‹ OEuvres complètes de F. de la Mennais (volume 2)Chapitre 9 sur 42 · CHAPITRÉ IL · texte numérisé non relu

CHAPITRÉ IL

Du Libéralisme et du Gallicanisme,

Depuis que les gouvernemens se sont séparés du christianisme , en se séparant de l'Église , la société politique a été livrée à l'action de deux doctrines qui se combattent perpétuellement , sans qu'aucune d'elles ait pu obtenir un triomphe complet, [parce qu'elles sont à divers égards également fausses, également opposées aux lois essentielles de l'ordre social. L'une est présentée comme l'égide des peuples contre la tyrannie des rois; l'autre comme la garantie des rois contre la rébellion des peuples. La première, connue sous le nom de doctrine libérale, a été exposée dans le chapitre précédent ; la seconde , qu'on appelle doctrine royaliste , seroit mieux nommée doctrine gallicane, ainsi qu'on le verra bientôt , lorsque nous en expliquerons la nature et les effets.

On ne doit pas croire cependant que les hommes dont se composent les différens partis entre lesquels se divise la société , aient tous une idée bien nette des théories qui caractérisent le parti même auquel ils appartiennent; ils sont au contraire, pour la plupart, incapables de s'en former presque aucune idée. Ce qui les attache à telle bannière , ce qui les pousse dans

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telle ou telle voie, c'est une sorte d'instinct, de sentiment vague, bien plus que des maximes spéculatives que la multitude comprend peu , et n'a nul besoin de comprendre; et ce sentiment qui repose d'ordinaire sur quelque principe de justice et de vérité , devient néanmoins une cause de désordre , parce qu'à l'insu de ceux qu'il anime , son action , soumise à l'influence d'un système erroné, en favorise le développement, porte ainsi le trouble dans l'État et avance sa ruine.

Cette distinction entre les partis et les doctrines des partis, mérite, sous plusieurs rapports, une sérieuse considération. Elle explique les contrastes qu'on remarque souvent entre les hommes et leurs œuvres , adoucit les haines, rapproche les esprits, ou au moins les dispose à se rapprocher , en montrant que le plus grand nombre va au-delà de ses vœux et de son opinion , et même s'éloigne entièrement du but qu'il se propose d'atteindre.

Parlons d'abord du libéralisme, et commençons par définir d'une manière précise le sens que nous attachons à ce mot.

Aux époques de révolution , il apparoît toujours une race d'êtres pervers , à qui le mal plaît , et qui l'aiment pour lui-même ; ils ne respirent à Taise que sur les ruines, et, quand la puissance leur est laissée , le crime sort de leur âme, comme la lave déborde du cratère. D'autres, occupés seulement de ce qui leur est personnel, et indifférens à tout le reste, fomentent le désordre pour y chercher des chances favorables à leurs intérêts. Vendus à quiconque les veut payer ,

aujourd'hui ils demanderont dans un club la tête des rois, et demain on les verra, à genoux aux pieds du plus vil tyran, adorer ses caprices, et légitimer ses forfaits.

Certes nous ne confondons pas avec ces misérables cette portion nombreuse de la société qui , en Europe et hors de l'Europe , combat obstinément pour ce qu'on appelle la cause libérale. Nous le disons sans détour, ce mouvement est trop général, trop constant, pour que l'erreur et les passions en soient l'unique principe. Dégagé de ses fausses théories et de leurs conséquences , le libéralisme est le sentiment qui partout où règne la religion du Christ, soulève une partie du peuple au nom de la liberté. Ce n'est autre chose que l'impuissance où toute nation chrétienne est de supporter un pouvoir purement humain , qui ne relève que de lui-même , et n'a de règle que sa volonté. Jamais une pareille domination ne s'établira d'une manière durable sur ceux qm la vérité^ que Jésus- Christ a affranchis (1).

Si les peuples catholiques sont aujourd'hui plus agités, s'ils se montrent plus que les autres impatiens du joug de l'homme, c'est que parmi eux le christianisme est plus vivant, et que son esprit pénètre la société entière : Mens agitât molem. Continuant de développer par sa force interne, comme nous l'avons dit , le sentiment de la perfection morale dans les in-

(1) Cognoscelis veritatem, et yeritas liberabit vos- Joan., VIIÎ, 3§. — Chrisius nos liberayit. Ad Galat., IV, 31.

dividus f alors même que les gouvernemens s'étoient soustraits à son action (1), il a rendu impossible désormais un despotisme stable et tranquille : car où est r esprit de Dieu y là est la liberté (2).

