SI
Base de la raison humaine.
Les mots de vérité et d'erreur existent dans le langage humain : les hommes rangent leurs pensées sous Tune ou Tautre de ces deux catégories. Mais que signifient ces mots? qu'appellerons-nous vérité, ou erreur ? 11 ne s'agit pas en ce moment de savoir ce qu'est la vérité en elle-même , de la définir par son essence, mais simplement de savoir ce qu'elle est par rapport à nous, de définir le sens que nous sommes ohligés d'attacher à ce mot, sous peine de ne pouvoir affirmer d'aucune chose qu'elle est vraie relativement à la raison humaine. La vérité, par rapport à l'homme,
302 PIECES JUSTIFICAIIVES.
ne pouvant é(re ce que l'esprit humain repousse, nous sommes forcés, pour nous entendre, d'appeler vérité ce à quoi l'esprit humain adhère. Mais alors dirons-nous que la vérité est ce à quoi l'esprit de chaque individu adhère? Si nous admettons cette définition, qu'en résultera-t-il? Comme il arrive souvent que l'esprit d'un individu adhère successivement à des propositions contradictoires, et que d'ailleurs l'un affirmant ce que l'autre nie, leurs adhésions sont non seulement diverses, mais diamétralement opposées, la vérité seroit quelque chose de mobile et de variable ; dès-lors on ne pourrait affirmer de quoi que ce soit que cela est vrai relativement à la raison humaine, et le scepticisme seroit l'état naturel de l'homme. Donc, à moins d'être sceptique, nous devons renoncer à notre première définition de la vérité et en trouver une autre. Or, l'adhésion individuelle mise à part, que reste-t-il sinon l'adhésion commune? En conséquence appelons vérité ce à quoi l'esprit de la généralité des hommes adhère partout et toujours , et voyons ce qui en résultera. Les inconvéniens qui nous ont obligés d'abandonner notre première définition ne se rencontrent pas ici, puisqu'au lieu de ces adhésions variables et opposées, qui nous présentoient la vérité comme variable elle-même, nous nous attachons précisément à ce qu'il y a de commun et d'invariable dans les pensées humaines. Ainsi, nous sommes placés dans l'alternative ou de tomber dans le scepticisme, si nous nous en tenons à l'adhésion individuelle ^ ou de prendre pour base Tadhésion corn-
mune qui seule nous offre ce caractère d'unité et de fixité qui correspond à la notion propre du vrai.
De V ordre de foi et de tordre de conception,
11 est aisé d'entendre , d'après ce court exposé , pourquoi et en quel sens nous disons qu'on n'est certain que par la foi ; ceux qui croient ou feignent de croire que nous prenons ici ce mot dans son acception purement théologique, nous prêtent très gratuitement une absurdité de leur invention. Dans le sens le plus général, la foi consiste, non pas à concevoir une chose , mais à la croire d'après le témoignage d'une raison supérieure. Si donc la certitude est attachée à la raison générale, il est visible qu'on n'acquiert la certitude que par la foi à cette raison infaillible supérieure à la raison faiUible de chaque individu; et tout ce qui est certifié par la raison générale devant être cru par cela seul qu'elle l'atteste, constitue ï ordre de foi.
Mais en même temps il est dans la nature de l'homme de chercher à concevoir ce qu'il croit, ou, en d'autres termes, de passer de la simple foi à l'intelhgence, autant que les Hmites de son esprit le corn-» portent. De là Y ordre de conception.
Les caractères distinctifs de chacun de ces deux ordres peuvent se réduire aux suivans :
Tout ce qui fait partie de l'ordre de foi est certain :
tout ce qui n'est que pure conception demeure contestable, parce que toute raison individuelle est faillible.
L'ordre de foi est absolu ou le même pour tous, d'abord parce qu'il n'est que la même raison permanente, et ensuite parce que tous les individus sont également tenus de se soumettre à l'autorité de la raison générale : l'ordre de conception est relatif aux divers degrés de capacité.
Dans l'ordre de foi, l'esprit de chaque homme est 'passifs non pas en ce sens que l'acte par lequel il adhère à la raison générale soit indépendant de sa volonté, mais en ce sens qu'il reçoit la vérité ; tandis qu'il est actif dans l'autre ordre, parce qu'il produit lui-même ses propres conceptions.
