toute-puissance, je ne puis m’empêcher de lui dire quelle nous traite un peu durement. Cependant je puis affirmer que, si ses conseils ne sont pas suivis à la lettre par la généralité, du moins seront-ils déjà pour moi la cause de progrès sensibles dans les soins qu’il est essentiel, je le vois, de porter à ce digne ami de l’homme. Nos haras commencent

à laisser peu de chose à dësirer pour l’amélioration des races, et tout porte à croire qu’avant peu nous rivaliserons de zèle avec nos voisins d’outre-mer. Nous arriverons ainsi, sinon à la même perfection, du moins à nous en rapprocher davantage. Pour cela il faut que votre divinité jette quelquefois un œil de commisération sur nos actions. L’Italien dit qu’avec de la patience tout est possible ; si vous daignez croire à cette maxime , nos progrès seront infaillibles.

LE DIEU

Comptez sur moi, messire cavalier ; mon pénétrant regard ne laissera aucune de vos bonnes tentatives sans encouragement ni récompense.

LE CAVALIER

Je reviens à vous, noble animal, et vous prie, pour dernière question, de m’expliquer la cause de vos refus quand je veux vous faire prendre le galop sur tel ou tel pied ou vous faire fuir les hanches, et de me dire par quel procédé j’obtiendrai de vous ces différents mouvements, sans contrainte ni de votre part ni de la mienne. Vous voyez que mon désir est d'arriver à vous conduire d’après les règles puisées dans la nature. N'en refusez donc pas la connaissance à celui qui bientôt n’aura pas de meilleur ami que vous.

LE CHEVAL

Quiconque se donne la peine de me chercher me trouve toujours. Vous sentez bien, seigneur cavalier, que je suis trop intéressé à la réussite de votre entreprise pour négliger de vous dire tout ce que vous devez savoir avec ma franchise de cheval et sans fleurs de rhétorique. La vérité est une : c’est toujours simplement quelle doit être dite. Je suivrai cette marche, malgré la sécheresse quelle

pourra donner à mes paroles. Quand vous parvenez à me faire prendre le galop, ou c’est le hasard qui vous sert, ou c’est en détruisant l'équilibre d’une allure que vous en obtenez une autre. Ainsi , le trot poussé à l’excès amène le galop, et c'est en forçant et corrompant toutes les positions de cette première allure que vous obtenez la seconde. Quand il en est ainsi, il n’y a pas longtemps de bon cheval. Vous me demandez comment faire prendre l’allure du galop, à quelque cheval que ce soit, sans le contraindre douloureusement et sans s’exposer à courir des dangers... Excusez ma franchise, sire cavalier, mais je crois que vous ne pourriez pas me comprendre. En l'admettant même, il vous serait impossible d’exécuter ce que vous auriez saisi. Pour cela, il vous manque deux choses : d’abord une position bien ferme, qui vous identifie pour ainsi dire avec toute la circonférence de notre corps; ensuite assez de sûreté dans l’action des poignets et des jambes pour que votre volonté seule produise le mouvement. Une fois ces deux conditions remplies, rien n’est plus facile que de nous transmettre à l’instant la connaissance de ce que vous exigez de nous, et de nous forcer à l'obéissance. Comment y parviendrezvous? En nous assouplissant d’abord et nous plaçant ensuite; et comme au galop nos jambes de devant quittent d'abord le sol, il faut les alléger préalablement. De cette manière, cette allure sera gracieuse et s’obtiendra sans effort. Ce que je vous dis pour le galop est également applicable à tous nos mouvements, ou simples ou composés. Rendez-vous toujours compte de l’état de mobilité ou de fixité dans lequel doivent être nos extrémités pour tout ce que vous avez à nous demander; puis disposez notre corps de manière à obtenir ce résultat, et vous posséderez tous les secrets de l’équitation. Le travail sur les hanches, étant moins dans la nature, est encore plus compliqué et

plus difficile à bien exécuter. Il ne m’est pas possible de vous expliquer quelles sont les forces plus ou moins grandes que vous devez employer, puisqu’elles dépendent de celles que vous oppose le cheval. Aussi faut-il, pour obtenir ces mouvements précis, du tact et surtout le sentiment équestre. Consentez donc à apprendre les principes de cet art, et bientôt votre intelligence vous en fera posséder toute la science. Alors toutes les difficultés que présentent certaines conformations du cheval seront surmontées par vous; bientôt vous obtiendrez des succès réels, et les jouissances qu’ils vous procureront seront incalculables. Vous conviendrez alors que le cavalier a toujours tort lorsque le cheval exécute mal un mouvement quelconque; car ou il est suffisamment assoupli pour être bien placé : alors donnez-lui une position convenable, et l'exécution sera prompte et précise; ou bien, le cheval n’ayant pas le degré convenable de souplesse, la position ne peut s’obtenir ; alors soyez assez prudent pour ne rien lui demander, car ce serait sans aucune chance de succès. Gravez bieu dans votre mémoire ces deux mots, qui renferment tous les principes de l’équitation : assouplissez, placez, et votre volonté deviendra la nôtre. Ceci vous explique clairement que, ces conditions étant l'emplies, nous sommes doux et cessons d’être récalcitrants.

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