‹ OEuvres complètes de F. de la Mennais (volume 2)Chapitre 11 sur 42 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Conséquences de ce qui précède.

Reprenons en peu de mots ce qui vient d'être dit. On a fait voir d'abord qu'il n'e^ciste, à proprement parler, qu'une société , la société spirituelle, parce que les hommes ne peuvent être unis que par des croyances communes, d'où résultent des devoirs corn muns. Les lois civiles, qui règlent uniquement les rapports externes, supposent donc des lois antérieures, qui pénètrent au dedans de l'homme, pour régler ses pensées et ses affections , et par conséquent une autorité souveraine et infaillible de laquelle émanent ces lois, et qui les rende moralement obligatoires : de sorte qu'on ne sauroit concevoir, d'une part, l'existence de la société civile , s'il n'existoit pas auparavant une société spirituelle où se trouve le véritable lien des hommes entre eux; ni, de l'autre, la possibilité que ces deux sociétés existent séparément, dans une parfaite indépendance, et sans un ordre de relation qui subordonne la société civile à la société spirituelle qui en est le fondement.

^ On a montré ensuite que le libéralisme dogmatique détruit toute société spirituelle, en proclamant la souveraineté de chaque raison ; qu'au lieu de

croyances communes et permanentes, il ne peut plus y avoir dès-lors que des opinions individuelles perpétuellement variables ; que la notion même de loi et de devoir est , dans ce système , non seulement incompréhensible , mais manifestement absurde , et qu'il établit de droit et de fait, sous le nom de liberté, une irrémédiable anarchie des esprits. Or la société civile repose sur la société spirituelle; donc, en détruisant la société, spirituelle, le libéralisme dogmatique détruit aussi la société civile.

Il la détruit encore par une autre voie , de son propre aveu. Car la société, même purement civile, renferme dans sa notion une souveraineté, un pouvoir qui commande et à qui l'on obéisse : et comme ce pouvoir commande à des êtres intelligens, il doit être lui-même intelligent, et, s'il est souverain, souverainement intelligent ; « autrement on seroit con- » traint de dire que la souveraineté de droit peut ap- » partenir à l'erreur, au mal , à une volonté qui )) ignore ou repousse la justice , la vérité , la rai- » son (1). » Donc la vraie souveraineté, la souverat" nelé de droit ^ appartient primitivement à Dieu, « parce qu'il est infaillible ; parce que sa volonté , » comme sa pensée , est la vérité, rien que la vérité, » toute la vérité (2). »

Mais Dieu ne gouverne pas immédiatement le genre humain. Il faut à chaque peuple un pouvoir

(t) M. Guizot.

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extérieur qui le régisse , et il faut de plus que ce pouvoir soit légitime , ou possède la souveraineté de droit ; sans quoi , ne différant pas de la force matérielle , nul ne seroit tenu à l'obéissance envers lui. Mais la souveraineté de droit implique nécessairement l'infaillibilité. Si donc , comme le soutient le libéralisme dogmatique , il n'existe et ne peut exister sur la terre aucune autorité infaillible, qui gouverne directement , ou qui dirige ceux qui gouvernent , et procure par eux l'observation de la loi immuable de justice et de vérité ; il ne peut exister non plus aucune souveraineté de droit , et la société civile croule par le fondement , aussi bien que la société spirituelle.

Apès avoir prouvé que ce sont là les conséquences inévitables des doctrines du libéralisme , nous faisons voir que tout ce qu'il exige pour constituer une socité parfaite , se trouve dans le christianisme complet ou le christianisme catholique , et ne se trouve que là, de sorte que la négation du catholicisme équivaut , parmi les chrétiens , à la négation de toute société soit spirituelle, soit civile ; qu'avec lui l'ordre entier, tel même que le conçoit le libéralisme dogmatique , naît à l'instant, et qu'il disparoît sans retour avec lui.