L'ordre de foi ne subsiste que par la soumission des raisons individuelles à l'autorité de la raison générale, tandis que la liberté des raisons individuelles, à l'égard lès unes des autres, est, pour l'ordre de conception, la condition même de son existence, et sa loi inviolable : nul homme ne peut faire de ses propres conceptions une loi pour d'autres hommes, et, supposé qu'ils s'y soumissent , ils sortiroient par cela même de l'ordre de conception pour rentrer dans un ordre de foi absurde, qui consisteroit à soumettre leur raison à \jne raison également faillible.
Mais il ne suffit pas de connoître les caractères distinctifs de ces deux ordres, il faut aussi connoître leurs rapports : connoissance fondamentale, qui, liant l'un à l'autre les deux modes essentiels de la pensée, peut
seule engendrer une théorie complète de l'esprit humain.
L'ordre de conception est subordonné à Tordre de foi, dans lequel se trouve en même temps et sa base et sa règle.
Il y a sa base, puisque l'activité de l'esprit humain ne trouver oit rien sur quoi elle pût s'exercer , si l'homme ne commençoit par admettre de pure foi la vérité des notions primitives qui constituent l'intelligence. Toute conception suppose nécessairement une croyance antérieure; car on ne cherche à expliquer que ce dont on admet déjà l'existence. D'ailleurs l'ordre de foi est l'ordre de certitude. Séparé de lui, l'ordre de conception ne pourroit avoir qu'une base relative et variable, comme les jugemens de chaque raison individuelle : or la notion même de base implique l'idée de quelque chose de fixe et d'absolu.
L'ordre de conception a sa règle dans l'ordre de foi. Lorsqu'un ensemble de conceptions se trouve en opposition, sur un point quelconque, avec l'ordre de foi, on est averti qu'il renferme, à cet égard du moins, une erreur. Plus au contraire il se trouve en harmonie avec cet ordre, plus on a de raisons de croire que cet ensemble est juste. Qu'un physiologiste, cherchant à expliquer le phénomène de la nutrition, arrive à cette conséquence, que l'homme pourroit vivre sans manger ou qu'il pourroit remplacer le pain par des pierres ; qu'un moraliste imagine une théorie dont la conséquence soit qu'il est permis de tuer ou de voler; qu'un métaphysicien fasse, sur l'origine TOME 9. 20
306 piècb;s justificatives,
dçs choses, un système d'où il résulte qu'il n'y a pas de Dieu, ils doivent reconnoître que leurs théories contiennent ou des principes faux ou des conséquences mal déduites, par cela seul qu'elles contredisent ce qu'il y a de constant et d'universel dans re:;tpérience, la conscience et la raison humaine, et renversent ainsi les lois physiques, morales et intellectuelles, au lieu de les expliquer. Si, au contraire, les systèmes se trouvent coïncider avec l'ordre de foi, il est essentiel, pour en apprécier la valeur, de ne pas perdre de. vue l'observation suivante : c'est que, s'il suffit, pour être assuré du vice d'une théorie, qu'elle renverse une seule partie de la raison commune, il ne suffit pas qu'elle l'explique, pour qu'on soit autorisé à la tenir pour bonne ; car elle pourroit bien ne pas s'aç^ corder avec d'autres points également certains. De là cette maxime d'une extrême importance pour le^ progrès du véritable esprit philosophique , savoir : qu'il faut se défier de toute explication partielle ; que le degré de confiance qu'une théorie mérite est toujours proportionné au nombre plus ou moins grand des vérités ou des phénomènes dont elle rend raison , et qu'ainsi l'on doit tendre incessamment à chercher de^ explications de plus en plus générales.
On doit remarquer en outre que si l'ordre de (conception est , par sa propre essence , contestable dans toutes ses parties , il peut recevoir de l'ordre de foi une consistance dont il n'a pas le principe en luimême. C'est aiasi qu'o» retrouve , partout où Tesprit hmaaip a exercé sqb activité , 4es copçeptions qw
d'abord purement individuelles et incertaines , mai» sanctionnées ensuite par le consentement de la plupart de ceux qui se sont occupés des mêmes matières , sont devenues, par ce moyen, participantes, quoique dan§ un ordre inférieur , à la certitude qui appartient à l'ordre de foi proprement dit. L'histoire des sciences dans ce qu'elles offrent de solide , n'est que cette véri-? fication commune des conceptions de chaque savant. Les progrès réels de la science supposent deux choses: premièrement, concevoir ce qui n'avoit pas été conçu, et, de l'aveu universel , ces conceptions demeurent contestables, tant qu'elles sont purement individuelles; secondement, constater la vérité de ces conceptioni| et, de l'aveu universel encore, on ne tient pour con* staté que ce qui a reçu le sceau du consentement. Ainsi on peut représenter la marche de la science comme le mouvement progressif d'un ordre d'idées douteuses à leur naissance, qui tendent à passer , en obtenant l'approbation commune , dans l'ordre de la certitude , sont reléguées dans l'oubli, si elles n'ont pu résister à cette épreuve , et, tant qu'elles pe l'ont pa» encore subie, forment la partie flottante et variable dç chaque science.
