‹ OEuvres complètes de F. de la Mennais (volume 2)Chapitre 32 sur 42 · A MONSEIGNEUR · texte numérisé non relu

A MONSEIGNEUR

L'ARCHEVÊQUE DE PARIS

A MONSEIGNEHR

L'ARCHEVÊQUE DE PARIS

A MOiNSEIGNEUR l' ARCHEVÊQUE DE PARIS.

Ac primùm miserari licet nostrae aetatis laborem, et praesentium temporum stultas opiniones congemiscere; quibus patrocinari Deo humana credimtur, et ad tuendam Cbristi Ecclesiam ambitione saeculari laboratur.

S. HiLAR., contra Arian. liber nnus, cap. 3.

Monseigneur ,

Il a paru, depuis quelques années, assez d'ouvrages où les doctrines du christianisme, la foi du genre humain, et tous les principes constitutifs de la société religieuse et civile sont attaqués ouvertement, livrés à la moquerie, et présentés au peuple comme des inventions du sacerdoce, occupé sans relâche à tromper les hommes pour les asservir. Vous avez, je n'en doute point, gémi en secret de ces excès et de tant d'autres non moins alarmans qui chaque jour contristent les âmes chrétiennes : mais votre zèle n'y a pas vu de cause suffisante d'élever la voix pour prémunir les fidèles contre la séduction, et votre douleur s'est renfermée dans un silence que je respecte. Il a fallu quelque chose de plus pour exciter votre sollicitude pastorale; il a fallu, dis-je, qu'un prêtre essayât de défendre la vérité catholique, l'en-

seignement de l'Église et du Saint-Siège, et de rappeler les esprits dans les voies de Tordre avec des paroles de paix et de conciliation. Alors, sortant de votre repos, vous avez jugé que le temps de se taire étoit passé, que celui de parler étoit venu (1), et ce prêtre a été par vous accusé publiquement de proclamer des doctrines subversives de l'ordre que Jésus^Christ a établi sur la terre , et qui ne tendent à rien moins quà ébranler la société tout entière dans ses fondemens. Certes, on ne sauroit imaginer d'imputations plus graves ; et avant qu'elles échappassent de la bouche d'un évêque, il semble que la justice et même la prudence auroient exigé au moins qu'elles fussent justifiées par un examen sérieux, par une discussion suivie du livre auquel on appliquoit ces odieuses qualifications, ou qu'en tout cas on fût bien certain que l'exactitude de ce résumé, aussi court que substantiel, ne pourroit être contestée raisonnablement. Vous vous êtes affranchi de la discussion ; et quant à l'exactitude du résumé , j'ose assurer d'avance qu'après avoir lu les lettres que vous m'avez mis dans la nécessité de vous adresser, plus encore pour maintenir l'autorité de la^octrine de l'Église dont vous révoquez en doute la tradition sur des points essentiels, que pour ma propre justification, la pensée la plus favorable que la charité pourra concevoir au sujet d'une démarche qu'elle m'empêche de caracté-

(1) Tempus tacendi, ettempus loqnendi ; tempiis spargendi lapides. J^ccL, m, 7, :>.

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riser ici, sera qu'embarrassé des soins d'une vaste administration , vous n'avez pas même ouvert l'ouvrage dont vous censurez si amèrement l'auteur. Il restera, il est vrai, après cela, à expliquer la censure elle-même : mais ceci. Monseigneur, ne me regarde en aucune façon.

Je commencerai par citer en son entier le passage de votre Mandement , où vous me peignez avec de si noires couleurs ; car je suis trop sûr de la défense pour redouter le moins du monde la publicité de l'accusation : ^

« Tandis que nous croyions n'avoir à craindre » que de l'audace ou des embûches de nos ennemis » déclarés, qui ne nous laissent ni trêve, ni relâche, » voilà que l'esprit de système, triste et dangereuse » tentation des plus beaux talens , s'est introduit, se » manifeste dans les camps du Seigneur, et nous me- » nace d'une guerre intestine. Non content de cette » vaste carrière des innocentes disputes, que la vé- » rite elle-même laisse à ses en fans la liberté de par- » courir , mais dont elle leur défend de franchir les » limites, il veut ériger en dogmes ses propres opi- » nions, en nous accusant , sans justice, de dépasser » nous-mêmes les bornes de ce qui a été défini par » l'autorité infaillible de l'Église. Non content de » s'ériger en censeur amer de ceux dont on doit du » moins toujours respecter le caractère et les inten- » tions, il se fait hardiment le détracteur d'un de nos » plus grands rois et du plus savant de nos pontifes; )) il proclame, sans autorité comme sans mission, au

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» nom du ciel , des doctrines subversives de l'ordre » que Jésus-Christ a établi sur la terre en partageant » son pouvoir souverain entre deux puissances dis- » tinctes , indépendantes l'une de l'autre, chacune » dans l'ordre des choses qui lui ont été confiées : » doctrines qui, selon le sens naturel qu'elles présen- » tent, ne tendent à rien moins, malgré les intentions » les plus louables, qu'à ébranler la société tout en- » tière dans ses fondemens, en détruisant Tamour de » la subordination dans le cœur des peuples, et en » semant dans celui des souverains la défiance contre » leurs sujets ; doctrines qui, loin de servir la reli- » gion, ne peuvent que lui susciter de§ persécutions » de tous les genres, en la représentant comme une » dominatrice inquiète et jalouse qui foule tout à ses » pieds; doctrines d'ailleurs qui ne sont appuyées sur » aucune preuve solide, dont on ne trouve pas de » monumens successifs et durables dans l'antiquité, » qui ne portent point avec elles ce caractère d'uni- >} versalité qui distingue la foi de T Église et son en- » seignement de celui de toutes les autres sectes; » doctrines que nous n'avons reçues ni de Jésus- » Christ ni de ses apôtres, qui n'ont pour elles ni l'au- » torité de l'Écriture ni celle de la tradition; doctri- » nés par conséquent que nous gémissons d'entendre » annoncer, fût-ce par le plus habile écrivain, par le » plus profond publiciste, par le plus grand génie, et, » si nous osions le dire après l'apôtre saint Paul, par » un ange même descendu du ciel (1); doctrines que