La loi évangélique ayant élevé l'intelligence sociale jusqu'aux plus hautes notions du droit, nulle puissance ne sauroit obtenir une vraie soumission , si elle n'est fondée sur le droit , et ne gouverne selon le droit. Voilà pourquoi la raison philosophique , après avoir nié le droit chrétien, cherche de tous côtés un nouveau droit , pour en faire la base de la société nouvelle dont elle rêve l'établissement. Et il est remarquable que cette recherche n'occupe les esprits que dans les contrées catholiques. Les protestans, déchus du véritable christianisme , subissent partout bien plus aisément le pouvoir arbitraire , en déclamant par habitude contre le pouvoir absolu. Le Danemarck s'est placé de lui-même et par choix , sous une autorité despotique. La Prusse est régie militairement; la rehgion et l'État y dépendent également du bon plaisir du prince. Aucun peuple catholique ne supporteroit ce que supporte le peuple anglois de la tyrannie industrielle, qui, pour assouvir sa cupidité, a réduit, ce n'est pas trop dire , à un esclavage réel une partie

(1) Ces deux faits simultanés expliquent le double phénomène si remarquable des progrès du spiritualisme dans les peuples , et du matérialisme dans les gouTernemens. De là guerre nécessaire entre les gouyernemens et les peuples : et comme la vraie force est toute .spirituelle f il n'est pas difficile de prévoir qui triomphera.

(2) // Cor., m, 17.

de la population (1). Dans cette ten^e classique de la liberté^ cent mille personnes encombrent habituellement les prisons ; le reste , contenu par des lois de fer, vit ou meurt au gré des maîtres dont la classe qui ne possède rien dépend pour son travail et le prix de son travail. Seulement ^ entre elle et la misère poussée à ses dernières angoisses, la loi a mis la taxe des pauvres. Lorsqu'en face du luxe et de Topulence, la faim les moissonne par milliers, comme dans la dernière crise commerciale , l'État leur jette , d'une main , le morceau de pain légal , et , de l'autre leur montrant le sabre de la: yeomanry ^ il leur dit : Que demandezvous de plus?

Considérez, en général , les pays séparés du catholicisme , l'Angleterre, la Russie, vous ne trouverez nulle part une populace aussi abrutie, aussi dépourvue dusens moral, aussi étrangère aux idées intellectuelles, à tout ce qui élève l'âme et ennoblit l'existence humaine. Sortez de cette boue, montez; que voyez-vous dans les classes plus hautes ? La passion de l'or, une ardente recherche des jouissances physiques, les soins, les pensées , les désirs tournés exclusivement vers le bien-être matériel. Il y a , au contraire , chez les catholiques une certaine dignité de mœurs qui attache à se sybarisme le mépris et le ridicule. L'homme parmi eux est d'autant plus grand, il inspire d'autant plus d'estime et de respect, qu'il sait mieux se passer

(1) Voyez l'ouvrage du colonel Swan, de Boston, intitulé : Courtes observations sur l'état actuel des manufactures, etc.

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de la richesse , et se rendre indépendant des choses extérieures. Souffrir sans peine les privations, s'en imposer même de volontaires, lutter contre le corps et Je vaincre par la force de la volonté, voilà ce qui fait palpiter leur cœur d'une noble admiration. Leur vie propre, c'est la vie de l'âme. Aussi, pour l'ordinaire, sont-ils très peu touchés de certains vices d'administration, qui n'intéressent que l'ordre matériel. Ils supporteront beaucoup en ce genre, bien plus peutêtre que les protestans ; mais le désordre spirituel , mais l'oppression morale , jamais.

Deux choses constituent la liberté : la légitimité du pouvoir, et la conformité de son action avec la justice immuable; et la liberté, dès-lors, est la loi première, la loi fondamentale , essentielle, de la société. Quand donc le libéralisme demande la liberté , il demande l'ordre ; il demande ce que nul n'a le droit de refuser aux hommes, ce que Dieu lui-même leur commande de vouloir et d'aimer. Mais cette liberté que ses vœux appellent, ses doctrines la repoussent, et, quoi qu'il fasse , elles conduisent les peuples à une servitude inévitable.

En effet, nous avons dit que la liberté consistoit d'abord dans la légitimité du pouvoir; et rien de plus évident. Or le seul pouvoir légitime , de l'aveu du libéralisme , est celui de Dieu ; et comme il nie fondamentalement la transmission du pouvoir divin , il nie par cela même la possibilité qu'il existe un pouvoir légitime parmi les hommes : d'où il suit qu'il y a servitude dès qu'il y a société.