Certains philosophes, qui, tout en reconnaissant qu'il faut partir du ^ena commun et revenir au §QB$ commun sous peine d'extravagance , n'en soutiennent pas moins que l'ordre de conception n'est pas §ubQr'* donné à l'ordre de foi, évidemment ne s'entendent pas eux-ipêipes. S'ils veulent parler de la çouçeptiou m* failliblement vraie de toutes choses, telle qu'elle ©liftf
en Dieu , cela ne signifie rien ici , puisqu'il s'agit uniquement de l'ordre de conception tel qu'il existe pour la raison de chaque homme, sujette à l'erreur. Si, comparant seulement les hommes entre eux , ils veulent dire qu'un individu, qui est entré dans l'ordre de conception , est supérieur en intelligence à un autre individu qui se renferme dans la foi du sens commun , qu'est-ce que cela fait encore dans la question présente? Cette supériorité relative des raisons individuelles change-t-elle les rapports des deux ordres considérés en eux-mêmes? De ce qu'un savant, qui s'explique certains phénomènes physiques, a une intelhgence plus développée que le paysan qui croit seulement à leur existence d'après le témoignage général, s'ensuit-il que les explications scientifiques cessent d'être subordonnées aux faits constatés par l'expérience commune ? I
Il faut donc nécessairement reconnoître que l'ordre de conception est dépendant de l'ordre de foi : mais cette subordination nécessaire est elle-même la garantie de la liberté qui lui est essentielle , et qui consiste en ce qu'aucun homme ne peut faire , de ses propres conceptions, une loi pour les autres hommes. Car ce seroit usurper l'autorité qui n'appartient qu'à la raison générale ; ce seroit déclarer sa propre raison souveraine ou infaillible , et renverser la base de la certitude : de sorte que la conséquence immédiate du principe d'autorité est qu'on ne doit à tout jugement de la raison individuelle rien de plus que l'examen.
La doctrine d'autorité tend, par son action propre sur les esprits, à détruire les obstacles qui, sous l'empire de la doctrine contraire, se sont toujours opposés à la liberté dans Tordre de conception, c'est-à-dire, à l'indépendance respective des raisons individuelles. Quoi qu'on fasse, deux besoins qui veulent être satisfaits sont inhérens à la nature humaine : le besoin de doctrines communes, qui forment la société des esprits , et le besoin, pour chaque esprit , de développer son activité particulière. Lorsque, prenant pour base l'ordre de conception, et faisant reposer sur le raisonnement toutes les vérités nécessaires , on semble provoquer un grand développement de l'activité intellectuelle, d'un autre côté cette souveraineté de chaque raison produit Fanarchie des esprits ; mais comme en même temps le besoin des doctrines communes n'en cherche pas moins, avec une indestructible énergie, à se satisfaire plus ou moins complètement, la nécessité de remédier, à quelque égard, à cette anarchie, fait qu'il s'établit , par la force même des choses, des autorités individuelles y par la même raison que, lorsqu'on a renversé le pouvoir légitime, l'anarchie politique, qui en est la suite, conduit le peuple à se soumettre à un pouvoir quelconque , même tyrannique. Aussi l'histoire du protestantisme et de la philosophie prouve-t-elle que , tout en rejetant théoriquement le principe d'autorité , la généralité des esprits s'est soumise de fait à l'autorité de quelques hommes. Que si, au contraire, ils reconnoissent l'autorité des croyances générales, dès-lors la soumission à des autorités indi-
3Ï0 nmu imtmumym,
viduelles ne répondant â âiicuti biesôitt de !a Nature humaine, ne paroît plus que ce qu'elle est réellement, une vraie servitude, et le seul sentiment qu'on éprouve pour une soumission de ce genre est celui d'une invincible répugnance.
