CONCLUSION
Tout le monde se plaint aujourd'hui de la dégénération de nos espèces chevalines. Inquiets trop Lard, sans doute, d'un état de choses qui menace jusqu’à l’indépendance nationale, les esprits patriotiques cherchent à remonter à la source du mal, et formulent des systèmes divers pour y remédier au plus tôt. Parmi les causes qui ont le plus contribué à la déchéance de nos anciennes races, on oublie, ce me semble, de mentionner la décadence dans laquelle est tombée l’équitation, et l’on ne songe pas davantage que la réorganisation de cet art est indispensable pour accélérer la régénération des chevaux.
Les difficultés de l'éducation sont depuis longtemps les mêmes ; mais il y avait autrefois, pour en entretenir, sinon le goût, du moins la pratique constante, des stimulants qui n’existent plus de nos jours . Il y a cinquante ans encore, tout homme d'un rang élevé devait savoir manier un cheval avec habileté, et le dresser au besoin. Celte étude était le complément indispensable de l'éducation des jeunes gens de grande famille ; et comme cotait pour eux une
obligation de consacrer deux ou trois années aux rudes exercices du manège , ils arrivaient , à la longue , les uns par goût, d’autres par habitude, à devenir des hommes de cheval. Ces dispositions une fois acquises se conservaient toute la vie ; on sentait alors la nécessité de posséder de bons chevaux, et les hommes les plus à même, par leur fortune, d’encourager l’élève, mettaient tout en œuvre pour le seconder de leur mieux. Le placement des sujets distingués devenait alors facile; (pus y gagnaient, l'éleveur comme les chevaux. 11 n’en est pas ainsi maintenant : 1,’aristoeratie de la fortune, en succédant à celle de la naissance, veut bien posséder tous les avantages de cette dernière, mais elle se dispense des obligations onéreuses qui étaient quelquefois inhérentes à la possession d’un rang élevé. Le désir de briller sur les promenades publiques, ou des motifs plus frivoles encore, engagent quelquefois les grands seigneurs de notre époque à commencer l'étude de l’équitation; mais, ennuyés bien vite d'un travail qui ne leur présente aucun résultat satisfaisant, ils ne trouvent qu’une fatigue monotone là où ils cherchaient un plaisir, et croient en savoir assez dès l’instant qu’ils peuvent se maintenir passablement en selle. Une telle insuffisance équestre, aussi dangereuse qu’irréfléchie, doit nécessaire* ment occasionner mille accidents funestes. On se dégoûte dès lors de l'équitation et du cheval ; et comine rien n'oblige à en continuer l’exercice, on y renonce à peu près, d’autant mieux qu'on se soucie fort peu naturellement de tout ce qui concerne les espèces chevalines et leur perfectionnement. Il faut donc, comme mesure préliminaire à la régénération des chevaux, relever l'équitation du triste abaissement dans lequel elle est tombée. Le gouvernement peut sans doute beaucoup à cet égard ; mais c’est aux maîtres de l’art à suppléer au besoin à l'insuffisance du pouvoir. Qu’ils rendent attrayante et efficace une
étude jusqu’à ce jour trop monotone et trop souvent stérile ; que des principes rationnels et vrais mettent enfin l’écolier sur une voie réelle de progrès, que chacun de leurs elforts amène un succès; et l’on verra bientôt les jeunes gens aisés se passionner pour un exercice qu’on aura su leur rendre aussi intéressant qu’il est noble, et retrouver, avec l’amour des chevaux, une vive sollicitude pour tout ce qui se rattache à leurs qualités et à leur éducation.
Mais les écuyers peuvent prétendre à des résultats plus brillants encore. S’ils parvenaient à faciliter la bonne éducation des chevaux inférieurs, ils populariseraient au sein des masses l’étude de l’équitation; ils mettraient ainsi à la portée des bourses moyennes, si nombreuses dans notre pays d’égalité, la pratique d’un art qui, jusqu’à ce jour, est resté l’apanage des grandes fortunes. Tel a été, pour mon compte, le but des travaux de toute ma vie. C'est dans l'espoir d’atteindre ce but que je livre au public le fruit de mes longues recherches.
Je dois le dire cependant, si j'étais soutenu par la confiance de pouvoir un jour être utile à mon pays, c était l'armée surtout qui préoccupait ma pensée. Elle compte, sans nul doute, dans ses rangs beaucoup d’écuyers habiles ; mais le système qu’on leur fait suivre, impuissant à mes yeux, est la véritable cause de l'infériorité équestre du plus grand nombre, ainsi que du mauvais dressage et de la maladresse des chevaux. J’oserai ajouter qu’on doit attribuer en outre au même motif le peu de goût que ressentent en général pour l’équitation les officiers et les soldats. Comment n’en serait-il pas ainsi? La modicité du prix alloué par l’étal pour les chevaux de remonte fait que l'on rencontre dans l’armée très-peu de ces bonnes conformations dont l'éducation est si facile. Les officiers eux-mêmes, montés sur des sujets fort médiocres, s'efforcent vaine-
ment de les rendre dociles et agréables. Après deux ou trois ans d’exercices fatigants, ils finissent bien par les soumettre à une obéissance machinale, mais les mêmes résistances du cheval et les mêmes inconvénients de construction se représentent perpétuellement. Rebutés alors par des difficultés qui leur paraissent insurmontables, ils se dégoûtent de l’équitation et du cheval, et ne s’en occupent plusqu’autant que le commandent les exigences de leur état.
