‹ OEuvres complètes de F. de la Mennais (volume 2)Chapitre 36 sur 42 · A MONSEIGNEUR · texte numérisé non relu

A MONSEIGNEUR

L'ARCHEVÊQUE DE PARIS

A MONSEIGNEUR l'aRCHEVÈQUE DE PARIS.

Ac primùm miserari licet no&irae œtatis laboiem, et pra&senliura teraporura stultas opiniones congemiscere , quibus patrocinari Deo humana creduntiir , et ad tuendam Christi Ecclesiam ambilione saeculari iaboralur.

S. HïLAR., contra Arîan, liber unus, cap. 3.

Monseigneur,

Après avoir opposé à la plupart des imputations contenues dans votre Mandement, des réponses que tout homme exempt de préventions jugera , je crois, péremptoires , je souhaiterois pouvoir, comme je me le proposois, continuer immédiatement une discussion dont le résultat doit être de justifier sur tous les points la doctrine de l'Église et du Saint-Siège, que, dans la précipitation d'un zèle plus vif peut-être que réfléchi, vous avez attaquée au moins indirectement. Mais voici que de nouveaux adversaires viennent, par de nouvelles accusations , me forcer de déranger Tordre que j'avois résolu de suivre ; et, bien que les deux premiers se bornent à des inculpations injurieuses, sans examen, sans raisonnemens, sans l'ombre môme d'une preuve, le rang qu'ils occupent dans l'Église ne me permet pas de garderie silence sur ces violentes

inculpations, et m'oblige de surmonter l'inexprimable répugnance qu'inspire naturellement une controverse de ce genre. On ne trouvera sûrement pas ces expressions exagérées, quand on aura lu les paroles suivantes :

(( Mais en protestant de notre attachement à cette » Eglise principale, mère de toutes les Églises, pour- » rions-nous ne pas condamner ceux qui ne craignent » pas de calomnier l'Eglise de France, cette fille aînée » de l'Eglise romaine, qui mérita et qui reçut tant » de fois les éloges des souverains pontifes ; qui osent » imprimer la note d'hérésie sur ce front auguste que » n'ont jamais déshonoré les taches ni les rides ^ et qui, » sans mission, tranchent de leur autorité privée des » questions sur lesquelles le Saint-Siège lui-même » s'abstient de prononcer : écrivains téméraires qui » rendent la religion suspecte aux puissances établies » de Dieu même^ qui fortifient toutes les préventions » de l'hérésie contre le catholicisme, et qui appellent » sur l'Eglise le mépris et la haine des peuples, en lui » supposant des prétentions exagérées qu'elle re- » pousse (1)? »

Avant d'examiner en détail ce touchant morceau d'éloquence apostolique, il est nécessaire d'avouer, pour ne rien taire de ce qui peut ajouter à son autorité, qu'il a reçu , selon toutes les formes récemment introduites à l'égard des mandemens épiscopaux, l'ap-

(1) Mandement de Mgr l'archevêque de Tours à l'occasion de la mort du souyerain pontife Léon XII , cité dans le Jowrnal des Débats du 12 mars 1829.

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probation constitutionnelle du Journal des Débats, qui délivre solennellement à M. l'archevêque de Tours un certificat de digne évêque et de hon Français^ attendu que la confiance que ce prélat lui inspire^ est encore fortifiée par Vascendant irrésistible de sa modération. Et quant à l'auteur incriminé (le mot est juste cette fois), messieurs des Débats, dont l'oreille classique et la conscience gallicane sont d'une égale délicatesse , aiment à croire quil mettra dans sa justification^ s'il croit devoir répondre^, une réserve plus respectueuse que dans sa réponse au mandement de M, l'archevêque de Paris (1). Il est vrai que la manière dont ils ont parlé des mandemens de M. l'archevêque de Toulouse et de M. l'évêque de Meaux offre un modèle de respect et de réserve , qui leur donne plus qu'à d'autres le droit d'être difficiles sous ce rapport : toutefois je pense, Monseigneur , que vous excuserez la réserve qui m'empêche d'imiter ce respect en vous écrivant. Je reviens à M. l'archevêque de Tours.

Il me permettra de lui dire d'abord que rien au monde n'est moins équitable que d'incriminer vaguement ; et si je n'appréhendois de ne pas paroître aussi respectueux que je désire l'être toujours envers lui , j'ajouterois que rien n'est plus éloigné même de la simple prudence, que d'incriminer faussement.