En résumé , Tordre dé (Conception est en mêrtae temps dépendant et libre ; comme l'homme qui est libre sans être indépendant des lois de sa nature. L'ordre de conception est dépendant de Tordre de foi, parce que dans celui-ci Se trouvent les lois de l'intelligence. Il est libre, parce qu'il n'est soumis qu'à ces lois. La dépendance et la liberté, loin de s'exclure réciproquement, sont au contraire inséparables ; car la liberté, par laquelle l'homme se perfectionne, n'est que la faculté de développer son être : mais aucun être ne peut réellement se développer que conformément aux lois en vertu desquelles il existe ; et s'il les viole à quelque degré , il se détruit dans la même proportion.
Nécessité de ces deux ordres.
Dans tout être intelligent créé, il faut distinguer deux choses : premièrement, ce qui lui est commun avec les autres êtres du même genre , ou ce qui constitue sa nature ; secondement, ce qui le distingue des autres , ce qui constitue son individualité propre , en un mot son moL
Il résulte de là que pour qu'une intelligence se conserve et se perfectionne, deux choses sont né-
PIÈCES JUSTiFICA'fiVEè. 311
cessaires : d'abord il faut qu elle connoisse certainement les lois communes à tous les êtres du même genre ; ensuite que son activité propre s'exerce sans violer ces lois.
Comment pourra-t-elle connoître certainement les lois de sa nature ? On ne peut reconnoître une loi quel» conque qu'à son caractère de permanence et d'univef" salité : car autrement comment pourroit-on s'assuret qu'on ne transforme pas en lois de l'espèce des phénomènes purement individuels? Donc on ne peut coîl* ïioîlre avec certitude les lois de l'intelligence humaine qu'en constatant ce qu'elle renferme de permanent et d'universel.
Ainsi la nécessité de l'ordre de foi dérive de la ûa*ture de toute intelligence créée.
Ces lois étant connues, il est nécessaire, en second lieu, que l'intelligence de chaque homme exerce, coûformément à ces lois, son activité particulière. Car l'activité est l'essence même de l'être intelligent, comme il est de l'essence de la matière d'être pure*ment passive. Or l'intelligence puisant dans l'ordre dfe foi toutes les notions fondamentales, l'exercice de son activité consiste à combiner ces notions de diverses manières, pour concevoir et expliquer l'ordre de foi.
Ainsi la nécessité de l'ordre de conception dérire aussi de la nature de tout être intelligent, en tant qu'il est un être distinct, ayant une existence et une activité propres.
Supposez l'homme placé hors de l'ordre de foi :
dès-lors ignorant les lois de l'intelligence , il est hors de son état naturel ; car Tétat naturel d'un être intelligent implique éminemment cette connoissance, puisque toutes les autres en dépendent. Et comme tout être, placé hors de son état naturel, se dégrade et meurt, toute intelligence qui se sépare de l'ordre de foi finit nécessairement, comme nous l'avons vu , par tomber dans le scepticisme qui est sa mort.
Supposez maintenant l'homme entièrement étranger à l'ordre de conception : l'intelligence demeure inerte et immobile. Nulle activité, nul progrès : ce seroit , sous ce rapport , l'état de la brute. En n'entrant pas, à un degré quelconque, dans l'ordre de conception, l'homme violeroit donc aussi les lois de sa nature, parce que, si l'intelligence divine est essentiellement infinie, toute intelligence créée doit être progressive.
La combinaison de ces deux ordres constitue le monde des intelligences, comme la combinaison de deux lois semblables constitue le monde physique tel que nous nous le représentons. En vertu de la force d'attraction, les corps célestes gravitent vers un centre commun, tandis que chacun d'eux, en vertu de sa force propre, tend à s'échapper par sa tangente. Ces deux forces combinées déterminent l'orbite dç chaque astre , et produisent l'harmonie de l'ensemble. Ainsi le principe de foi fait graviter en quelque sorte toutes les intelligences vers la vérité leur centre commun , tandis que chacune d'elles développe par ses conceptions son activité^distinctive. Supposez la force d'at-
traction détruite dans l'univers, chaque astre et chacune de ses molécules se séparant aussitôt des autres iroient, emportés par la force qui leur est propre , se perdrejdans un vide immense. Si, au contraire, cette dernière force étoit anéantie, celle d'attraction subsistant, tous les corps se confondroient en un seul corps immobile, et le monde seroit également détruit. De même ôtez l'ordre de foi, les esprits, sans lien commun, se séparent, et chacune de leurs pensées s'en va se perdre dans le vide d'un scepticisme infini. Mais si d'un côté la foi subsistoit seule, les esprits, dépourvus de l'activité propre qui les distingue les uns des autres, ne formeroient plus qu'une sorte de masse intelligente, homogène, inerte et sans vie.