Et comment trouver ailleurs qu'en Dieu la raison du devoir, le principe d'obligation qui soumet des volontés jusqu'alors indépendantes, à une autre volonté égale? Quel droit l'homme possède-t-il naturellement sur l'homme? Et n'est-ce pas l'impuissance d'éta^ blir ce droit qui contraint la philosophie du siècle à déclarer que chacun est souverain de soi-même? Ainsi donc point de société, si la force ne brise le droit; si l'homme , en tant qu'homme , n'impose violemment sa volonté pour loi aux autres hommes ; c'est-à-dire encore , point de société , si la servitude n'en est la base essentielle et immuable.

Sous ce premier rapport, le libéralisme s'éloigne donc de son but, et trompe manifestement le juste désir de liberté qui émeut les nations chrétiennes. Seâ doctrines restant ce qu'elles sont, il ne peut, sans se contredire, donner aux peuples qu'un de ces deux conseils ; « Détruisez la société radicalement incom- » patible avec vos droits inaliénables ; » ou , si l'anarchie et ses horreurs l'effraient plus que le despotisme : « Renoncez à des droits • dont l'exercice » vous seroit mortel ; courbez le front , et subissez » le joug de quiconque étendra son épée sur vos » têtes. »

Certes ce n'est pas là le langage du christianisme. Il enseigne aux hommes qu'aucun autre homme n'a sur eux, par lui-même, d'empire légitime et naturel; qu'à Dieu seul appartient la vraie souveraineté. Mais comme il veut l'ordre , et que nul ordre ne seroit possible sans un pouvoir qui le conserve, il a préposé

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si^ chaque nation un chef pour la conduire (1). Ce chef est son ministre pour le bien (2) , et il n'a de puissance que celle qu'il lui communique : car cest de lui que toute paternité, tout pouvoir, sur la terre et dans le ciel, tire son nom (3), c'est-à-dire, son droit, son autorité ; et quand l'antiquité païenne prononçoit cette grave sentence : Le Roi est Vimage vivante de Dieu (4) , elle énonçoit le même dogme proclamé en tous lieux par la tradition. Il y a donc pour les chrétiens des souverainetés légitimes ^ parce qu'elles dérivent de la souveraineté primitive et absolue , ex* clusivement propre à Dieu ; en obéissant au pouvoir qui vient de lui , c'est à lui seul qu'ils obéissent (5), et ils peuvent et doivent dire , ce que disoit , au second siècle , l'auteur de l'Apologétique : Je consens à reconnoître César, pourvu qu'il n'exige rien de contraire aux droits de celui dont il exerce l'autorité : « car, du reste, je suis libre ; je n'ai d'autre maître » que le Dieu tout-puissant , éternel , qui est aussi le » maître de César (6). »

"(1) Ecoles., XVII, Ï4.— Cela ne veut pas dire qtie Dieu désigne inamédiatement le souverain, mais qu'il communique son autorité à quiconque possède légitimement le pouvoir. La manière légale d'y arriver, ainsi que sa forme, sont d'institution humaine, et varient selon les temps et les lieux.

(2) Rom., XIII, 4.

(3) Ephes., III, 5.

{\) Divers, sent, inter Gnomic, p. 213.

(5) Cum bonâ voluntate servientes , sicut Domino, et non hominibus. Ephes., VI, 7.

(6) Tmull., ApQlog., cap. XXXVII.

28 DES rP.OGRÈS DE L\ RÉVOLUTION

' ' Ainsi y tandis que le libéralisme est conduit par ses doctrines à la servitude , ou à la destruction de la société, le christianisme, en élevant l'homme jusqu'à la vraie source du pouvoir , établit , à-la-fois , sur une base inébranlable, la société et la liberté.

Cependant, pour qu'elle existe, il ne suffit pas que le pouvoir soit légitime : il faut encore que son action ait une règle immuable ; il faut qu'il règne par la justice , et que la justice règne sur lui. Aussi a-t-on reconnu , dans tous les âges et chez tous les peuples , une Loi céleste y une Loi divine , fondement de toutes les autres lois (1) , qui établit la distinction du juste et de V injuste; Loi véritable et souveraine ^ à laquelle il appartient d'ordonner et de défendre ^ et qui est la droite raison du Dieu suprême (2), comme parle l'antiquité. On l'appeloit la Loi royale (3) ou la Loi par excellence, la Loi commune (4), la Loi du ciel (5) ; la J^érité y reine des mortels et des immortels (6), Perpétuellement la même , elle oblige le genre humain tout entier, dont elle est le lien. Sans elle nuls devoirs , nulle justice , nul ordre. (( Dieu , est-il dit » dans les Védas, ayant créé les quatre classes, n'a- » voit pas encore complété son ouvrage; mais, de

(1) Cicer., de Legib., lib. II, cap. IV et V. — - Demophil. Sent. Pythagor., p. 36.