(< En protestant, dit-il, de notre attachement à cette » Eglise principale, mère de toutes les Églises, pour- « rions-nous ne pas condamner ceux qui ne craignent

(1) Journal des Débats du 12 mars 1829.

» pas de calomnier l'Église de France , cette fdle >) aînée de l'Eglise romaine , qui mérita et qui reçut « tant de fois les éloges des souverains pontifes ? »

On n'accuse guère, lorsqu'on veut être juste, quelqu'un d'avoir calomnié^ sans spécifier la calomnie et sans la prouver. Nul rang, nulle position n'affranchit de ce devoir ; et M. l'archevêque auroit dû y prendre garde : car il y a des mots qui ressemblent quelquefois à cet esprit de l'Evangile, lequel, ne trouvant pas où se reposer y revint là d'où il étoit parti (1). Or en quoi ai-je calomnié l'Église de France ? Est-ce en disant que le clergé français s'accorde presque unanimement à rejeter les trots derniers articles de 1682 (2)? Mais c'est un fait que ne niera pas M. l'archevêque de Tours, et qui n'en rester oit pas moins un fait certain quand il le nieroit. Singulière calomnie d'ailleurs, qui consisteroit à soutenir que l'Église de France est unie plus qu'auparavant à l'Église mère et maîtresse /

Est-ce en disant que tout le monde na pas aperçu aussi clairement le danger du premier article (3) ? Je concevrois qu'on s'affligeât de cette allégation, si, grâce à Dieu, elle manquoit d'exactitude : mais M. l'archevêque de Tours en prouve lui-même personnellement la triste vérité.

Est-ce enfin en disant que la déclaration de 1 682 renferme une doctrine opposée à la vraie doctrine ea-

(1) Matth., XII, 43 et seq.

(2) Des progrès de la révolution et d& la guerre contre l'Eglise, p. 232.

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tholique ? Mais si c'est là une calomnie ^ elle n'est pas (le moi^ le calomniateur est le Saint-Siège, qui, depuis un siècle et demi, a, sans interruption, improuvé ^ casséj, annulé la déclaration de 1682, et ne cesse de la réprouver par un enseignement contraire.

En quoi donc, encore une fois, ai-je calomnié l'Église de France ? écoutons jusqu'au bout : peutêtre s'expliquera-t-on.

«Pourrions-nous ne pas condamner ceux.... qui » osent imprimer la note d'hérésie sur ce front au- » guste que nont jamais déshonoré les taches ni les » rides^ et qui, sans mission , tranchent de leur au- » torité privée des questions sur lesquelles le Saint- » Siège lui-même s'abstient de prononcer ? »

Ici Fauteur incriminé croit devoir répondre avec une réserve respectueuse qu'il défie M. l'archevêque de Tours de citer un seul passage de son livre dans lequel il ait osé imprimer la note d'hérésie sur le front auguste que nont jamais déshonoré les taches ni les rides. Qu'at-il donc dit ? — Ce qu'il a dit ? Hélas ! le contraire précisément. Voici ses paroles : « Cependant, dit-on, » les maximes de 1682 n'ont été jusqu'ici frappées » d'aucune censure expresse. Il est vrai, nous en con- » venons (1). » M. l'archevêque peut donc être parfaitement tranquille sur les rides.

Il est vrai que j'ai soutenu que ces maximes, qui ne sont plus celles de l'Église de France ^ mais seulement

i\) Des progrès de la révolution et die la guerre contre l'Eglise, p. 250.

d'un très petit nombre de ses membres , conduisent , par des conséquences prochaines, au schisme etàThérésie ; et en cela je n'ai fait que répéter ce qu'ont prouvé mille fois tous les théologiens non gallicans , c'est-à-dire, les théologiens du monde entier, excepté ceux de France, et encore depuis cent cinquante ans au plus (1). Ils observent d'ailleurs eux-mêmes qu'on ne leur permettoit pas de s'écarter de la déclaration de i 682 (2) , de sorte que cette théologie à tous ses autres mérites joignoit encore celui d'être imposée par les parlemens.

Quant au reproche que m'adresse M. l'archevêque de trancher de mon autorité privée des questions sur leS" quelles le Saint-Siège lui-même s abstient de prononcer y j'oserai lui représenter très respectueusement que le Saint-Siège s'abstient^ non de prononcer, mais de censurer ; qu'il a prononcé dans plusieurs brefs, et enfin dans la bulle Inter multipliées, dont Pie VI a renouvelé et confirmé les dispositions dans la bulle Auctorem fidei; que je m'en tiens exactement, selon le devoir de tout catholique, à ce que ces deux bulles ont prononcé; qu'ainsi je ne tranche rien de mon autorité privée ^ et que ces mots n'ont pas même de sens lorsqu'il s'agit de savoir, en consultant les

(1) Pétri de Marca Manuscript., tom. II, num. XXXI et XXXIV.

