‹ OEuvres complètes de F. de la Mennais (volume 3)Chapitre 11 sur 50 · SI LE SCHISME PEUT ÊTRE REALISE EN FRANCE · texte numérisé non relu

SI LE SCHISME PEUT ÊTRE REALISE EN FRANCE

Tant qu'il y a eu en France des rois puissans et un clergé imbu des maximes gallicanes, le schisme a été possible ; c'étoit la position de l'Angleterre quand elle s'est séparée de l'unité catholique. Aujourd'hui la France n'a plus de rois puissans, et l'immense majorité du clergé tient à l'Eglise romaine par une conviction d'esprit inébranlable et par un amour sans bornes. Les conditions du schisme n'existent donc pas. Si le gouvernement songeoit à opérer un schisme pour se venger de la séparation de l'Eglise, voici quelle seroit sa position ; il auroit à détruire la liberté des cultes , à fermer les édifices catholiques dans toute l'étendue de la France, à persécuter trente mille prêtres qui n'auroient rien à perdre, et devenus populaires de deux façons, par la persécution même et par la séparation deTEghsc et de l'État. Il auroit en outre à créer une rehgion pour la mettre à la place de l'ancienne , c'est-à-dire qu'un gouvernement qui n'a point de puissance réelle tenteroit ce que la République n'a pu accomplir avec une puissance morale et mihtaire immense , avec les dépouilles de la noblesse et du clergé , et dans le trouble qu'apporte aux esprits une première révolution.

Quand les choses seroient préparées pour un schisme en France , il sufliroit que le gouvernenient tentât de l'opérer pour le rendre impossible , parce que cette tyrannie exercée sur les consciences révolteroit toutes les opinions et tous les partis sans distinction ; cette œuvre administrative apparoîtroit à tous comme une tentative risible et comme une odieuse oppression. Toutefois, ce qui est impossible aujourd'hui pourroit plus tard cesser de l'être , par les changemens progressifs que l'influence du gouvernement sur le clergé apporteroit dans les sentimens qui l'animent et dans les doctrines dont il est pénétré. C'est ce que savent ceux qui travaillent à la ruine du catholicisme. Ils espèrent avec le temps , avec l'argent du budget , avec de mauvais évêques, corrompre peu à peu l'esprit actuel du clergé de France. La rehgion et le Saint-Siège n'ont pas d'autres dangers à craindre.

§ vu.

DU JOURNAL l'Avenir et de V Agence générale pour la défense de la liber lé religieuse.

Il ne suffisoit pas d'avoir adopté un système pour la défense de la religion contre les conséquences naturelles de la révolution de 1830, il falloit le mettre à exécution et se servir des seuls moyens d'agir qui fussent en rapport avec l'état de la société en France. Un journal quotidien et une association furent créés à peu d'intervalle, vers la fin de l'année 1830. On donna au journal le nom de l'Avenir, C'étoit la première feuille

quotidienne fondée en Europe dans les intérêts du catholicisme. Les statuts de l'association furent publiés sous le titre à' Agence générale pour la défense de la li^ her lé religieuse, Nousexposeronsbriè\ement, mais avec fidélité, ce qui fut fait par ces deux moyens d'action.

LAunïr.

Le prospectus de ce journal avoit été livré au public dans les premiers jours du mois de septembre 1830. Il commença à paroître le 16 octobre suivant. Les rédacteurs étoient MM. l'abbé F. de La Mennais, l'abbé Ph. Gerbet, l'abbé Rahrbacher, l'abbé H. Lacordaire, Ch. de Coux, Ad. Bartels, le comte Ch. de Montalembert, Daguerre et d'Ault-Duménil. Us développèrent sucessivement les doctrines dont l'exposition accompagne ce Mémoire , et, appuyés de l'autorité qu'elles leur donnèrent rapidement sur les esprits, ils défendirent, chaque jour et sans relâche , la rehgion contre les actes hostiles du gouvernement, contre ceux des autorités particulières, et contre toutes les attaques des passions individuelles. Chaque fois que les églises furent violées , les croix aba ttues , les droits de l'Eglise outragés, quelque fût l'auteur de l'attentat, ils élevèrent leurs voix. Ilsl'élèvent aujourd'hui pour se défendre eux-mêmes, et c'est pourquoi il doit leur être permis de rappeler ce qu'ils ont fait. Un mois s'étoit à peine écoulé depuis la première publication de l'Avenir y lorsque le gouvernement, déjà coupable d'une multitude d'agressions contre l'Eglise, osa nom-