Ces considérations renferment une foule de conséquences, qui sont elles-mêmes des axiomes dans la science de l'esprit humain. Bornons-nous à en faire remarquer quelques-unes, savoir :
1 ° Que la perfection de l'esprit humain considérée soit dans un individu, soit dans un peuple, ou dans une époque , exige une combinaison de ces deux ordres telle que la plus grande fixité dans l'ordre de foi soit jointe à la plus grande activité dans l'ordre de conception ;
2^ Que l'histoire de l'esprit humain consiste fondamentalement à constater l'état respectif de ces deux ordres et leur action réciproque chez les différens peuples ;
3^ Que toutes les imperfections et les désordres de l'esprit humain se réduisent à deux déviations fonda-
314 PIÈCES JUSTÏFiCAttVISS.
mentales : la première, lorsque, la foi âubsiêtâttt thoi un peuple, des circonstances toujours étrangères dans leur essence au principe de foi, compriment l'activité des esprits et empêchent leur développement • la seconde, lorsqu'on sépare l'ordre de conception de l'ordre de foi, et qu'il s'établit, par suite de cette séparation, un mouvement scientifique hostile envers la foi, et par conséquent destructeur ^
4^ Que ces deux états, étant contraires à la na-^ ture de l'esprit humain , sont nécessairement passa*gers , mais qu'on en sort par deux voies différente^ : car on passe de la foi à la science par une loi dé simple développement, tandis que les esprits ne sont ramenés à Tordre de foi que suivant une loi de destruction , en ce sens qu'ils ne sont préparés à reconnoître cet ordre conservateur , qu'à mesure que le principe contraire accomplit son œuvre , en détruis sant toutes les vérités, qui sont la vie du genre humain»
Que ces deux ordres embrassent toutes les pensées humaines.
Comme il n'y a pas de milieu entre l'acte par le*quel l'homme adhère au témoignage d'une raison supérieure , et l'acte par lequel il acquiesce à ses propres conceptions , l'esprit humain ne peut exister que selon ces deux modes. En conséquence , on doit retrouver, dans chaque partie des connoissances humaines, cette distinction fondamentale.
PIECES Jt^STlFIdATiVÉS. 315
Et d'abord en C6 qui CODCerûe là ffeligiôû , que trouvons-nous dans l'esprit humain? Des croyances générales promulguant des dogmes et des préceptes ; et ensuite une multitude de systèmes qui ont pour objet de faire concevoir, à quelque degré, les uns et les autres. Les philosophes de l'antiquité ont fait des systèmes sur les vérités de la religion primitive , comme les théologiens en ont fait sur les vérités évangéliques ; et les héréU'queSy à l'une et l'autre époque, ont été ceux qui, conduits par leurs conceptions à nier quelque point de foi, ont méconnu les rapports de ces deux ordres , et ont voulu, indépendamment de toute règle extérieure , choisir^ par la voie du jugement privé , leur religion, comme leur nom même l'indique.