Il est cependant indispensable qu'un officier de cavalerie soit toujours maître de son cheval , au point de pouvoir, pour ainsi dire , lui communiquer sa pensée ; l'ensemble des manœuvres, les nécessités du commandement, les périls du champ de bataille, tout le réclame impérieusement. La vie du cavalier, chacun le sait, dépend souvent de la bonne ou de la mauvaise disposition de sa monture; de même que la perte ou le gain d une bataille tient parfois à l’ensemble ou au décousu d’une manœuvre d'escadron. Ma méthode donnera aux militaires le goût de l'équitation, goût indispensable à la profession qu’ils exercent. La nature des chevaux d'officiers, que l’on considère comme si défectueuse , est précisément celle sur laquelle on doit obtenir les résultats les plus satisfaisants. Ces animaux possèdent en général une certaine énergie ; et dès qu’on saura bien employer leurs qualités en remédiant aux vices physiques qui les paralysaient, on sera étonné des ressources qu'ils déploieront. Le cavalier, façonnant par degré son cheval, le considérera comme son œuvre, s'y attachera sincèrement, et trouvera alors autant de charmes dans la pratique de l’équitation, qu’il ressentait auparavant d’ennuis et de dégoût. Simples et faciles dans leur application, mes principes sont à la portée de toutes les intelligences. Ils pourront former partout (ce qui est rare de nos jours) des écuyers habiles. Mais je mets en fait que si ma méthode est adoptée et bien comprise dans l’armée, où la pratique
journalière du cheval est une nécessité de métier, on verra surgir parmi les officiers et les sous-officiers des capacités équestres par milliers. Il n’est pas un seul d’entre eux qui, avec une heure d’étude par jour, ne puisse être bientôt à même de donner, en moins de trois mois, à n’importe quel cheval, 1 éducation et les qualités suivantes :
1° Assouplissement général ;
2® Légèreté parfaite;
3° Position gracieuse ;
4® Pas régulier;
5* Trot uni, cadencé, étendu;
6° Reculer aussi facile et aussi franc que la marche en avant ;
7" Galop facile sur les deux pieds et changement de pied du tact-au-tact;
8° Travail facile et régulier sur les hanches, y compris les pirouettes ordinaires et reversées ;
9° Saut du fossé et de la barrière ;
10° Rassembler;
il® Piaffer;
12® Temps d’arrêt au galop, à l’aide des jambes soutenues préalablement et d’un léger appui de la main. J’en appelle à tous les hommes consciencieux; ont-ils vu beaucoups d'écuyers en réputation obtenir en si peu de temps de pareils résultats?
L'éducation, des chevaux de troupe, moins compliquée que celle de ceux qui sont destinés aux officiers, devra par conséquent être plus rapide.
MM. les colonels apprécieront bien vite les excellents résultats de ce travail, par la précision avec laquelle s’opéreront tous les mouvements. On pourra exécuter, sans sortir de l’écurie, les flexions si importantes de l'avant* main, chaque cavalier faisant tourner son cheval dans les intervalles de tête «à queue. Ce n’est pas à moi, du reste,
à tracer à MM. les colonels tous les moyens à suivre pour mettre ma méthode en pratique ; il me suffit d’avoir posé et expliqué mes principes. MM. les officiers instructeurs suppléeront d eux-mêmes aux détails d’application qu'il serait trop long d enumérer ici.