(2) Non dissimulandum , difficile esse in tantâ testimoniorura mole quae Bellarminus, Launouis et alii congerunt, non recognoscere apostolicas Sedis seu romanae Ecclesiae certam et infallibilem auctoritatem ; at longé difficilius est ea conciliare cum Declaratione Cleri gallicani, à quâ recedere nobis non permittitur. Tournely, Prœlec. Theolog. de Eccles.y tom. II, p. 134.

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actes publics de la puissance pontificale , quelle est la doctrine du vicaire de Jésus-Christ , du Docteur de tous les chrétiens (1 ), et par conséquent la doctrine de l'Église catholique.

En me justifiant sur des points trop souvent éclaircis depuis trois ans pour qu'on dût s'attendre qu'ils servissent encore de texte aux mêmes accusations, j'aurois peut-être le droit d'adresser à M. l'archevêque de Tours quelques parole de saint Augustin, qui se présentent naturellement à l'esprit en cette circonstance (2). Je m'en abstiendrai cependant. Poursuivons.

« Écrivains téméraires qui rendent la religion sus- » pecte aux puissances établies de Dieu méme^ qui for- » tifient toutes les préventions de l'hérésie contre le » catholicisme, et qui appellent sur l'Église le mépris » et la haine des peuples, en lui supposant des préten- » tiens exagérées qu'elle repousse. »

J'ai déjà répondu à ces vagues allégations dans ma première lettre. J'espère qu'elle calmera les craintes de M. l'archevêque de Tours, en ce qui regarde les peuples et les puissances établies de Dieu même. Je pourrois remarquer combien il est au moins étrange qu'un évêque catholique ose représenter une doctrine que ceux même qui la rejettent reconnoissent avoir

(1) Concil, Florent.

(2) Odiosè repetis quod otiosè loqueris : vacat enim tibi easdem res loquacitate revolyere , quas non potes asserere veritate ; et dicere sine modo, quae adstruere non vales uUo modo. S. Augu^t. Oper. imperfect., lib. ni, cap. XXXIV.

été généralement soutenue et pratiquée dans l'Église pendant une longue suite de siècles , comme propre à appeler sur r Eglise le mépris et la haine des peuples. Je pourrois demander si les ennemis déclarés de l'Église ont jamais usé d'un langage plus amer : mais j'aurai assez de réserve et de respect pour ne pas insister sur cette observation.

Ce qu'ajoute M. l'archevêque sur ces écrivains téméraires qui fortifient toutes les préventions de riiéréste contre le catholicisme ^ en défendant la doctrine constante du chef de l'Église catholique , suppose que les souverains pontifes sont eux-mêmes du nombre de ces téméraires j et qu'ils n'ont pas cessé de fortifier ^ par leur enseignement, les préventions de V hérésie contre le catholicisme. Ce n'est certainement pas ce qu'a voulu dire le prélat à qui je réponds, mais c'est la conséquence nécessaire de ce qu'il dit. Ses paroles prouvent qu'il ignore que, de fait, la plupart des protestans qui se convertissent, et surtout les plus instruits, sont ramenés au catholicisme par les doctrines romaines , dans lesquelles seules ils voient un remède suffisant contre les désordres et l'anarchie que la réforme a engendrés. J'engage M. l'archevêque de Tours à méditer les réflexions aussi sages que profondes de M. de Haller sur ce sujet (1). Au lieu de rapprocher les protestans du catholicisme , les maximes gallicanes n'ont d'autre effet que de leur persuader que les défenseurs de ces maximes finiront par arriver eux-mêmes au

(1) Mémorial catholique, tom. VI, p. 51 et suiy.