De la distinction de ces deux ordres , relativement à l'intelligence, dérive, relativement à la volonté, une distinction identique, qui est le fondement de la théorie de la société , comme la première est le fondement de la théorie de Tesprit humain : car tout a sa racine dans l'intelligence. De même donc que la vie intellectuelle suppose , premièrement la foi , ou l'adhésion à la raison générale , secondement les conceptions propres de chaque esprit; de même la vie sociale suppose, d'abord l'obéissance à des devoirs communs , et ensuite le libre exercice de la volonté de chacun, à condition de ne pas violer ces devoirs. Ainsi la société se compose de deux ordres , l'un de dépendance , l'autre de liberté ; l'un qui réunit et lie entre elles toutes les volontés , Tautre qui consiste
dans l'expansion de chacune d'elles ; l'un qui est la base de la société , l'autre qui en est le développement ; l'un absolu et immuable , l'autre variable et progressif : en un mot ces deux ordres ont les mêmes caractères respectifs, et sont entre eux dans les mêmes rapports que l'ordre de foi et l'ordre de conception, parce qu'ils ne sont au fond que ces deux ordres euxmêmes , considérés dans leurs conséquences relativement aux actions humaines. L'homme en effet n'est tenu d'agir conformément aux devoirs proclamés par la raison commune que parce qu'il est tenu de croire aux vérités qu'elle certifie, et, dans tout le reste, il est maître d'agir comme il veut , parce qu'il est maître de penser comme il veut. Aussi, de même qu'en détruisant l'ordre de foi , on dissout, par l'anarchie des opinions , la société des esprits , de même en détruisant l'obéissance à des devoirs communs, on dissout, par l'anarchie des actions, la société politique ; tandis que, d'un côté, détruire la liberté individuelle, ce seroit transformer une société d'êtres actifs en une agglomération de forces purement passives et mécaniques , de la même manière qu'anéantir l'ordre de conception , ce seroit réduire l'homme à l'état de la brute. D'où l'on voit que la perfection de la société dépend de la meilleure combinaison de l'obéissance et de la liberté, par la même raison que l'état le plus parfait de l'esprit humain seroit , comme nous l'avons vu , celui où l'ordre de foi subsisteroit avec le plus de force , tandis que la plus grande activité régneroit dans l'ordre de conception.
Si maintenant nous considérons les sciences dans leur ensemble, qu'y trouvons-nous encore? Deux parties bien distinctes : l'une, qui est la base, appartient à l'ordre de foi, puisque cette base se compose, pour les sciences appelées physiques, ainsi que pour les arts industriels qui en sont l'application , de faits constatés par l'expérience générale , et , pour les sciences intellectuelles , de vérités de sens commun ; l'autre , qui est la partie théorique , est, relativement à la première, ce que les systèmes des théologiens sont par rapport à la religion.
En littérature nous retrouvons également la distinction de ces deux ordres. La question fondamentale de la littérature : Qu'est-ce que le beau , et comment le connoître ? n'est qu'une face de cette question plus générale : Qu'est-ce que le vrai ? car le beau, suivant le mot de Platon , n'est que la splendeur du vrai. Prenez pour critérium du beau le goût individuel, vous êtes conduit au scepticisme littéraire , absolument de la même manière qu'en prenant la raison individuelle pour critérium de la vérité , on est conduit au scepticisme universel. Donc point de littérature , si on n'en cherche la base dans le goût général. Tout ce qu'il déclare être beau , doit être tenu pour beau ; et un individu , qui n'auroit pas le sentiment de cette beauté , devroit croire que son goût particulier est vicieux , en tant qu'il n'est pas conforme au goût universel. Voilà l'ordre de foi en littérature. Mais , en même temps , de même qu'il existe diverses manières de concevoir, de même cha-
318 PIÈCES JUSTIFICA.TIVES,
que individu, chaque peuple, chaque époque, ont diverses manières de sentir , lesquelles, tant qu'elles ne choquent pas le g^oût général , ne sont que le développement vari^ et inépuisable de tout ce qu'il y a de sentimens au fond de l'âme humaine : ce développement représente , en littérature , l'ordre de con^ Qeption. D'où il suit que la littérature peut être viciée dans sa base ou arrêtée dans ses progrès par deux théories également fausses : l'une qui renverse l'or-^ dre de foi, en ne donnant pour règle à chaque écri^ vain , que les caprices de son goût individuel ; l'autre, qui détruit la liberté des conceptions , en substituant à l'autorité du goût général, l' autorité de tel ou tel peuple , de telle ou telle époque , et présentant les formes littéraires usitées chez ce peuple , comme le type unique du beau , comme une espèce de moule dans lequel chaque peuple devroit jeter sa littérature. De ces deux théories , la première engendre les littératures extravagantes; la seconde, les littératures inanimées. Tout ce que nous venons de dire de la littérature , s'applique également à tous les arts qui ont le beau pour objet. Cette doctrine , en liant la théorie du beau à celle du vrai , le goût à la raison , montre l'unité primitive de l'esprit humain dans ses différentes sphères d'activité ; et les mêmes principes qui fournissent la solution des questions fondamentales en religion et en politique , contiennent également la solution des questions fondamentales en littérature agitées aujourd'hui.