mer M. l'abbé G. au siège de B. LAmnir ayant jeté un cri d'alarme et adressé aux é^êques de France les plus douloureuses supplications , il fut saisi à la poste deux jours de suite. MM. l'abbé de La Mennais et l'abbé Lacordaire, auteurs des articles incriminés, furent traduits devant la cour d'assises, avec le rédacteur-gérant du journal; ils y parurent le 31 janvier 1831. Dans l'intervalle de la saisie au jugement, une foule de catholiques donnèrent aux accusés, ou plutôt à la cause qu'ils défendoient, des témoignages de sympathie qui en imposèrent au pouvoir, parce qu'ils révélèrent l'union et la force des catholiques. Une souscription ouverte au bureau du journal pour les frais du procès, produisit plus de vingt mille francs, quoique la grande majorité des donateurs n'eût souscrit que pour cinq centimes , ou pour une somme très modique. Des paroisses tout entières, le curé à leur tête, envoyèrent leurs dons. Des évèques de France donnèrent aussi aux rédacteurs de V Avenir cette marque d'encouragement. Celui de Pamiers seul souscrivit pour trois cents francs, et il consacra trois cents francs à des aumônes, dans le but, disoit-il, d'attirer la bénédiction de Dieu sur la cause que les accusés défendoient. Chacun étoit surpris de voir la religion relever la tête, quatre mois après une révolution qui l'avoit menacée d'une ruine entière.

Nous ne pouvons passer sous silence le jour où se jugea le procès, parce que jamais l'Eglise romaine n'obtint en France un triomphe si grand. Ses doctrines y furent soutenues pendant une journée entière.

aux applaudissemens d'un auditoire encombré de jeunes gens du barreau et de toutes les classes de la société. On entendit dans le palais même des Parlemens, d'où étoient sortis tant de décrets contre le Saint-Siège et la liberté de l'Eglise, une accusation solennelle contre les articles de 1 682. Et l'acquittement des prévenus par le jury, prononcé au milieu d'acclamations unanimes, termina cette journée qui consomma la ruine des maximes gallicanes en France, et présagea une nouvelle alliance entre le peuple et la religion.

Tout ce que les accusés entendoient dire autour d'eux, dans les intervalles de l'audience, mériteroit d'être rapporté; il n'y avoit qu'un doute qui sembloit arrêter les esprits, et qui témoignoit de l'ascendant exercé sur eux : Est-il bien vrai que ce soit là la religion catholique? Tel étoit déjà le fruit opéré par V Avenir au bout de trois mois et demi d'existence.

Cette première victoire sur le gouvernement donna de la joie et de la force aux catholiques. L'Avenir continua de marcher avec plus d'indépendance que jamais dans la route qu'il s'étoit tracée, et il obtint bientôt une nouvelle preuve de l'élan qu'il avoit imprimé pour la défense de la foi, lorsqu'ayant annoncé, au commencement de mai 1831, la difficulté de sa situation financière, il reçut soixante-dix mille francs de secours, tant de la France que de la Belgique; car son action s' étendoit jusque sur les pays étrangers, et peu de temps après il envoya quatre-vingt mille francs auxlrlandais, moissonnés par la famine. C'étoitleproduit d'une souscription ouverte dans ses bureaux. Les

évêques de l'Irlande occidentale , réunis en synode, délibérèrent de témoigner leur reconnoissanee aux rédacteurs, et, dans leur lettre de remerciement, ils appelèrent V Avenir un journal Yéritablement chrétien. Il faisoit du moins tous ses efforts pour servir la cause chrétienne , et il est vrai de dire qu'il ramena plusieurs personnes à la foi. Un grand-vicaire d' A... écrivoit que deux habitans de cette ville , l'un athée , l'autre libéral anti-catholique, venoient d'être convertis par la lecture de V Avenir. A L. . . un médecin distingué, homme jouissant de la plus haute influence sur la partie libérale de la population, avoit passé de l'incrédulité à un dévouement si profond pour la cause du catholicisme , qu'il eut la pensée de se rendre à Rome , pour soumettre au Saint-Père les vues que son zèle lui inspiroit.

En Suisse, à L. . r. . ., un membre du gouvernement déclara qu'il abandonneroit le protestantisme, dès qu'il lui seroit avéré que les doctrines professées par V Avenir étoient conformes à celles de l'Église catholique; et, en général, elles produisoient un effet remarquable sur les pays protestans qui bordent le lac de Genève. En Alsace, un paysan, perverti par la lecture des philosophes du dernier siècle, revenu à la foi après avoir lu un certain nombre de numéros de V Avenir, aussitôt se met à parcourir à pied la contrée qu'il habitoit pour chercher des souscripteurs kl' Agence, et des signataires aux pétitions pour la liberté d'enseignement. Un grand nombre déjeunes gens de l'École de Médecine de Paris et des Écoles de Droit de Paris et de

Toulouse publièrent hautement leur adhésion aux doctrines de l'Avenir et s'associèrent à ses efforts; et lorsque ce journal fut suspendu , ils s'empressèrent encore d'exprimer leurs vifs regrets, ainsi que l'espoir que cette suspension seroit de peu de durée. Plusieurs même des étudians de Paris s'adressèrent aux rédacteurs , pour les prier de leur faire des cours sur différentes branches des sciences religieuses et politiques, proposition qui fut accueillie et qui est aujourd'hui en pleine exécution. Une grande influence catholique fut aussi exercée dans différentes parties de l'Allemagne. Les principaux articles de V Avenir, y étoient traduits et publiés par plusieurs journaux; ils contribuoient à y raffermir l'autorité du Saint-Siège ébranlée par de funestes tentatives de schisme.

