I.E CAVALIER
Je me rends enfin, et soutiendrai contre tout venant, non pas, comme l’a dit Boileau, que le plus sot animal est l’homme, mais que son inexpérience peut l’amener à faire bien des bévues et à se trouver souvent inférieur à l’animal qu’il conduit. Oui , grand Hippo-Théo, je vais de ce pas me faire enseigner les principes de l’équitation, et je réclamerai alors une seconde séance de votre divinité, afin qu elle daigne m initier à tous ces mystères et me coniir-
mer dans cette noble science, et je ne monterai mon obligeant coursier qu’après m’être rendu digne de lui. Merci mille fois de la leçon, j’en garderai un éternel souvenir.
LE DIEU
Adieu, messire cavalier; je reviendrai, n’en doutez pas; mais, en attendant ce second voyage, mettez de la persévérance, du zèle; écoutez patiemment les conseils de votre professeur et soyez discret dans vos interpellations, sans toutefois les lui épargner si elles vous paraissent utiles pour éclaircir vos doutes. Lorsque vous aurez reconnu en lui les qualités nécessaires pour vous inculquer ses principes, soumettez- vous sans réserve à ses décisions ; car si ses préceptes sont puisés dans la nature, s’il s’est éclairé de tout ce que la physique a de positif et d’incontestable, il ne peut jamais errer dans la marche progressive qu'il vous fera suivre. Cependant, pour vous mettre en garde contre quelques vieilles routines qui retarderaient votre instruction , voici quelle doit en être la gradation. Quinze jours suffisent pour assouplir vos cuisses et vos reins, et leur faire prendre cette bonne positiou qui donnera une juste direction aux forces ; la mobilité purement mécanique des bras et des jambes succédera à ce premier travail. Les moyens de conduire viendront ensuite; ils serviront de même à assouplir, à placer, enfin à coordonner les forces et les mouvements du cheval. Ainsi, quinze jours pour assouplir les parties qui constituent l'assiette [tenant le cheval en bridon, les rênes séparées), huit jours (avec les rênes de la bride) pour l’exercice des bras et des jambes, puis les éperons.
Quelques jours après viendra le galop. Ainsi, au bout d’un mois, vous jtourrez vous faire comprendre de votre cheval, puisque déjà, par cet exercice préalable.
vous pourrez vous servir de vos forces ensemble ou séparément.
Vous serez loin cependant d’être un écuyer, mais aucu n des principes que vous aurez reçus n'aura rien de hasardé et tous reposeront sur une base raisonnée. Vous n'obtiendrez, il est vrai, que des choses simples de votre cheval, mais vous les lui demanderez avec connaissance de cause, puisqu’il y aura un commencement d'accord entre vos poignets et vos jambes. L’exercice raisonné de vos forces vous fera enfin acquérir le tact qui constitue le véritable écuyer. Une fois arrivé à ces brillants résultats, loin de vous contenter du plaisir que vous procureront les mouvements plus ou moins accélérés de ce bel animal , vous vous efforcerez de trouver les moyens de causer avec lui et de vous en faire écouter. Vous comprendrez que le cheval a d’autant plus de promptitude dans l'intelligence qu'il sera monté par un cavalier qui , outre les connaissances dans l’art de l’équitation, aura encore en partage le don de la douceur et de la patience, parce qu’il lui sera plus facile de transmettre promptement et avec à propos tout ce qu’il possède de science et d'expérience. Si au contraire vous avez de la brusquerie dans le caractère, si vous êtes impatient, vos mouvements, quelque exercés qu’ils soient, s’en ressentiront, et le cheval, prompt à vous imiter, deviendra violent et brusque. Si vous êtes méchant, le cheval ripostera à vos injustes corrections par des ruades ou tout autre déplacement violent, et c’est ainsi que la plupart des chevaux se défendent. Soyez calme, au contraire, et le cheval même le plus actif de sa nature deviendra docile. Si vous avez du tact, de la finesse dans le jugement, le cheval se ressentira de ces heureuses dispositions et s’imprégnera bientôt de vos qualités comme il l’eût fait de vos défauts. Il est donc évident que quiconque veut s'occuper avec soin de l’éducation du cheval doit
faire de cette étude un véritable cours de morale, d'autant plus efficace qu’il lui faudra forcément subjuguer ses mauvais penchants et mettre en pratique le précepte d’un ancien philosophe : Connais-loi toi-même! Ainsi le cheval peut offrir à l'homme l’occasion d’acquérir les connaissances les plus utiles et les plus difficiles pour lui, car, comme l’a dit un profond moraliste : Combien de défauts ri attribuons-nous pas aux autres et qui nous appartiennent en propre! Que de vices! dois-je dire à mon tour, n'attribuez-vous pas à ces intéressants animaux, tandis qu’ils ne proviennent que de l’ineptie ou de la brusquerie du cavalier !
Courage, seigneur cavalier, et pour récompenser vos louables efforts, je prierai mon frère, le Dieu des hommes, qu’il vous ait en sa sainte et digne garde.