‹ OEuvres complètes de F. de la Mennais (volume 3)Chapitre 20 sur 50 · TOME 12. il · texte numérisé non relu

TOME 12. il

ter comme un point de foi révélé. Que si on la généralise , elle signifiera qu'on ne doit laisser à qui que ce soit la liberté de manifester par la parole soit orale soit écrite des pensées fausses et dès lors dangereuses. Or qu'est-ce qui est faux, catlioliquement parlant? Ce qui n'est pas conforme à la doctrine catholique. La maxime qu'il faudroit admettre d'une manière absolue^ illimitée^ devroit donc être ainsi traduite : La liberté d^ écrire des choses non conformes à la doctrine catholique^ est une liberté funeste et dont on ne peut avoir assez d'horreur. Mais le pape étant le dernier et souverain juge de ce qui est ou non conforme à la doctrine catholique , nul autre moyen que son jugement pour distinguer ce qu'il doit être permis ou défendu d'écrire : d'où la nécessité de créer un vaste système de censure ecclésiastique, qui, de degré en degré, remonte jusqu'à lui. Et comme il n'est pas un ordre de pensées qui n'ait des points de contact avec la doctrine catholique , il n'est pas un écrit qui ne dût être soumis à cette censure. Ce seroit donc un point de foi, ou la conséquence immédiate d'un point de foi, que toute pensée humaine est soumise de droit au jugement du pape , et qu'on ne sauroit avoir assez d'horreur d'un état de choses où chacun jouiroit de la liberté d'écrire et de publier quoi que ce soit , sans y être préalablement autorisé soit par le pape directement, soit par quelqu'un de ses délégués. Ilétoit, je l'avoue, hors de mon pouvoir d'admettre une maxime dont le développement conduisoit àdes conséquences si étranges, et dont l'application, s'il étoit possible seulement de la

tenter, révolteroit aussitôt l'instinct universel et boule verseroit la société jusqu'en ses dernières profondeurs. Autre difficulté. Qu'un pouvoir établi ne puisse en aucun cas être attaqué et renversé sans crime ; que ce soit là un principe fondé sur l'enseignement et sur la pratique constante de l'Église , en un mot un principe de foi : outre que les écrivains scolastiques, et en particulier Saint-Thomas, soutiennent expressément le contraire , je cherchois vainement en moi-même le moyen de concilier cette assertion avec l'histoire où nous voyons tant de révolutions politiques contre lesquelles l'Eglise ne protesta jamais; tant de princes déposés ou menacés de l'être, sur des motifs de nature si diverse, par les pontifes romains eux-mêmes. Falloit-il reconnoître dans ces nombreuses dépositions prononcées en vertu d'un droit qu'on appeloit divin , autant de violations de la loi réellement divine ? Alors quelle idée auroit-on des papes , et que devenoit leur autorité? N'étoit-ce donc rien d'ailleurs , sans même tenir compte des exemples du passé , que ce profond sentiment des peuples chrétiens d'accord aujourd'hui pour subordonner leur obéissance à certaines conditions de justice générale, aussi bien qu'à l'exécution d'engagemens réciproques , destinés à garantir la société tout à la fois du désordre et de la tyrannie? Où en seroit-on si l'on admettoit que le catholicisme pût être en contradiction avec la conscience humaine ? et, ce cas posé , sur quoi se fonderoit-on pour faire aux hommes une obligation de l'embrasser ? D'une part , on leur diroit que cest le propre d'un orgueilleux^, ou

plutôt d'un insensé^ de se fier à la raison naturellement infirme et débile(\), et, de Tautre, que leur conscience ne les trompe pas moins; de sorte que , pour être catholique , il faudroit abjurer tout ensemble et sa raison et sa conscience. Mon esprit se confondoit dans ces réflexions.