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» nous nous sommes efforcé d'arrêter tantôt par notre » silence, tantôt par nos protestations réitérées et pu- » bliques; doctrines enfin que nous repoussons avec » toute la loyauté d'un cœur français, sans croire rien » perdre pour cela de l'intégrité d'une âme catho- )) lique(l). »

Voilà, Monseigneur, bien des assertions, et des assertions d'une telle nature qu'elles demanderoient , selon les idées ordinaires qu'on se forme de l'équité, d'être appuyées au moins de quelques preuves. Vous en avez jugé autrement : de sorte que, ne sachant pas même sur quel point précis vous m'accusez de m'écarter de la doctrine de l'Église catholique, qu'il vous plaît d'appeler une secte (2), je me vois forcé de remettre sous vos yeux l'ensemble des principes que j'ai soutenus, afin tout à la fois de les justifier en euxmêmes et d'en montrer l'accord avec la tradition ; et pour cela, il est nécessaire de considérer d'abord quel est le but que je me suis proposé.

Que le monde, tourmenté d'une sourde inquiétude, soit agité par un esprit général de révolution ; que les monarchies européennes chancellent sur leurs bases antiques, et menacent de crouler sous les coups qu'on leur porte incessamment ; que l'Église catho-

(1) Mandement de monseigneur l'archevêque de Paris qui ordonne des prières à l'occasion de la mort de notre saint père le pape Léon XII , et pour l'élection d'un souverain pontife ; pag. 7 et 8.

(2) « Doctrines qui ne portent point avec elles ce caraetère

d'universalité qui distingue la foi de l'Église et son enseignement de celui âç toutes Us aut)ressectçs.i> if)ïd.,p*B,

lique, attaquée dans ses dogmes, sa discipline, sa constitution, avec une violence sans exemple, ait à redouter prochainement des épreuves telles qu'elle n'eu a point subies encore : ce sont des faits si éclatans que nul n'oseroit les contester. En contemplant cette effrayante dissolution sociale , je me suis demandé, ou, pour mieux dire, j'ai demandé à l'histoire et à la religion, quelle en étoit la cause, et quel en pourroit être le remède. L'une et l'autre m'ont appris que cette cause devoit être cherchée dans l'ordre spirituel, dans les doctrines, dans les opinions, qui seules déterminent, sous ce rapport, les destins de la société ; tranquille , ou troublée en elle-même, selon la nature des maximes qui prévalent, son état extérieur n'est jamais que l'image de l'état des intelligences.

Or bien que les opinions soient aujourd'hui divisées presque à l'infini, elles viennent toutes aboutir, malgré leurs nuances diverses, à deux doctrines générales et primitives, la doctrine appelée libérale et la doctrine gallicane, correspondantes à deux partis politiques qu'elles caractérisent , l'un desquels a pour but l'établissement de la liberté, et l'autre la conservation du pouvoir. Considérés sous ce point de vue, on doit reconnoître en chacun d'eux un sentiment juste et vrai; car l'ordre d'où dépend l'existence de la société , Tordre essentiel et fondamental n'est en effet que l'union du pouvoir et de la liberté.

Mais le libéralisme dogmatique fondant ses théories sociales sur une philosophie autichrélienne, qui re-

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ette to ute révélation divine ou nie qu'il existe aucun rapport certain entre Dieu et Thomme, est conduit, comme je l'ai montré, au despotisme et à l'anarchie, et cela de deux manières : en renversant toute notion possible du droit et du devoir, et en substituant au pouvoir véritable et seul légitime un pouvoir purement humain ; c'est-à-dire en confondant la souveraineté avec la force aveugle.

Le gallicanisme, qui, au nom de Dieu^ affranchit le souverain de toute règle de justice extérieurement obligatoire, consacre également le despotisme ; car le despotisme n'est autre chose que le règne d'une volonté indépendante dans son action de la loi universelle de justice. Et comme le despotisme ne sauroit jamais s'affermir chez les peuples que le christianisme a élevés à l'intelligence du droit, il s'ensuit manifestement que la doctrine gallicane conduit à l'anarchie par les révolutions. Elle a encore un autre effet, qui est d'aliéner les peuples de la religion chrétienne et de l'JÉglise, qu'ils se représentent comme l'alliée et l'appui naturel du pouvoir arbitraire , et dont le nom se lie étroitement pour eux avec l'idée de servitude.

Il résulte de là que le système libéral qui détruit le pouvoir pour établir la liberté, et le système gallican qui détruit la liberté pour établir le pouvoir, sont également incompatibles avec l'existence d'une société régulière et stable. Le premier mène inévitablement au despotisme par l'anarchie, le second à l'anarchie par le despotisme. Donc nulle espérance d'ordre

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