Ge n'est par le seul service qu'il put rendre à ces malheureuses Églises ; il leur offrit, de plus, le moyen de publier leurs réclamations contre les mesures oppressives des gouvernemens , réclamations étouffées sur les lieux par la censure protestante. Des hens semblables se formèrent avec les catholiques d'Irlande et d'Angleterre, et une union plus étroite encore s'établit avec la Belgique , où tous les articles de V Avenir étoient réimprimés chaque semaine et distribués à plus de cinq mille souscripteurs. Ses paroles trouvèrent de l'écho jusque dans le Nouveau-Monde, d'où lui parvinrent de nombreuses marques d'adhésions, depuis la Nouvelle-Orléans jusqu'à Boston. De toutes parts enfin on recevoit la preuve que les principes professés par r Avenir répondoient aux besoins et aux idées de

populations nombreuses, au milieu desquelles le catholicisme apparoissoit de nouveau avec un caractère de grandeur ^et de force, et je ne sais quoi de généreux qui dissipoit les préjugés répandus contre lui par l'impiété de l'autre siècle.

agence générale pour la défense de la liberté religieuse.

L'Avenir défendoit la religion par la parole : ses rédacteurs voulurent la défendre par une action plus positive encore ; ils publièrent, le 1 8 décembre 1 830, les statuts d'une association. Voici les principaux objets dont elle devoit s'occuper.

1 . Le redressement de tout acte contre la liberté du ministère ecclésiastique , par des poursuites devant les Chambres et devant tous les tribunaux, depuis le Conseil d'État jusqu'à la justice de paix. Dans les procès les plus importans, des publications de mémoires judiciaires, plaidoyers, dévoient être faites aux frais de

l'Agence générale, et répandues par toute la France.

2. Le soutien de tout établissement d'instruction primaire, secondaire et supérieure contre tous les actes arbitraires attentatoires à la liberté d'enseignement, sans laquelle il n'y a plus ni charte, ni religion.

3. Le maintien du droit qui appartient à tous les Français de s'unir pour prier, pour étudier, ou pour obtenir toute autre fin légitime également avantageuse à la religion, aux pauvres et à la civilisation.

4. L'Agence générale étoit destinée à servir de lien commun à toutes les associations locales déjà

établies en France, ou qui s'y étahliroient dans le but de former une assurance mutuelle contre toutes les tyrannies hostiles à la liberté religieuse.

Extrait du Prospectus de VJgence générale.

L'Agence générale étoit composée d'un conseil de neuf personnes, dont M. l'abbé F. de La Mennais étoit le président, et de donateurs associés. La donation étoit de 10 francs par année. Les fonds de l'Agence se sont élevés, pour l'an 1831, à la somme de 31,513 francs. Dès que l'Agence fut établie, elle présenta des pétitions aux Chambres pour réclamer la liberté d'enseignement stipulée dans la charte de 1830. Elle engagea les cathohques à l'imiter, et près de trois cents pétitions furent adressées successivement à la Chambre des députés et couvertes de plus de quinze mille signatures; et comme la liberté d'enseignement n' étoit pas seulement promise, mais établie, l'Agence générale résolut d'en user. Elle annonça, le 29 avril 1831, qu'elle ouvriroit une école, sans l'autorisation de l'Université. Trois de ses membres, MM. deCoux, l'abbé Lacordaire et le comte de Montalembert se chargèrent des fonctions de maître d'école. Vingt pauvres enfans, recueillis par eux, recevoient de leur bouche les premiers élémens d'instruction reUgieuse et littéraire, lorsque les agens du pouvoir vinrent expulser de force les maîtres et les écoliers. Les maîtres furent traduits devant le tribunal de poUce correctionnelle, qui les renvoya devant la cour

d'assises. Pendant ces débats sur la juridiction criminelle qui devoit connoître du prétendu délit, M. de Montalembert fut appelé à la pairie par la mort de son père, et il réclama la juridiction de la Chambre où il venoit d'entrer. Ce fut donc à la barre de la plus haute cour du royaume , que les trois maîtres de l'école libre rendirent témoignage à leur foi. Ils furent condamnés; mais le langage catholique avoit été parlé devant le premier Corps de l'État, et la cause de la hberté d'enseignement gagnée dans l'opinion pubhque.