Je ne concevois pas davantage qu'une association entre des hommes de rehgions différentes , dans un but d'utilité commune et d'intérêt purement temporel , pût être proscrite , sans qu'il en résultât une complète rupture des relations sociales entre les individus et les peuples malheureusement divisés de croyances (2) , et par conséquent la dissolution de l'unité du genre humain, une des premières et des plus certaines lois de notre nature. Et ne de voit-on pas craindre qu'on ne vît dans une pareille défense un moyen d'isoler les hommes pour les asservir plus facilement ? Ce que les pouvoirs absolus redoutent le plus, n'est-ce pas en effet l'espèce d'alUance que les communications de tout genre établies d'un pays à l'autre, malgré les entraves qu'on y met, tendent à former de nos jours entre les peuples? Leur union fait leur force; abandonnés chacun à soi-même, ils seroient presqu' infailliblement vaincus.

(1) Encyclique du 15 août.

(2) Cela paroU incontestable, mais la vérité m'oblige de dire que le principe sur lequel repose cette disposition de l'Encyclique n'est pas nouveau. En 1479, François II, duc de Bretagne, obtint du pape Sixte IV la permission générale pour ses sujets de pouvoir licitement trafiquer avec les Infidèles, sans avoir besoin d'aucune autre autorisation spéciale du Saint-Siège.

AFFAIllES DE ROME. 165

Personne ne doute que le chef d'une société quelconque ne soit le suprême juge de ce qui convient à cette société. Aussi au pape seul le droit de décider s'il est avantageux pour l'Eglise qu'elle soit unie à l'État, ou séparée de lui. Mais que l'on soit obligé de croire, uniquement et absolument^ que cette union a toujours été favorable et salutaire aux intérêts de la rerligion et à ceux de V autorité civile; que cette proposition, qui ne contient qu'un jugement porté sur un ensemble de faits historiques, puisse jamais être matière de foi ou appartienne à la révélation de Jésus- Christ : j'aurois voulu me le persuader, puisqu'on m'en faisoit un devoir ; mais tous mes efforts pour y parvenir étoient inutiles.

Au contraire, en méditant les paroles de l'Encyclique, je demeurois involontairement toujours plus convaincu qu'elle renfermoit des choses qui, étrangères parleur nature à la révélation, ne pouvoient être proposées à la croyance intérieure ^ unique ^ absolue ^ illimitée des catholiques, à moins que l'on n'attribuât à celui qui exigeoit une semblable croyance une infaiUibilité absolue aussi , illimitée y et telle enfin qu'elle existe en Dieu même. Je rends compte de ce que je pensois, je ne le justifie pas. Rien en ce moment n'est plus loin de moi que l'idée d'entamer une controverse quelconque.

On se représente aisément ce que , dans la situation que je viens de dépeindre, un homme ennemi de toute division dut souffrir en soi. Après avoir pesé devant Dieu les suites du parti que j'avois à prendre.

j'allai trouver M. Tarchevèque de Paris, et je lui annonçai que, ne comprenant plus rien aux principes que j'avois jusque-là regardés comme le fondement et la règle de l'autorité catholique , je ne voyois désormais qu'une chose à conserver, la paix; qu'en conséquence je me décidois à signer la déclaration que l'on me demandoit, mais sous l'expresse réserve de mes devoirs envers mon pays et l'humanité , dont nulle puissance au monde ne pouvoit ni exiger le sacrifice, ni me dispenser; qu'en signant cette déclaration simple^ absolue^ illimitée (1), je savois très bien que je signois impHcitement que le pape étoit Dieu , et que je le signerois explicitement quand on le voudroit, pour la même fin. M. l'Archevêque loua ma résolution. Je n'ai pas le droit d'en dire davantage.

Quelques semaines après il me remit un Bref où le souverain pontife me témoignoit sa satisfaction de ma démarche. A cette occasion je reçus la visite de M. l'abbé Garibaldi, chargé d'affaires du pape. Je lui répétai ce que j'avois dit à M. l'archevêque de Paris, et ainsi mes dispositions furent dès lors parfaitement connues à Rome. Elles le furent encore mieux, s'il est possible , par ce qui se passa un peu plus tard.

