‹ OEuvres complètes de F. de la Mennais (volume 2)Chapitre 33 sur 42 · TOME · texte numérisé non relu

TOME

338 PREMIÈRE li;ttre

et de paix, tii pour l'État ni pour l'Église, tandis

que le monde sera livré exclusivement à leur

action.

Mais y a-t-il un moyen possible d'affermir le pouvoir sans sacrifier la liberté, et d'assurer la liberté sans renverser la base du pouvoir ? Le libéralisme s'est fait cette question ,• il a cherché comment on pouvoit concevoir l'accord de ces deux conditions d'une société durable, et rien certes ne mérite une plus sérieuse attention que la théorie à laquelle il est arrivé.

Suivant cette théorie , il n existe de souveminelé absolue et éternellement légitime qu'en DieUy de qui la rair soUy la vérité et la justice sont les lois. Le pouvoir humain, ou la souveraineté subalterne et dérivée, n'est que le ministre de Dieu , et ne possède dès-lors qu'un droit conditionnel, légitime quand il gouverne suivant la raison, la vérité, la justice ; sans autorité, dès qu'il les viole : ce qui suppose l'existence d'un moyen infaillible de connoître la vérité et la justice^ c'est-àdire la vraie loiy la loi divine , d'après laquelle le pouvoir humain, le ministre de Dieu doit gouverner.

TeUe est l'idée que le libéralisme se forme d'une société parfaite ; et l'on trouve en effet dans la société ainsi conçue le droit de commander, le devoir d'obéir, une loi immuable , règle commune du souverain et des sujets, l'ordre enfin et la liberté. Mais le libé^ ralisme déclare en même temps que cette société si belle est impossible à réaliser, parce qu'il ne sauroit exiiter ^ur la terre a^\^,y.ïie 3^\itorité iufayillj^le; d'oùU

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conclut qu'il ne peut y exister non plus aucune souveraineté de droit.

La conséquence de cette doctrine est qu'il faut nécessairement ou abolir toute société , ou se soumettre à une souveraineté dépourvue de droit , ce qui constitue l'esclavage, ou reconnoître une autorité qui proclame infailliblement la loi universelle de justice et de vérité, la loi divine , et en maintienne l'exécution. Cette autorité étant admise , à l'instant on voit naître ce qu'auparavant on cherchoit en vain, tout ce qu'appellent les vœux des libéraux et des royalistes, une liberté aussi parfaite que le comporte la condition humaine, et un pouvoir légitime et stable, sans lequel nul ordre n'est possible.

Or il se trouve que, de fait, la théorie que je viens d'exposer, telle que la conçoit le libéralisme et telle qu'il la présente , n'est qu'un résumé exact de la doctrine catholique sur la société. Qu'enseigne en eifet l'Eglise? (( Elle distingue deux puissances, mais sans » diviser la société, qui est une essentiellement. Jésus- » Christ en est le chef suprême ; et, comme le pon- )) tife , successeur de Pierre, est son vicaire dans l'or- » dre spirituel , le roi est son vicaire , son ministre » dans l'ordre temporel. Car la société suppose deux » choses , une loi éternelle , immuable , de justice et » de vérité , fondement et règle des devoirs et des » droits; et une force qui contraigne les volontés re- » belles à se soumettre à cette loi. Donc deuû? glaives; » pour parler le langage de l'Église : le glaive spi- » rituel qui retranche Terreur, et dont l'usage ap-

» partient au seul pontife ; le glaive matériel qui » retranche le mal, et dont l'usage appartient au )) prince seul. Mais comme la force que ne dirigent » point la justice et la vérité est elle-même le plus » grand mal, et ne peut être qu'une cause de désordre » et de ruine, le glaive matériel est nécessairement » subordonné au glaive spirituel, de même que le » corps doit être subordonné à la raison : autrement » il faudroit admettre deux puissances indépendantes, » Tune conservatrice de la justice et de la vérité; l'au- » tre aveugle et dès-lors destructive, par sa nature, » de la vérité et de la justice. Or qu'est-ce que cela » sinon livrer le monde à l'empire de deux principes, » l'un bon, l'autre mauvais, et constituer un véritable » manichéisme social ? Quiconque , dit l'Eglise , » homme ou peuple, adopte cette erreur monstrueuse, }) sort par là même des voies du salut (1). »

Ce n'est pas encore le moment de prouver que cette doctrine est effectivement la doctrine de l'Église. Toutefois, comme vous trouvez bon de la qualifier de système^ et que vous paroissez m'attribuer l'invention de ce système^ je crois devoir vous faire observer que le passag.e entier que vous venez de lire n'est que l'analyse fidèle d'une bulle pontificale , dont j'ai cité le texte dans les pièces justificatives de mon livre. Que si vous dites, avec Bossuet, que cette bulle de Boniface VlU fut révoquée par son successeur Clément V,

(t) Des progrès de la révolution et de la persécution contre l'Eglise, p. 62-64.