Observant ensuite que le libéralisme , considéré comme un des partis entre lesquels se divise actuellement la société , offre quelque chose de trop constant et de trop général pour que l'erreur en soit l'unique principe , nous cherchons ce qui constitue , si on peut le dire, son essence, ce qu'il y a d'uniforme et d'in-

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variable en lui, et nous trouvons qu'il n'est, toute doctrine mise à part, que le sentiment qui, partout où règne le christianisme , soulève une partie de la population au nom de la liberté; sentiment juste et vrai, et qui, en réalité, n'est que l'impuissance où tout peuple chrétien est de supporter un gouvernement arbitraire, ou le joug d'un pouvoir purement humain. Mais cette liberté à laquelle aspire le libéralisme , il ne saur oit l'atteindre, parce que les fausses maximes qui dirigent son action, l'en éloignent nécessairement. En niant la communication du pouvoir divin , il nie la possibilité même d'un pouvoir légitime , et dès-lors il est contraint ou de détruire la société , ou d'accepter la servitude. Eu niant l'existence d'une loi commune, immuable, universelle, de justice et de vérité, ohligaioire pour chacun , il nie que le pouvoir, quel qu'il soit, ait d'autre règle que sa pensée et sa volonté; et il est de nouveau contraint ou de détruire le pouvoir, et avec 1 ui la société , ou d 'accepter la servitude . Si maintenant nous considérons le parti opposé au libéralisme , c'est-à-dire , cette fraction de la société qui se range autour des gouvernemens établis, pour les défendre contre les attaques continuelles dont ils sont l'objet; ici encore, on doit reconnoître un sentiment juste et vrai, le sentiment de la nécessité indispensable du pouvoir, d'un pouvoir légitime ou originairement divin, pour conserver quelque ordre sur la terre, et prévenir la ruine totale de la société.

Mais, d'une autre part, les royalistes , ou plutôt les licans, en séparant , comme les libéraux , d'une

manière absolue, l'ordre temporel de l'ordre spirituel, ne laissent comme eux au pouvoir que sa pensée et sa volonté pour règle, et consacrent ainsi, et à jamais , la tyrannie des rois et la servitude des peuples : de sorte que leur doctrine, qui aboutit de fait aux mêmes conséquences que celle du libéralisme, n'est pas moins destructive de la société. Les uns , au nom de la liberté, établissent l'esclavage ; les autres, au nom de l'obéissance, établissent l'arbitraire, et, par une suite prochaine , l'anarchie : tous choquent violemment la raison et la conscience humaine.

L'histoire du monde , à aucune époque , ne présente rien de semblable. Jamais, depuis l'origine du christianisme, on n'avoit enseigné que les princes sont , par l'ordre de Dieu , indépendans de toute autorité spirituelle, c'est-à-dire , indépendans de Jésus-Christ et de sa loi; jamais, avant le christianisme, on n'avoit cru que le droit de commander pût appartenir à quiconque ne reconnoissoit pas la loi divine, la loi immuable et universelle , pour règle de son pouvoir. Jamais non plus on n'avoit songé à soumettre cette loi au jugement de chaque homme, ou, en d'autres termes, à la dépouiller de son caractère de loi, pour la transformer en une simple opinion qu'on peut admettre ou rejeter à son gré, et qui n'impose aucune obligation réelle. C'est là ce qui rabaisse le libéralisme au-dessous même de l'état païen : et il falloit nécessairement qu'il en vînt jusqu'à cet excès, dès qu'il protestoit contre l'autorité de l'Église chrétienne]; car il étoit contraint de protester en même

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ten^ps contre la foi de tous les peuples et de tous les âges, contre les traditions générales qui forment une partie des dogmes invariables de l'Église , et sur lesquelles repose son autorité. Réduit dès-lors au jugement privé , pour unique fondement du vrai et du juste, et forcé de renverser la base de la société spirituelle en proclamant l'indépendance ou la souveraineté de chaque raison , tout moyen d'établir une société quelconque lui échappoit au même instant; et dépassant ainsi de bien loin les limites connues du désordre , il se mettoit, par sa doctrine et les conséquences de sa doctrine, hors de la civilisation païenne elle-même, hors du genre humain.