(1) Afin de préyenir toute chicane de mots, je cnis devoir l'écrire en latin, en me servant des paroles même du Bref. La voici : Ego infra scriptus, in ipsâ verborum forma, quœ in Brevi summipontificis Gregorii XVI, dato die 5 octobr. an. 1 833, continelur, doeirinam Encyclicis ejusdem pontificis liUeris traditam, nie unice et absolutè sequi confirmo,nihilque ab illâ alienum me aut scripturum esse, aut probaturum.

Lutetiœ Parisiorum, die 11 decembr. an. 1833.

M. l'archevêque m' ayant pressé d'écrire au pape pour le remercier du Bref qu'il m'avoit adressé , je lui répondis que le silence me paroissoit plus respectueux; que d'ailleurs, d'après ce qu'il savoit, je ne pouvois guère, en écrivant, éviter l'un ou l'autre de ces inconvénients, ou de mécontenter Rome si je me tenois dans de vagues généralités, ou de m'engager audelà de ce que ma conscience me le permettoit, si je m'exprimois de manière à la satisfaire pleinement.

Il ne laissa pas d'insister dans une lettre que je reçus le lendemain. J'en compris le motif, et je lui lis la réponse suivante :

« Monseigneur,

» Rien au monde ne sauroit m'ètre plus pénible

» que de ne pouvoir faire une chose que vous désirez.

» Mais, quelque simple qu'elle paroisse en soi au

» premier abord, il seroit possible qu'elle eût pour

)) moi des conséquences si graves, que je manquerois

» à toute prudence si je me laissois aller au sentiment

» qui, en cette occasion comme en toutes les autres,

» me porteroit à vous complaire, aussi bien qu'à té-

)i moigner au souverain pontife mon humble et pro-

» fond respect. Je suis averti qu'en ce moment on

» ourdit contre moi de nouvelles intrigues et j'en ai

» la preuve entre les mains. Il m'importe donc ex-

» trêmement de ne rien faire ni de rien écrire dont

» mes ennemis pussent abuser plus tard pour me

» placer dans une position fausse ou équivoque. Or la

» lettre dont vous m'envoyez le modèle^ et toute lettre

» semblable, seroit certainement de nature à leur

» procurer cet avantage. On la présenteroit comme

» un engagement de concourir, au moins par mon

» silence, au système politique de Rome; et cet en-

» gagement, je ne le puis prendre : ma conscience me

» le défend. Je ne promettrai jamais ce que je ne

>) suis pas résolu à tenir. En souscrivant aveuglément

» à tout ce qu'on m'a demandé , j'ai voulu prouver

» que j'étois, quoiqu'on en eût dit, un homme de

» paix; et tout ce que j'ai supporté, sans répondre

» un seul mot, de provocations, d'injures, d'outrages

» et de calomnies, le prouve encore assez. Cette paix

» à laquelle j'ai fait des sacrifices qui peut-être un

» jour honoreront ma mémoire , cette paix que de

» toute mon âme j'ai voulu pour les autres, qu'on

» m'en laisse jouir à mon tour, j'y ai droit. Ce n'est

» pas moi qui la troublerai. J'ai déclaré que doréna-

» vaut je ne m'occuperois en aucune façon de rien de

» ce qui touche la rehgion cathoHque et l'Église.

» Que demanderoit-on da plus? Voudroit-on qu'é-

» tranger à ma patrie, à l'humanité, je demeurasse

» indifférent à ce qui les intéresse? Mais quelle puis-

» sance pourroit me dispenser de mes devoirs envers

» elles? Quoi qu'il arrive, je les remplirai dans mon

» étroite sphère ; et si de nouvelles^ persécutions de-

» voient être le prix de ma fidélité à ces devoirs sa-

» crés. Dieu me donnera, je n'en doute nullement,

» la force de les supporter avec la constance qui sied

» à un homme plein de foi dans Téternelle justice et

)) peu soucieux de ce qui n'est que du temps.