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je VOUS répondrai qu'au contraire Clément V la renouvela (1), et la fit insérer dans le corps du droit canonise bornant à déclarer, pour complaire àPhilippele-Bel, qu'il n'entendoit pas qu'en vertu de cette bulle le roi de France et son royaume fussent placés dans une dépendance plus étroite du Saint-Siège, que celle oiî ils étoient antérieurement (2). Et dans le cas oii vous ajouteriez, encore avec Bossuet, que la doctrine de Boniface VIII fut combattue, en Italie même, par iEgidius, j'ajouterai aussi que cet écrivain nioit seulement que la France dépendît du pape , dans l'ordre temporel, comme un fief dépend du seigneur suzerain, prétention ridicule, hautement désavouée par Boniface VIII (3) ; et que, du reste, jEgidius, s' autorisant même d'une décrétale d'Innocent III, admettoit pleinement les maximes établies dans la bulle Unam sanctant (4), maximes que personne alors ne contestoit en France, ainsi qu'il me sera aisé de le montrer par les monumens contemporains, si vous conservez quelque doute à cet égard.

(1) Fïta Clem. V dans le Recueil de Muratori, tom. III, part. I, p. 674.

(2) Hinc est, quôd nos régi et regno, per deflnitionem et declarationem bonae memoriae Bonifacii papae VIII , quas incipit Unam sanctam, nullum voluraus et im'endimus praejudicium generari, nec quôd per illam rex, regnum et regnicolae prœlibati ampliùs Ecclesiœ sintsubjecti romance, quàm anteà exittebant, sed intelligatur in eodem esse statu, quo erantante definitionem prsefatam. Clem. V Extrav. Meruit. de Privileg.

(3) Fid. Ténelon: De Summi Pontif, Auctorit., C8i^. '^XYU } OEuvres complètes, tom. II, p. 333, édit. de Versailles.

(4) Et sic rex Francise, secundùm jura , non aubest summo ponti-*

Quoi qu'il en soit, en exposant la doctrine catholique sur la société j'avois pris le soin d'avertir que je ne pouvois, dans un ouvrage aussi court, ni la développer complètement^ m f environner de ses preuves ^ qui ne sonty en grande partie^ disois-Je, que la tradition générale du genre humain y et la tradition particulière de r Église chrétienne (1). Il étoit d'ailleurs inutile de produire ces preuves, d'abord parce que le fait n'est pas contesté par le libéralisme, et en second lieu parce qu'elles n'ont de force qu'en supposant la croyance non seulement au christianisme en général, mais encore à l'autorité de l'Église. Et quant aux gallicans, il suffiroitde faire voir que leurs maximes sur ce point, résumées dans le premier article de 1 682, étoient réprouvées du Saint-Siège ; et si quelque chose m'étonne, Monseigneur, c'est que cette preuve de leur opposition à la vérité catholique ne vous ait pas suffi. Car, d'un côté, la doctrine deRomeestsi peu douteuse que le gallicanisme ne cherche, depuis un siècle et demi, qu'à se justifier de la combattre, et, de l'autre, nous savons par la tradition de toutes les Églises , et particulièrement de celle de France, que, contredire l'Église romaine y cest cesser d' être un de ses membres et passer dans les rangs des ennemis du Christ (2).

fici, nec ei tenelur respondere de feudo sut ; polest tamen ei subjacere incidenter et casualiter^ ralione connectionis alicujus causœ spiritualis : sicut habelur Extravagant, de Judiciis, cap. Noyit., etc. JEgid. Rom. Quœst. Disp., art. 4.

(1) Des progrès de la révolution et de la guerre contre l'Eglise; préface, p. vj.