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protestantisme. « Nous savons, ce sont leurs paroles, » que les catholiques dits éclairés , qui ont recueilli , » exploité et enrichi l'héritage des anciens jansénistes^ » sont des protestans qui n'ont fait que la moitié du « voyage ; nous les attendons, ils viendront à nous » un jour(l). »

Etre catholique et tenir les principes gallicans, étoit une chose qui paroissoit contradictoire à Puffendorf : Cela, dit-il, n est pas médiocrement absurde (2). A peine la déclaration de 1 682 eut-elle paru, que les calvinistes français , s'adressant à l'épiscopat même , montrèrent qu elle étoit inconciliable avec les bases du catholicisme , et qu'il en résultoit une espèce de schisme et de séparation entre les évêques et leur chef (S), En Angleterre le protestantisme en triompha hautement, et en conclut que F Eglise de France nadmettoit qu'en apparence la suprématie pontificale y et qu'e//e n'était pas en réalité moins schismatique que r Eglise anglicane (4). Cette conséquence étoit fausse sans doute, et les catholiques s'empressèrent de repousser une im-

(1) Âevue protestante ; liyraison de mai 1826, p. 240.

(2) Siquidem non parùm absurditatis habet. De habitu relig. christ, ad vitam civilem, § XXXVIII.

(3) Réponse apologétique â Messieurs du clergé de France sur les actes de leur asoembléedo 1682, touchant la religion.

(4j I hâve not toucht the fends between the courts of France and of Rome in 82, nor Talon's harangue : much less the four famous propositions of the clergy, which he thought fit to propose to the publick, as standing eYÎjlences the french Church only owns the su premacy in apparences, and îs within an ace no less schismatical than that of England. The case review'd, or an answer to the case stattd, etc. Préface, 17 lô.]

putation si injurieuse au clergé français. Mais comment le justifièrent-ils ? Daignez , Monseigneur, y faire attention ; leur réponse est remarquable :

« Pour connoître les sentimens de l'Église galli- » cane on ne doit point en appeler à la harangue » d'un avocat-général, ni à une assemblée d'évêques » agissant avec chaleur et précipitation. En ces cir- » constances ce ne sont point eux qui parlent, mais » la passion. Consultez les évêques français séparé- » ment, ou réunis en des assemblées qui aient la re- » ligion pour unique objet, et vous trouverez qu'ils » reconnoissent la suprématie pontificale aussi plei- » nement que les conciles de Florence et de » Trente (1). »

Les questions relatives aux rapports et à la subordination des deux puissances offroient alors une difficulté particulière aux catholiques anglois , parce que l'Église établie ^ ou du moins plusieurs de ses membres, soutenoit alors, pour complaire à la souveraineté temporelle, la doctrine proclamée par Henri VIII, de la non-résistance et de l'inamissibilité absolue du pouvoir, c'est-à-dire, exactement la doctrine du premier article , affirmant comme les gallicans que la doctrine contraire est formellement opposée à l'Écri-

(1) But we must not appeal to an attorney general's harangue, for Ihe sentiments of the gallican Church, nor to an assembly of bishops in a beat and hurry. In thèse circumstances passion speaks, not they. Let us then consul t the french bishops singly and in assemblies where religion was the only question , and we shall find them acknowledge the supremacy as fully as the concils of Florence or Trent. The case revieuw'd, etc, ubisuprà.

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ture. Les catholiques évitèrent autant que possible de se prononcer sur un point que les circonstances rendoient si délicat à traiter. Cependant écoutez ce que leur conscience les força de dire : « Je confesse que » les catholiques qui supposeroient comme une vérité « certaine que le pouvoir du pape sur les souverai- » netés est condamné dans l'Écriture, ne seroïent pas » dans la voie du salut : mais ils prétendent qu'aucun » texte ne le condamne , et que plusieurs semblent le » favoriser (1). »

Tel étoit, même au dix-huitième siècle, l'enseignement universel dans l'Église catholique, la France exceptée ; et j'engage d'autant plus M. l'évêque de Cambrai à y réfléchir, qu'alors peut-êlre il sera moins prompt à assurer que la doctrine du Siège apostolique contredit la déclaration de Jésus-Christ ^ qui dit que son royaume nest point de ce monde^ et qui distingue avec soin ce que Von doit à Dieu de ce que Von doit à César; (\\xelle se met en opposition avec la sagesse éternelle j et détruit la subordination y en suspendant Vahéissance, contrairement aux préceptes des apôtres : doctrine pernicieuse y ajoute-t-il encore, doctrine qui lui inspire une douloureuse indignation ^ et qui devrait

(1) Did they suppose as a certain truth, the Pope's deposing Power, lo be condemned in Scriplure : I confess those catholicks

would not be in a way of salvation : but they prétend not text condemns it, and some seem to fayour it. Th9 casê r9vieuwdf etc. A uiord. ofadvice to the author.

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