Ce livre, je dois le répéter encore, est le fruit de trente années d’observations constamment vérifiées par la pratique. Le travail a été long et pénible sans doute, mais quelles compensations n'ai-je pas trouvées dans les résultats que j'ai été assez heureux pour obtenir ! 11 me suffira de donner ici la nomenclature de mes découvertes pour rendre le public juge de leur importance; et quand je présente ces procédés comme nouveaux, c’est parce que j’ai la conscience qu’ils n'ont jamais été pratiqués avant moi. J'ai donc ajouté successivement au manuel de l'écuyer les principes et les innovations suivantes :
1* Nouveau moyen d’obtenir une bonne position du cavalier ;
2° Moyen de faire venir le cheval à l’homme et de le rendre sage au montoir ;
•3° Distinction entre les forces instinctives du cheval et les forces communiquées ;
4° Explication de l'influence d’une mauvaise construction sur les résistances des chevaux;
5° Effet des mauvaises constructions sur l’encolure et la croupe, principaux foyers de résistance ;
6° Moyens de remédier à ces inconvénients par les assouplissements des deux extrémités et de tout le corps du cheval ;
7° Annihilation des forces instinctives du cheval pour leur substituer les forces transmises par le cavalier, et donner à l’animal disgracieux de l’aisance et du brillant;
8° Égalité de sensibilité de bouche chez tous les chevaux; adoption d'un genre de mors uniforme;
9* Égalité de sensibilité de flancs chez les chevaux; moyens de les habituer tous à supporter également l'éperon;
10“ Tous les chevaux peuvent se ramener et acquérir une même légèreté;
11“ Moyen d’amener le centre de gravité chez un cheval mal constitué à la place qu’il occupe dans les belles organisations ;
12“ Le cavalier dispose le cheval à un mouvement, mais il ne le détermine pas ;
13° Des causes qui font que des chevaux non tarés onL souvent des allures défectueuses; moyens d’y remédier en quelques leçons;
14° Emploi pour les changements de direction de la jambe opposée au côté vers lequel on tourne , de manière à ce qu elle précède l'autre;
15“ Les jambes du cavalier doivent précéder la main même dans tous les mouvements rétrogrades du cheval ;
• 16“ Distinction entre le reculer et l'acculement; de l’ef-
fet utile du premier dans l'éducation du cheval; des inconvénients du second;
17° Des attaques employées comme moyeu d cducation;
18* Tous les chevaux peuvent pialler; moyen de rendre ce mouvement lent ou précipité ;
19* Définition du vrai rassembler; moyens de l’obtenir; de son utilité pour la grâce et la régularité des mouvements compliqués;
20“ Moyen d’amener tous les chevaux à projeter franchement au trot leurs jambes en avant;
21° Moyens raisonnés pour mettre le cheval au galop;
22“ Temps d’arrêts au galop, les jambes ou l’éperon précédant la main ;
23° Force continue , basée sur les forces du cheval , le
cavalier ne devant céder qu'après avoir annulé les résistances du cheval ;
24° Éducation partielle du cheval, ou moyen d’exercer ses forces séparément;
25” Éducation complète des chevaux d’une conformation très-ordinaire en moins de trois mois ;
26" Seize nouvelles figures de manège propres à donner le fini à l’éducation du cheval et à perfectionner le sentiment du cavalier (1).
Il est bien entendu que tous les détails d'application qui se rattachent à ces innovations sont nouveaux comme elles et m’appartiennent également.
(!) J’ai eu aussi le premier l'idée de faire exécuter, même par des dames, les grandes difficultés de l'équitation ; le public en a été témoin. Tout le monde a pu admirer Mne* Caroline Loyau, Pauline Cuzent, sœur du charmant compositeur qui joint au don inné de la mélodie, le talent de voltigeur élégant et distingué, Mathilde et la dernière M“c Maria d’Embrun qui a surpassé les trois autres en science et en raisonnement*, elle a obtenu de brillants résultats sur des instrument* ingrats, c’est-à-dire avec des chevaux d’une construction vraiment défectueuse.
Maria d’Embrun m’a récompensé de mes soins par un zèle et un sentiment équestre qui lui font apprécier les plus petites nuances. Rien ne parle autant en faveur d'un esprit réfléchi, condition indispensable à quiconque veut être supérieur.
J’ai en outre initié à ma méthode plus de douze cents cavaliers de tous pays; j’ai formé gratuitement une quarantaine de professeurs qui en font leur état; quelques-uns paraissent en public, et plusieurs ont déjà fait fortune; d’autres enGn recueillent des palmes et éprouvent de grandes satisfactions d’amour-propre. Comme innovateur, je m’en enorgueillis, et cela me suffit heureusement ; car, sur ce nombre de quarante, il n’y en a pas trois qui aient eu la politesse qu’entraine naturellement la reconnaissance ; cependant, je leur ai donné trente années de recherches en quelques mois. Eh bien! le croirait-on, quelques-uns ont pensé qu'ils étaient les auteurs de ma méthode; d’autres se sont faits renégats, en apparence, pour ne s’attribuer qu’à eux-mémes le mérite de leur savoir^ enfin, et cela paraîtra peut-être incroyable, il y en a qui viennent de temps à autre me communiquer comme venant d’eux (Dieu sait s’ils en sont capables) des principes et des moyens que j’ai écrits il y a vingt ans et que je leur ai expliqués mille fois. Mais, tranquillisons-nous: c'est Dieu qui se ( barge de juger et de condamner les voleurs d'idées ; mais, en attendant, convenons que celui qui à cinquante ans, après de mûres réflexions, n'est pas aux trois quarts misanthrope, a été nul toute sa vie.
PASSE-TEMPS EQUESTRES.
— Bigitized bÿGoOgle