(2) Qui ergô romanse Ècclesiae contradicit, quid aliud quàm se

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Lofs donc que Vous m'accusez, Monseigneui* , de proclamer des doctrines suhverskès de V ordre queJêsuS^ Christ a établi sur la terre ^ et qui ne tendent à rienmoinà qu'à ébranler la société tout entière dans ses fondemens^ ce n*est pas moi que vous accusez, mais le Sîége apostolique, mais l'Église universelle qui les a professées par son enseignement et par sa conduite, durant au moins une longue suite d'âges, puisqti'en 1615 le cardinal Du Perron, un si docte prélat, les défendant, au nom du clergé et de la noblesse, montroit qu'elles reposoient sur une tradition constante d'onze siècles. Je ne sais trop jusqu'à quel point il peut être édifiant d'apprendre aux fidèles que l'Église s'est trompée ou a trompé le monde, pendant onze cents ans, sur des points qui ne tendent à rien moins qu'à la ruine du christianisme et de la société. Peut-être étoit-il possible de trouver des choses plus propres à les confirmer dans la foi, et un développement plus naturel de l'article du symbole Je crois à r Église, Peut-être aussi que des assertions si respectueuses pour les pontifes romains eussent été mieux placées partout ailleurs que dans un mandement consacré à la mémoire d'un de ces pontifes, dont la science et le génie égaloient les vertus. Ce mélange d'éloges pour la personne, et de censure pour la doctrine invariable du Siège , pénètre l'âme de je ne sais quelle tristesse indéfinissable. Pardon, Monseigneur, j'exprime ce que je sens, ce

à membris ejus substrahit , ut fiât portio adTersariorum Christi ? £p. Abbonis Abbat. Analecta Mabillon, tom. II, p. 404.

qu'ont senti comme moi tous les vrais catholiques, qui ne sauroient se consoler qu'en cette occasion, non content d'être V homme de Dieu y il ne vous ait pas plu d'être un peu moins Y homme de ce temps.

Vous me reprochez d'avoir parlé sans autorité comme sans mission : mais n'est-ce donc rien à vos yeux que l'autorité du Siège apostolique ? et tout prêtre n'a-t-il pas mission pour défendre son enseignement ? Je déclare n'avoir voulu qu'exposer ses doctrines^ montrez en quoi je m'en suis écarté ; citez un seul mot qui soit en opposition avec elles, et je le désavoue sur-le-champ. Mais vous ne l'avez point tenté, vous ne le tenterez point : il vous a paru plus commode d'affirmer en général que ces doctrines, consignées dans des huiles pontificales, nont pour elles ni l'autorité de V Ecriture ^ ni celle de la tradition. Cela est net et décisif, autant que respectueux pour les vicaires de Jésus-Christ. Il faudra donc prouver. Monseigneur, que vous n'avez pas même pris la peine de consulter cette tradition, interprète infaillihle de l'Écriture : il faudra la développer, non dans toute son étendue, ce qui exigeroit des volumes, mais dans ce qu'elle a de principal depuis les premiers temps jusqu'à nous. Ce sera le sujet des lettres suivantes que j'aurai l'honneur de vous adresser. Mais auparavant je veux repousser quelques imputations particulières, et répondre à plusieurs observations présentées par les partisans des opinions que vous prenez sous votre tutelle.

a Non content, dites-vous, de s'ériger en censeur

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» amer de ceux dont on doit au moins toujours res- » pecter le caractère et les intentions, il se fait hardi- » ment le détracteur d'un de nos plus grands rois et du » plus savant de nos pontifes. »

De bonne foi, Monseigneur, qu'est-ce que cela fait à la question? et quand j'aurois eu pleinement le tort que vous m'attribuez , qu'en résulteroit-il par rapport aux doctrines que j'ai soutenues? Mais encore faudroit-il être exact quand on accuse. En parlant de Louis XIV, j'ai simplement énoncé un fait que personne ne conteste ; j'ai dit qu'il avoit substitué le despotisme à l'ancienne constitution monarchique du royaume. Qu'y a-t-il là qui puisse vous choquer? et qu'est-ce que cet étrange respect^ qui, après cent cinquante ans , prétendroit imposer silence à l'histoire ? La religion ne flatte ni ne dénigre ; elle dit ce qui est vrai, et s'inquiète peu de ménager la superbe délicatesse des puissans de la terre. Voulez-vous savoir ce que Fénelon osoit écrire au grand rot luimême :