(2) Cicer., de Legib., ubi suprà.

(3) Plat. Minos., Oper. tom. VI, p. 133.

(4) Arist. rhetor., lib. I, cap. X.

(5) U Invariable Milieu, chap. XX, § 18, p. 81.

(6) Pindar. ap, Stoà,,seTm. LIX, p. tZO.-^Schol Piiidaf. ad JYem., IX, 35.

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» peur que la classe royale et militaire ne devînt in- » supportable par sa puissance et sa férocité , il pro- » duisit le corps suprême de la Loi : car la Loi est le » premier souverain , beaucoup plus puissante et sé- » vère que les rois ; rien ne sauroit être plus puissant » que la Loi , dont le secours , comme celui du su- » prême Monarque , peut donner au foible Tavan- » tage sur le fort (1). »

Cette doctrine inaltérable, contre laquelle ne peuvent rien le temps ni l'opinion , constitue la foi même et la conscience du genre humain. Elle est le titre de sa liberté : car s'il n'existe pas une loi première , universelle , invariable , qui établisse les droits en fixant les devoirs , une loi obligatoire , et par conséquent divine , la justice n'est qu'un vain nom , et le monde est livré aux caprices de la force.

Or le principe le plus général du libéralisme dogmatique , est la souveraineté de la raison individuelle, ou son indépendance absolue; principe qui, en excluant toute autorité extérieure, exclut dès-lors toute loi commune , toute loi divine et obligatoire , et détruit la notion même de justice et de devoir. Qu'importe la croyance du genre humain? c'est la mienne seule qui est ma règle. Qu'importe même que Dieu ait parlé ? sa parole , ses commandemens n'obligeant point sous le rapport légal , puisque l'État doit être étranger à toute religion, fen prends ce que je veuXj fen retranche ce que je veux. Or l'homme-pouvoir est nécessairement souverain de lui-même , comme tout

(1) Recherches asiatiques, tom. I, p. 405.

autre homme : comme tout autre homme , il n'a de règle que sa raison et que sa volonté. Tout ce qu'il pensera sera donc vrai, tout ce qu'il voudra sera donc juste. Et quand il existeroit une autre justice, une autre vérité , il ne pourroit pas les reconnoître comme chef de l'État , et leur imprimer le caractère légal et obligatoire ; car ce seroit soumettre l'ordre civil à l'ordre spirituel , et transformer la loi religieuse en loi politique. Le libéralisme ne sauroit donc, s'il n'abandonne ses maximes , établir jamais qu'un pouvoir complètement et radicalement arbitraire; et sous ce second rapport , il trompe encore le juste désir de liberté qui émeut les nations chrétiennes.

Pour résumer ce qui vient d'être dit : dès qu'on iPadmet qu'un pouvoir humain , on consacre la servitude ; dès qu'on rejette la Loi divine , on rejette tout principe de justice obligatoire , et l'on consacre la tyrannie ; dès qu'on sépare Tordre politique de l'ordre religieux , on se prive de toute garantie imaginable contre l'arbitraire. Qu'est-ce, en effet, que gouverner arbitrairement ? C'est substituer à la Loi de justice , sa volonté propre , son caprice. Donc, pour se garantir de cet abus, il sera nécessaire d'oprposer à la force qu'on appelle pouvoir, une autre force qui la réprime. Mais cette force sera-t-elle spirituelle ou matérielle? Si elle est matérielle ; comme il faudra qu'elle soit plus puissante que le pouvoir pour l'arrêter, elle sera elle-même le pouvoir, ou la force dernière et prédominante. Nous voilà donc contraints de recourir à une troisième force pour répri-

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mer à son tour celle-ci , et ensuite à une quatrième, et ainsi jusqu'à l'infini. Si, au contraire, elle est spirituelle , nous retombons dans le système des deux puissances subordonnées, c'est-à-dire , dans le sys^ tème chrétien.