» La position où je me trouve placé est si particu- » Hère , si en dehors des communes circonstances de » la vie, quelle justifiera, je l'espère, à vos yeux, » ma persistance dans une résolution qui n'a, comme » mes actes précédens, pour objet que la conserva- )) tion de la paix.

» Daignez agréer l'hommage du respect et de Tat- » tachement avec lesquels j'ai l'honneur d'être, » etc.

» Paris , 29 mars 1834.»

Avant mon retour à Paris, habitant, comme je l'ai dit, la campagne, où la vie interne a plus d'énergie, une foule de pensées et d'émotions, telles que les peut faire naître le spectacle si attristant de la société actuelle, sepressoient dans mon âme et la fatiguoient. Je crus qu'écrire ce que je ressentois me seroit une sorte de soulagement. De là les Paroles d'un Croyant. Je n'avois nullement alors le dessein de les livrer à l'impression. Mais, à l'époque où mon récit est arrivé, les maux publics toujours croissans, l'espèce d'abattement où me sembloient tomber les hommes du courage le plus ferme, et aussi la nécessité d'un acte de ma part qui fixât clairement aux yeux de tous la position que j'avois voulu prendre en cédant pour le bien de la paix aux exigences de Rome, me déterminèrent à les publier. Le bruit de cette publication prochaine se répandit bientôt. Chacun là-dessus fit ses conjectures, et toutes n'étoient pas bienveillantes. Ne sachant que penser de ce qu'on lui disoit , M. l'archevêque de Paris désira de moi des éclaircissemens que

je lui donnai avec la même franchise qu'ils m'étoient demandés. Je transcrirai ici sa lettre et ma réponse.

« Monsieur Tabbé ,

» Vous êtes partisans que j'aie pu avoir le plai-

» sir de vous dire encore une fois adieu. Il m'a été

» impossible de vous aller chercher, comme j'en avois

» le projet. Actuellement je ne sais plus où vous êtes,

» ni comment vous adresser directement cette lettre.

» Le moyen que je prends sera long, je crois cepen-

» dant qu'il sera sûr.

» Accoutumé à traiter avec vous d'une manière

» aussi franche que cordiale, je me hâte de vous de-

» mander le mot de ce que je viens d'apprendre, de

» ce qui me paroît une énigme et peut-être une ca-

» lomnie, d'après ce que vous m'avez dit plus d'une

» fois. On m'annonce donc, on me confie à l'oreille,

» et sous le plus grand secret , que mécontent de la

» conduite peu mesurée de tels et tels, et de nouvelles

» poursuites en cour de Rome dont vous auriez été

» l'objet, vous vous seriez malheureusement décidé à

» lever de nouveau l'étendard; qu'un ouvrage (bro-

» chure de 200 pages) déposé chez un imprimeur de

» Paris, va être sous peu jeté dans la circulation avec

» un grand scandale.

» Voilà, mot pour mot. Monsieur l'abbé, ce qu'on

» est venu me répéter; vous devinerez facilement com-

» bien je désire être instruit sur ce point et me mettre

» en défense, s'il y a lieu. C'est à vous loyal Breton

» que je m'adresse pour savoir ce que je dois croire

)) de ces murmures, et s'il y a seulement une appa- » rence qui les justifie. Votre réponse me rendra plus )) ferme à repousser les accusations. Jusqu'ici j'af- » firme à tous ce que vous m'avez dit : que vous étiez » résolu à garder un absolu silence sur les matières de » religion,

» Vous me rendrez un véritable service de me » donner là-dessus un petit mot d'éclaircissement. Je » vous le demande en ami qui vous est et qui vous » sera toujours bien sincèrement et bien tendrement » dévoué.

» Paris, 23 avril 1834. »

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