« Depuis environ trente ans vos principaux mi- » nistres ont ébranlé et renversé presque toutes les » anciennes maximes de l'État, pour faire monter » jusqu'au comble votre autorité, qui étoit devenue » la leur, parce qu'elle étoit dans leurs mains. On » n'a plus parlé ni de l'État ni des règles ; on n'a » parlé que du roi et de son bon plaisir. On a poussé » vos revenus et vos dépenses à l'infini. On vous a » élevé jusqu'au ciel, pour avoir effacé, disoit-on , la » grandeur de tous vos prédécesseurs^ afin d'intro-

oiè PREMIÈRE LETTRE

» cluîre à la cour un luxe monstrueux et incurable. Ils » ont voulu vous élever sur les ruines de toutes les » conditions de l'État ; comme si vous pouviez être » grand en ruinant tous vos sujets sur qui votre gran- » deur est fondée. Il est vrai que vous avez été jaloux » de l'autorité, peut-être même trop dans les choses » extérieures ; mais, pour le fond, chaque ministre a » été le maître dans Tétendue de son administration. » Vous avez cru gouverner, parce que vous avez ré- » glé les limites entre ceux qui gouvernoient. Ils ont » bien montré au public leur puissance , et on ne Ta » que trop sentie. Ils ont été durs, hautains, injustes, » violens, de mauvaise foi. Ils n'ont connu d'autre » règle , ni pour Tadministration du dedans de l'Etat, » ni pour les négociations étrangères , que de me- » nacer, que d'écraser, que d'anéantir tout ce qui leur

» résistoit Vous êtes scrupuleux sur des baga-

» telles, et endurci sur des maux terribles. Vous » n'aimez que votre gloire et votre commodité. Vous » rapportez tout à vous , comme si vous étiez le Dieu » de la terre , et que tout le reste n*eût été créé que » pour vous être sacrifié. C'est , au contraire , vous » que Dieu n'a mis au monde que pour votre peuple. » Mais, hélas ! vous ne comprenez point ces vérités ; » comment les goûteriez-vous (1) ? »

Y auroit-il pour moi assez d'anathèmes , si de telles paroles m'étoient échappées ?

(1) Lettre de Fénelon à Louis XI T, tom. II de la Correspond.^ 1 p. 334, 341. Pan*, 1827.

A MONSEIGNEtîfe t' ARCHEVÊQUE DE PARIS. Mf

Vous ne me pardonnez pas non plus, Monseigneur, ce que j'ai dit de Bossuet. Qu'en ai-je dit cependant? Qu'il avoit rédigé la déclaration de 1 682 , improuvèe cassée j annulée ^ par le Saint-Siège. Mais ce sont là encore deux faits assez publics , et ce n'est pas ma faute , je pense , si, en cette occasion , les pontifes romains ont jugé dangereuse et fausse la doctrine du plus savant de nos pontifes. Vous vous en tenez à celui-ci, et moi je me soumets à ceux-là. Est-ce donc un tort sî grave que de préférer l'autorité du vicaire de Jésus- Christ à l'autorité de l'évêque de Meaux ? Non , rèpondrez-vous; car j'aime à croire que votre condescendance ira jusque-là ; mais il falloit du moins respecter son caractère et ses intentions. Il est vrai : voyons donc en quels termes je me suis exprimé. (( A moins de mo- » difier ce sens (le sens naturel de la Déclaration ) , » comme les gallicans y sont obligés, celui qu'elle pré- » sente n'est pas seulement erroné , mais hérétique , » quoique rien ne fût plus opposé à l'intention du pieux » évéque qui la rédigea et des prélats qui la souscrivis » rent (1). » Monseigneur, qu'il seroit quelquefois utile de lire avant de censurer !

Je passe à un autre grief, sur lequel je souhaiterois que vous vous fussiez expliqué d'une manière moins vague. Voici vos paroles :

« Non content de cette vaste carrière des inno- » centes disputes, que la vérité elle-même laisse à ses

(1) Des progrès de la révolution et de la persécution religieuse, p. 235.

» enfans la liberté de parcourir, mais dont elle leur )) défend de franchir les limites, il veut ériger en dog- » mes ses propres opinions, en nous accusant, sans » justice , de dépasser nous-mêmes les bornes de ce » qui a été défini par l'autorité infaillible de TÉ- » glise. »