Il est visible que la chrétienté, divisée entre deux partis, l'un desquels rêve l'établissement d'un pouvoir impossible, d'un pouvoir sans règle , libre de toute loi divine ou humaine extérieurement obligatoire; et l'aqtre essaie de constituer, parmi des êtres intelligens, un ordre purement matériel, une république de souverains où l'on ne peut concevoir ni l'autorité ni l'obéissance , ni un droit ni un devoir : il est visible , disons-nous , que la chrétienté périroit , si un pareil état se prolongeoit indéfiniment. Deux principes se combattent dans son sein : la force aveugle, et indé*pendante de la justice et de la vérité , qu'on a nommée pouvoir ; l'autorité conservatrice de la vérité et de la justice , qui tend à replacer les nations chrétiennes sous l'empire d'une loi immuable, et à les affranchir de la servitude de l'homme , en les soumettant à la souveraineté de Dieu. L'esprit lutte contre la

matière, la raison éternelle contre l'opinion variable, la foi contre le doute. Tordre contre le désordre , la liberté contre l'esclavage qui , de toutes parts , sort des maximes publiquement établies ; et ce qui reste de vie sociale n'est dû qu'à l'influence qu'exerce encore le christianisme , malgré, non pas les princes, mais les gouvernemens, sur les mœurs et même sur les lois. Or un combat de cette nature ne sauroit ni durer toujours , ni se prolonger long-tertips. La puissance extérieure , soit qu'elle favorise l'anarchie libérale, soit qu'elle s'allie au gallicanisme, dirigée par de fausses doctrines et leur prêtant son appui, finiroit par anéantir la société spirituelle et toute société. Il faut donc ou que la dissolution universelle se consomme, et que le genre humain expire sur les débris de l'ordre, ou que le christianisme triomphe définitivement.

En même temps que les erreurs diverses sous l'influence desquelles ils sont placés , en éloignent momentanément les peuples , ils gravitent vers lui en vertu d'une force interne qui se manifeste dans les vœux, les sentimens , j'ai presque dit l'instinct des partis. Que veulent en efl^etles royalistes? un pouvoir légitime et stable qui les préserve de l'anarchie. Que veulent les libéraux? la liberté, c'est-à-dire, une autorité qui les préserve de l'oppression d'un pouvoir sans règle , en maintenant le règne de la justice , qui n'est que le règne de Dieu. L'union de ces deux choses satisferoit aux désirs de tous, aux désirs réels, indépendans des systèmes et des passions; et jamais For-

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dre ne renaîtra et le calme avec lui , qu'ils ne soient pleinement satisfaits, car ils renferment les conditions premières de Texistence de la société.

Mais ces conditions indispensables, on ne les trouve, nous le répétons, que dans le christianisme catholique. Sans lui, point de pouvoir légitime et stable pour les nations qu'il a élevées à l'intelligence du droit : sans lui encore , point de garantie contre Tabus de la puissance , contre l'arbitraire et la tyrannie; nous l'avons, ce nous semble, clairement prouvé.

Donc le salut du monde social dépend du retour des peuples au vrai christianisme, dont ils se sont partout politiquement détachés. Il faut , de toute nécessité, qu'ils se reconstituent chrétiennement, sous le régime divin, qui, liant l'ordre temporel à l'ordre spirituel et les ramenant à un centre commun , explique l'autorité et l'obéissance , et subordonne la force à la raison, à la justice, à la vérité infailliblement connue. Jusque-là nulle paix, nul repos; car « si le législateur , se trompant dans son objet , » établit un principe différent de celui qui naît de la » nature des choses, l'État ne cessera d'être agité, » jusqu'à ce qu'il soit détruit ou changé, et que l'in- » vincible nature ait repris son empire (1). »

Mais pour que cette grande restauration de la société s'opère , qu'on se persuade bien d'abord que le temps en doit être le premier ministre, et que des

(1) Contrat social...

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