PJÎÇJiS JUSTIFICATIVES. 318
Çlassîficalton (Jes connoissanc^s h\imcime$,
Diçu çt les êtres créés , ainsi que les rapports des créatures avec Dieu et des créatures entre elles , voilà l'objet des connoissances humaines.
L'existence de Dieu et des créatures appartient à l'ordre de foi , ainsi que les rapports fondamentaux de tous les êtres. Les rapports des êtres spirituels avec Dieu, lesquels déterminent les rapports des êtres spirituels entre eux, sont les lois de la vie intellect (uelle et morale, et constituent la religion. Ces lois ea tant qu'elles règlent les relations extérieures des hommes constituent la société politique.
Les rapports des êtres matériels les uns avec les autres i^ont les lois dites physiques , et constituent cet ensemble de phénomènes que nous appelons l'u^ nivers.
Les rapports des êtres intelligena et libres avec la paatière brute et passive sont les lois qui unissent les deux mondes spirituel et matériel,
Aiiisi l'ordre de foi, considéré daps sa plus grande générahté , comprend , soit l'existence des êtres , soit les lois intellectuelles et physiques, et la combinaison des unes avec les autres.
L'ordre de conception , pris aussi dans sa plus grande générahté, a pour but d'expliquer, plus ou moins imparfaitement, l'ordre de foi dans son ensemble, Tous les travaux intellectuels du genre humain tftijdentvfirs cette 0^plic^tic)©,qui^eroit h complément
320 PIÈCES justificatives;
de toutes les sciences. Que fait-on en effet dans chaque science particulière? On compare certains élémens analogues, de manière à former un ordre d'idées liées entre elles : mais cet ordre d'idées , général par rapport aux élémens dont il se compose, est particulier par rapport à la totalité des connoissances humaines; de sorte qu'après avoir combiné des idées, on doit ensuite combiner des ordres d'idées tout entiers. Chaque science n'est plus alors qu'un simple élément dans cette combinaison générale, par laquelle on cherche, relativement à toutes les sciences, ce que, dans chacune d'elles , on cherche relativement aux idées qui en sont l'objet spécial. Le procédé par lequel l'esprit humain s'efforce d'atteindre à ce but a reçu le nom de métaphysique. Ce qui a décrédité cette science , particulièrement dans les temps modernes , c'est qu'on y a suivi une marche contraire à celle que l'on suit dans toutes les autres. Dans chaque science, on part de certaines notions ou certains faits de sens commun, comme d'une base dont on n'entreprend pas de démontrer l'existence , et sur lesquels l'activité de l'esprit s'exerce pour en trouver l'explication : en métaphysique , au contraire , on a voulu démontrer ce qui forme sa base , c'est-à-dire, cet ensemble de notions communes, qui comprend les bases particulières de chaque science. De là il est résulté que la métaphysique, non seulement isolée des autres ordres de connoissances, mais encore constituée en sens inverse , s'est trouvée en contradiction avec la loi fondamentale de l'esprit humain, qui s'efforce nécessairement
de ramener toutes ses connoissances à l'unité de méthode. Au lieu donc de chercher inutilement à démontrer que les notions permanentes et universelles correspondent à des réalités , on doit prendre les vérités ou les faits qu'elles représentent comme un ordre réel , dont il s'agit de trouver l'explication; et de même que la théorie physique qui explique, de la manière la plus satisfaisante, les phénomènes connus , est admise par cette raison seule, puisqu'il n'en existe aucune démonstration à priori:, de même la meilleure métaphysique ne sauroit être autre chose qu'une explication du même genre , mais qui comprendroit les divers cercles de nos connoissances.
Avant de les classer, nous remarquerons qu'il est un genre de connoissance pour ainsi dire instrumentale, la connoissance des langues. Elle est le moyen nécessaire pour étudier l'histoire de l'esprit humain, laquelle comprend celle des traditions et celle des opinions; et comme il faut, pour que cette histoire soit aussi complète qu'il est possible, non seulement constater quelles ont été, de fait, ces traditions et ces opinions, mais aussi savoir de quelle manière elles se sont propagées dans le genre humain , l'étude des langues est encore très utile sous ce rapport, parce qu'en jetant un grand jour sur la filiation et les migrations des peuples , elle aide à reconnoître , soit le centre primitif et commun, soit les centres particuliers d'où sont sorties les principales races, dont les nations particulières ne sont que des subdivisions. Or la connoissance des langues , considérées sous le rapport