J'éprouve ici, je l'avoue, une difficulté très grande, qui est de tirer quelques idées nettes d'une phrase si singulièrement embarrassée. Voulez-vous dire que les discussions dans lesquelles je suis entré ne sont pas innocentes en ce sens qu'elles seroient coupables; mais alors ce crime me seroit commun avec les papes et tous les théologiens , Bossuet le premier, qui , en traitant les mêmes questions, auroient dépassé comme moi les limites que la vérité leur défendoit de franchir. Cette accusation iroit un peu loin. Le blâme s'applique-t-il au sentiment que j'ai cru devoir embrasser; en ce cas il tomberoit encore plus directement sur les pontifes romains , dont j'ai rapporté les actes. Je rends trop de justice à vos intentions pour vous en attribuer une semblable. Cependant ces deux sens exclus, la langue n'en fournit plus qu'un seul, selon lequel il faudroit entendre qu'en me reprochant , et aussi toujours aux souverains pontifes et aux théologiens, d'avoir franchi les limites de la vaste carrière^ ainsi que vous l'appelez, des innocentes disputes^ mon tort et le leur seroit de n'avoir pas senti comme vous, Monseigneur, l'obligation que la vérité nous imposoit d'être des innocens. Vous paroissez si pénétré de l'importance de ce devoir, que je craindrois de vous

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offenser en exprimant le doute qu'il ait pour lui Vau-^ toriié de r Écriture et celle de la tradition.

Je viens donc au second reproche que vous m'adressez , de vouloir ériger en dogmes mes propres opinions. Sur cela j'aurai l'honneur de vous faire observer d'abord, qu'en matière de doctrine, je n'ai point à^ opinions propres /je crois simplement ce qu'enseigne le successeur de celui à qui Jésus-Christ a dit : Pais mes agneaux ^ pais mes brebis (1); j'ai prié pour toi y afin que ta foi ne défaille point (2) : en second lieu, que j'ai formellement averti que la doctrine établie dans mon ouvrage, que la doctrine du Saint-Siège et de presque toutes les Eglises unies au Saint-Siège , bien que certaine en matière de foi^ n'étoit cependant pas un dogme de foi, puisque la doctrine contraire n'avoit encore été frappée d'aucune censure expresse (3), ce qui répond sufiSsamment à ce que vous ajoutez : nous accusant y sans justice^ de dépasser nous-mêmes lesbornes de ce qui a été défini par V autorité infaillible de V Eglise. Car vous avez voulu dire , je pense , nous accusant de nous tenir en-deçà des bornes de ce qui a été défini par l'autorité infaillible de l'Eglise. Et pour en finir sur ce point, permettez-moi de reproduire ici une observation qui, si je ne me trompe, achèvera de me justifier complètement, (c Je défie )i de montrer dans mon ouvrage un seul mot qui

(1) Joan., XXI, 16, 17.

(2) Luc, XXII, 32.

(3) Des progrès de la révolution et de la persécution religieus,e,

)} puisse s'appliquer à M. l'archevêque personnelle^ }) ment. Que s'il s'enveloppe lui-même dans l'univer^ n salité des gallicans ; comme leur doctrine est, de }) leur propre aveu, opposée à celle du pape, et que i> l'Église ne sauroit avoir à la fois deux doctrines » contraires , il faut bien nécessairement que soit le » pape, soit les gallicans tiennent, sur le point fon- » damental qui fait le sujet de la discussion, une doc- » trine qui n'est pas celle de l'Église. Pour moi, je dis » avec saint Ambroise : UbiPetruSj ibi Ecclesia(i).n Au sujet d'un passage extrait du Traiié des droits et libertés de V Eglise gallicane, on a objecté que ce livre fut condamné, dès qu'il parut, par l'autorité ecclésiastique, et que je confondois les maximes de l'épisçopat avec les maximes exagérées de la magistra;ture. A la vérité celui qui a fait cette objection est connu depuis long-temps pour l'homme de France le mieux en règle en tout ce qui tient à Vimiocence des diseussions (2). Toutefois cela même pouvant lui prêter quelque autorité en cette circonstance, il me semble utile de rappeler qu'ayant eu pour objet de montrer les conséquences politiques du gallicanisme, je devois surtout les chercher dans les ouvrages loués , approuvés par les magistrats qui formoient un corps politique ; d'autant plus que leur manière d'entendre les maximes gallicanes, n'étoit au fond la plus erronée que piircfi qu'elle étoit la plus logiquement

^t) Lettre à la QitQUddmne, mmérQ4^ 4 laars i^2^- (2) VAmi de la religion et du roi, du 21 féyrier 1829.

A MONSEIGNEUR l'aRCHEVÊ(;JUE DE PARIS. 35 J

déduite des principes admis par le clergé même, Kt puisqu'on paroît encore en douter, j'essaierai de nouveau de le faire comprendre à quiconque est capable de lier deux idées.