On voit ici pourquoi le libéralisme, éminemment social en tant qu'il veut la liberté, est néanmoins, à cause des doctrines qui l'égarent , destructeur par son action. Il repousse le joug de l'homme, le pouvoir sans droit et sans règle ; il réclame une garantie contre l'arbitraire qui ôte à l'obéissance sa sécurité : rien de mieux jusque-là ; mais, séparé de l'ordre spirituel , il est contraint de chercher cette garantie si désirée , oii elle n'est pas et ne peut pas être , dans des formes matérielles de gouvernement. Le vice qui l'irrite et l'inquiète est inhérent à la nature du seul pouvoir qu'il veuille reconnoître. Il le renverse aujourd'hui par un motif qui l'oblige à renverser demain celui qu'il aura mis à sa place ; et ainsi sans fin et sans repos. 'n

Frappée de ces conséquences aussi funestes qu'inévitables des maximes du libéralisme, une autre classe d'hommes se jette aveuglément dans les extrémités contraires , non moins fatales en réalité , bien qu'il y ait encore au fond même des erreurs qui l'abusent un sentiment juste et vrai. Que veulent , en effet , les royalistes? un ordre stable , qui ne peut exister sans l'obéissance au pouvoir. Ils ont donc raison de rejeter des principes incompatibles avec toute obéissance, avec tout pouvoir, quel qu'il soit. Mais à ces principes

faux ils en opposent d'également faux , et qui choquent violemment la conscience humaine ; de sorte que , dans la vérité , on ne dispute de part et d'autre que sur le mode de destruction y et qu'il n'est pas plus possible de constituer une société durable avec les doctrines royalistes gallicanes , qu'avec les doctrines appelées libérales.

L'origine du gallicanisme remonte aux temps oii les princes s'étant affranchis de l'autorité de l'Église, qui imposoit pour règle à leur pouvoir la Loi de justice universelle , n'en reconnurent plus d'autres que leur bon plaisir et leur intérêt , et , après avoir peu à peu renversé les anciennes barrières qui défendoient les droits de chacun et la liberté de tous , transformèrent en despotisme l'antique monarchie chrétienne (1). Afin de consacrer ces envahissemens successifs , on inventa, surtout en France, un nouveau droit public, dont les parlemens se firent les gardiens , et , en 1 682 , des évêques serviles proclamèrent comme un dogme de la religion , ce qui n'avoit

(ï) « Non seulement il s'agit de finir la guerre au dehors, mais il » s'agit encore de rendre au dedans du pain aux moribonds, de ré- » tablir l'agriculture et le commerce, de réformer le luxe qui gan- » grène toutes les mœurs de la nation, de se ressouyenir de la vraie » forme du royaume, et de tempérer le despotisme, cause de tous » nos maux. » Lettre de Fénelon au duc de Chevreuse ; Corresp., lom. I, p. 392. — « Depuis environ trente ans, vos principaux mi- » nistres ont ébranlé et renversé presque toutes les anciennes maxi- » mes de l'État, pour faire monter jusqu'au comble votre autorité... » On n'a plus parlé ni de l'État ni des régies, on n'a parlé que du » roi et de son bon plaisir. » Lettre de Fénelon à Louis XIV; Corresp., tom. II; p. 334.

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été jusque-là qu'une lâche flatterie des cours judiciaires , savoir , que la souveraineté chez les peuples chrétiens est indépendante du Christ et de sa loi. On conçoit que, depuis lors, les maximes des princes soient devenues les maximes de ceux quileur étoient dévoués; qu'on ait conçu le pouvoir comme ils le concevoient eux-mêmes; qu'on se soit attaché sans examen à ce qui existoit de fait, et qu'ainsi l'on ait confondu très dangereusement pour la société, et plus encore pour les souverains, la théorie du despotisme avec la doctrine de la royauté. Il est temps enfin de renoncer à cette funeste erreur, qui , en détachant les nations de leurs chefs et de Dieu même , a ébranlé les trônes , rompu tous les liens sociaux , et précipité l'Europe dans un abîme de calamités. Nous dirons, avec l'Esprit saint, aux rois éblouis de leur puissance , et qui en méconnoissent les limites et la règle : «Entendez maintenant , ô rois î instruisez-vous , vous qui jugez la terre (1) ! » Et à ceux qui partagent et qui entretiennent leurs funestes illusions , à ceux qui assoupissent leur conscience par de trompeurs enseignemeus , que dironsnous , sinon ce que disoit le prophète : « Malheur à » vous qui donnez au mal le nom de bien , et au bien >j le nom de mal, appelant les ténèbres la lumière , et » la lumière les ténèbres! malheur à vous quiètes » sages à vos propres yeux, et qui vous applaudissez » de votre prudence ! Comme le feu dévore la paille, » vous serez ainsi dévorés; et ce qui restera de vous

(1) Ps., II, 10.

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