Pendant le cours de ce procès, l'Agence générale encouragea la fondation de plusieurs écoles libres dans les provinces et vint à Taide de quelques instituteurs victimes du monopole universitaire. Des persécutions d'un autre genre avoient également attiré sa sollicitude et donné lieu à d'autres procès. Le commandant d'une division militaire ayant voulu interdire aux capucins d'Aix de paroître en public avec leur costume, l'Agence s'empressa de le poursuivre, à ses frais et au nom des vénérables Pères, devant le Conseil d'Etat. Elle ne s'est désistée de cette poursuite, qu'après que le Heutenant-général eut été transféré au commandement d'une autre division miUtaire, et sur la prière des Pères eux-mêmes, rétablis dans la jouissance de leurs droits.

Plus tard , et lorsque l'Avenir étoit déjà sur le point d'être suspendu, les Trappistes de l'abbaye de Melleraye, en Bretagne, fournirent à l'Agence une nouvelle occasion de défendre la liberté des congrégations reli-

gieuses. Le 28 septembre 1831, six cents hommes à pied et à cheval avoient entouré l'abbaye, et le sous-préfet de l'arrondissement étoit venu signifier au père-abbé que la communauté étoit dissoute, et qu'il apportoit à tous ses membres des passeports pour se retirer. Sur les réclamations courageuses du pèreabbé, un délai lui avoit été accordé pour écrire au ministère ; mais, sept jours après, seize gendarmes à cheval, et le sabre nu, s'étoient précipités au galop dans la cour de l'abbaye, et avoient chassé la plus grande partie des religieux français. Le reste des habitans, parmi lesquels se trouvoient soixante-dix religieux anglois, fut gardé à vue par des soldats. Nous taisons d'autres détails horribles : l'emprisonnement du père-abbé, l'expulsion de soixante-trois religieux anglois , leur embarquement forcé sur la frégate VHéhéy et mille traitemens pleins d'indignité. Avant même qu'ils fussent tous connus, l'Agence écrivit au père-abbé et lui proposa de se charger de sa défense. Le vénérable rehgieux, qui s'est conduit jusqu'à la fin avec un courage et un sang-froid dignes d'admiration , accepta avec empressement les offres de r Agence. Trois actions judiciaires furent aussitôt dirigées contre les auteurs de cet attentat : l'une criminelle, les deux autres civiles. Le procès occupe en ce moment même l'attention de la France ; et il a déjà eu pour effet la rentrée du père-abbé et d'une partie de ses religieux dans l'abbaye, où tout a repris l'ordre accoutumé.

Sous d'autres rapports, l'Agence générale rendit

encore quelques services à la cause catholique. Ainsi lorsque M. l'abbé G , nommé par le gouvernement à l'évèché de B , eut contribué au scandale qui environna la sépulture de M. l'abbé Grégoire, l'Agence seconda de toutes ses forces l'énergique résistance du diocèse de B , et elle doit d'autant plus revendiquer la part qu'elle y a prise que le souverain pontife, répondant à l'espérance filiale de l'Église de France, l'a préservée d'un des plus grands malheurs dont elle fût menacée.

Nous passons sous silence d'autres faits, qui pourtant ne sont pas sans importance, tels que la fondation, dans plusieurs grandes villes, et de journaux et d'associations catholiques se proposant le même but que l'Agence générale, et en relation avec elle. Le journal V Union publié à Nantes , le Correspondant de Strasbourg écrit en allemand , le Courrier Lorrain et l'Association Lyonnaise^ devroient surtout être mentionnés avec quelques détails, si l'on ne craignoit d'enlever au souverain pontife des momens si précieux à la chrétienté. Les catholiques qui s'étoient associés pour la défense des droits de leurs frères, croient avoir fait de leur part tout ce qu'ils avoient promis et tout ce qu'ils ont pu. Simples instrumens des opprimés, ils étoient à la disposition de tous ceux qui avoient besoin de justice; et s'ils n'ont pas fait davantage, c'est que plusieurs ont cru dangereux ou inutile de résister à la persécution, et ont sacrifié volontairement leurs droits.

Tel est le récit abrégé des actes de V Avenir et de

V Agence générale 'pour la défense de la liber lé religieuse. Les principaux articles de l'Avenir ont été réunis en deux volumes, sous le titre de Mélanges catholiques; le procès de l'Avenir et celui de l'école libre, ont été également publiés dans des brochures séparées. Ces divers ouvrages sont déposés aux pieds du père commun, afin que Sa Sainteté puisse connoître par elle-même et juger ce qui a été fait.

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