En dernière analyse, à quoi se réduit le droit mt^al tel que le définit l'auteur dont j'ai cité un fragmeiit si curieux et si édifiant (1)? A ce seul et unique point ; Le rot j maître absolu j peut tout ce qu'il veut^ en vertu même de Vinstitution divine. Ici le clergé fait une distinction ; Le roiy dit-il, peut tout^ il est vrai; mais s'il vçut ce qui est injuste, il se damne. Pu reste j, il neM jamais permis d'opposer à sa volonté une, résistance as^ tive,Levrai chrétien se laisse plutôt tuer que de concoiiriir au mal; maisjai(nais il ne cherche à en arrêter le cowsy jamais il n'arme son hro^s pour défendre l'ordre contx^ la puissance injuste qui essaie de le renverser, Relativ^-e ment à l'état terrestre, à la vie présente, quelle (Jiffé^ yen ce y a-t-il entre ces deiix doctrines?

Les gallicans, chrétiens ou non, posent donc ég^-» lement pour base de la société politique un despotisaiç illimité. Seulement ceux qui s'efforcent de l'allier avec le christianisnae , sont plus incouséquens que les autres ; car voici ce quç leurs principes les obligent 4^ soutenir implicitement :

1/* Que le prince, ministre de Dieu pour le bien (2)^ n'a d'autçrité que celle que Dieu lui communique (â)^

(1) Des progrès de la révolutioUf etc., p. 62, 64.

(2) Hom., XIII, 4.

et que néanmoins s'il fait le mal, s'il se révolte ouvertement contre celui de qui seul il tient sa puissance, et la tourne contre lui, il ne laisse pas pour cela d'être toujours son ministre, investi radicalement du même droit de commander, et par conséquent que

2° Dieu peut donner et donne quelquefois en effet un droit contre lui-même, un droit contre le souverain droit : car si Henri VIII, par exemple , n'avoit aucun droit quelconque de tyranniser ses sujets , de ravir à un peuple entier les moyens de salut et les fruits de la rédemption , ce peuple avoit lui-même le droit de résister à la tyrannie, comme chacun a celui d'opposer la force à une attaque injuste ;

3^ Que Dieu peut vouloir d'une volonté positive la destruction de la foi dans un pays et tout ce qui en est la suite , puisque, d'une part, on seroit coupable de s'y opposer efficacement, et que, de l'autre, le pouvoir d'effectuer cette destruction , pouvoir qui n'est pas simplement la force physique, est compris, d'une manière quelconque , dans le droit de souveraineté , lequel vient immédiatement de Dieu ;

4"* Que le souverain dès-lors est, par l'ordre de Dieu même , indépendant , en tant que souverain, de toute loi divine et humaine ;

5° Qu'en conséquence ni lui, ni l'État dont il est le chef, n'est tenu, par un devoir inhérent à la souveraineté même et à la société, de reconnoître aucune loi de justice, de professer la vraie religion , ni d'en admettre aucune ;

6^ Qu'ainsi, dans l'ordre politique, toutes les reU-

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gions sont également fausses , également vraies, également sacrées ou également indifférentes : et alors il devient si difficile, aux hommes même de la foi la moins suspecte , de se maintenir dans les Umùes que la vérité défend de franchir , qu'on pourra entendre un évêque soutenir publiquement « que le vol des va- » ses employés à la célébration des autres cultes (des » cultes non catholiques) suppose en effet, dans celui » qui s'en rend coupable , le même principe d'irréli- » gion que celui de nos vases sacrés , quelle que soit « la distance qui, dans le fait, sépare les uns des au- » très, et que rien n'empêche que la loi applique la » même disposition pénale (1). »

Pour justifier la doctrine servile et impie du gallicanisme, on a dit que la doctrine contraire reculoit seulement la difficulté sans la résoudre ; qu'il en falloit toujours venir à une autorité dernière, qui, quelque part qu'on la plaçât, pouvoit aussi toujours abuser, et qu'ainsi, n'ayant que le choix entre des abus divers, le plus sage étoit de supporter en paix ceux qui existoient, quels qu'ils fussent. Antérieurement à tout examen, il est de fait que ce conseil souvent donné, n'importe par qui et par quels motifs, n'a jamais persuadé les hommes. Jamais ils n'ont compris qu'ils dussent accepter la servitude comme la première nécessité sociale , subir tranquillement, pour leur plus grand bien, le joug même le plus oppressif, et renon-

(1) Discours de Mgr l'archevêque de Paris à la chambre de$ pairs. Moniteur du 6 mai 1824.

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